France

«Se décharger du dossier Abdeslam est presque un non-événement, pourquoi étaler cela à la télévision?»

Alexis Patri, mis à jour le 13.10.2016 à 8 h 32

Maîtres Frank Berton et Sven Mary ont annoncé publiquement qu'ils renonçaient à la défense de Salah Abdeslam, accusé d'avoir pris part aux attentats du 13 novembre. Une décision très médiatisée qui nous étonne, profanes du monde judiciaire. Alors qu'elle est en réalité tout à fait habituelle.

Frank Berton I Sven Mary / MATTHIEU ALEXANDRE / AFP I KENZO TRIBOUILLARD / AFP

Frank Berton I Sven Mary / MATTHIEU ALEXANDRE / AFP I KENZO TRIBOUILLARD / AFP

«Je peux vous confirmer que ce n'est vraiment pas le sujet de discussion principal à la machine à café du Palais ce matin.» L'avocat pénaliste et figure de la twittosphère Maître Eolas est clair: la décision des avocats Frank Berton et Sven Mary de ne plus défendre Salah Abdeslam est loin d'avoir agité le Barreau de Paris autant qu'elle a agité la presse francophone. 

Ce rebondissement dans l'instruction de celui qui est accusé d'avoir pris part au commando du 13 novembre laisse apparaître un point de droit peu connu: la rupture de relation entre un client et son avocat est quelque chose de fréquent en matière pénale. Il s'agit d'un «acte qui rentre dans la profession d'avocat», explique simplement Maître Eolas, qui précise que les clients récusent aussi régulièrement celui qui les défend.

Les motifs de renoncement d'une affaire par un avocat pénaliste sont nombreuses: non-paiement des honoraires, divergence avec le client sur la stratégie de défense, utilisation de la clause de conscience, client devenu ingérable... 

«La palette est variée, confirme l'avocat pénaliste Tewfik Bouzenoune. Il y a quelques semaines, j'ai par exemple dû renoncer à défendre un client à Toulon parce que son procès tombait à la même date qu'un autre à la Réunion où je ne pouvais ni me faire remplacer, ni me faire représenter.»

Médiatisation et stratégie de défense

Ce qui étonne finalement les avocats pénalistes, ce n'est pas tant la décision en elle-même que sa médiatisation, même dans le cas particulier d'une instruction dans le cadre d'une affaire terroriste. L'avocat pénaliste Thierry Levy estime que ce type d'annonce publique est «rare» et dans ce cas «pas opportune»

«Se décharger du dossier est presque un non-événement, pourquoi étaler cela à la télévision?, s'interroge quant à lui Maître Eolas. Surtout que tout le monde sait que Maître Berton est un avocat brillant, donc il ne le fait pas par besoin de publicité.»

Une incompréhension partagée par Maître Bouzenoune qui s'interroge aussi sur l'explication donnée par Maître Berton, à avoir le mutisme dans lequel s'est muré Salah Abeslam. «Sauf s'il se tait aussi quand il est seul avec son avocat», précise-t-il. Ce qui semble être le cas, selon les déclarations de Frank Berton.

L'avocat pénaliste Gérard Chemla avance une explication plus étonnante pour expliquer cette décision et sa médiatisation:

«Il est classique dans la défense des terroristes de récuser son avocat ou que celui-ci quitte le procès, pour revenir plus tard. Cette mise en scène permet de culpabiliser la justice et de montrer que la personne ne peut pas être défendue correctement. À mon avis, cette décision médiatisée permet surtout de montrer que Salah Abdeslam ne subit pas un procès équitable, notamment au niveau de ces conditions de détention.»

Une hypothèse impossible à confirmer. Reste que les conditions de détention de Salah Abdeslam sont mises en causes par Maître Berton pour expliquer le mutisme de son ancien client, et donc sa décision de se retirer du dossier.

Alexis Patri
Alexis Patri (21 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte