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Isabelle Attard: «Jean-Michel Baylet s’est abonné de suite à mon compte Twitter»

Image de l'intervention d'Isabelle Attard à l'Assemblée nationale, le 11 octobre 2016.

Image de l'intervention d'Isabelle Attard à l'Assemblée nationale, le 11 octobre 2016.

Devant un hémicycle presque vide, la députée du Calvados a affronté le ministre Jean-Michel Baylet sur des faits d'agressions révélés par le site Buzzfeed en mars dernier

C’est une prise de paroles qui alimentera longtemps encore les murmures de la salle des quatre colonnes, à l’Assemblée nationale. Le mardi 11 octobre, la députée écologiste du Calvados Isabelle Attard a pris la parole pour relayer des accusations contre le ministre de la Ruralité et des Collectivités territoriales, Jean-Michel Baylet. Ce dernier est, depuis la publication d’un article sur site Buzzfeed France en mars dernier, accusé d’avoir payé une ex-collaboratrice pour éviter que cette dernière ne le poursuive pour violences supposées en 2002. Depuis ce discours, les réactions ont évidemment été très vives, aussi bien à l’Assemblée que dans les médias.

«Je suis tombée de ma chaise»

La journée aurait pourtant dû être tranquille pour les quelques députés qui ont fait le déplacement à l’Assemblée nationale. Lors de la première séance publique à 15 heures, après les questions au gouvernement et un vote sur l’Outre-Mer, les discussions devaient porter sur le projet de loi de modernisation, de développement et de protection des territoires de montagne, soutenu par Jean-Michel Baylet. Isabelle Attard, elle, a envie de parler d’autre chose: les violences faites au femmes, sujet qui concerne directement le membre du gouvernement. 

«Je suis tombée sur l’article de Buzzfeed France au mois de mai, nous explique la députée par téléphone. Quand je l’ai lu, je suis tombée de ma chaise, j’ai été extrêmement choquée qu’un homme accusé d’agression puisse être nommé ministre. Et je pense que je n’étais pas la seule. Il a fallu du temps pour ne pas dire n’importe quoi, il fallait que je vérifie les sources, et c’est ce que j’ai pu faire.»

Quoi de mieux, donc, que l’Assemblée nationale pour marteler son engagement et pousser le ministre à répondre? Seulement voilà, elle appartient au groupe des «non-inscrits», ces députés «laissés pour compte» à l’Assemblée, comme l’expliquait Le Monde en juillet dernier. En effet, avec la démission en mai dernier du vice-président de l’Assemblée nationale, l’écologiste Denis Baupin, lui-même accusé d’agressions sexuelles, son groupe a implosé.

«Six députés sont allés chez les socialistes et les dix autres se sont retrouvés sur le carreau (puisqu’il faut être quinze pour former un groupe), écrivait Le Monde. Triste fin pour ce qui fut, en 2012, le premier groupe écologiste de l’histoire à l’Assemblée.»

Et comme il faut un groupe pour participer aux questions au gouvernement… Isabelle Attard était bloquée. «Comme le groupe a été dissous au mois de mai, je ne peux quasiment plus poser de questions au gouvernement, regrette Isabelle Attard. C’est souvent assez frustrant car l’actualité est brûlante en ce qui concerne l’écologie et les luttes sociales, c’est toutes les semaines que ça se passe.​​​​​»

«Vous m'avez coupé le micro, je parlerai sans le micro, c'est pas grave du tout»

Pas d’autre choix, donc, que de perturber les discussions sur la loi montagne. «Je n’ai jamais fait des choses en douce, dans le dos des gens, mais il n’avait présenté aucun projet de loi depuis le mois de mai, donc j’ai pris la première occasion pour l’interpeller directement.»

Le ministre Jean-Michel Baylet, évidemment présent lors des discussions, a à peine le temps de digérer l’intervention un peu longue du député Jean Lasalle que sa collègue Isabelle Attard prend la parole. La députée écologiste du Calvados profite alors du temps qui lui est imparti pour fustiger le ministre, qui met plusieurs secondes à la repérer dans l’hémicycle. À 17h22, elle peut enfin lire son texte adressé au ministre:

«Le président de la République a dit vouloir un gouvernement exemplaire, et que “la lutte contre les violences faites aux femmes est une exigence”. Et pourtant, le 11 février 2002, monsieur le ministre, vous étiez encore sénateur du Tarn-et-Garonne, quand votre collaboratrice parlementaire a porté plainte contre vous à la gendarmerie de Toulouse. Voici ce qu’elle a déclaré: elle était à votre domicile, lorsque vous l’avez “frappée, au visage, à plusieurs reprises”, monsieur le ministre. Vous avez enfermé votre collaboratrice chez vous, et vous l’avez “contrainte, sous la menace de nouveaux coups, à rédiger une lettre de démission”. Vous avez chassé votre collaboratrice de chez vous, en pleine nuit, “entièrement dévêtue et pieds nus”.»


Dans le même temps, certains extraits sont diffusés sur son compte Twitter @TeamIsaAttard, où son équipe lance le hashtag #BayletMinistreAgresseur, comme pour renforcer la diffusion de son message.

Très vite, la présidente de séance tente de recadrer la députée sur le sujet du jour, à savoir l'article 8b du projet de loi. Elle a même coupé le micro d'Isabelle Attard pendant quelques secondes, une pratique habituelle quand un député parle trop longtemps mais qui prend une symbolique particulière aujourd'hui. «Vous m'avez coupé le micro, je parlerai sans le micro, c'est pas grave du tout», réplique la députée, avant de reprendre, après un nouveau rappel à l'ordre:

«Ces faits ont été rapportés le 10 mars 2016 par les journalistes Marie Kirschen et David Perrotin dans le journal Buzzfeed News. Ces journalistes vous ont contacté avant et après la parution. Vous étiez patron de presse, vous connaissez le délai de 3 mois pour les attaquer en diffamation. Vous avez choisi le silence, face à ces informations qui dérangent. Aucun innocent n’aurait choisi de se taire. Par votre silence, vous reconnaissez être l’auteur de violences graves commises sur votre collaboratrice, monsieur le ministre. Certes vous ne serez jamais condamné, puisque vous avez acheté le silence de votre victime.» 

Pas le temps de finir son texte, la présidente de séance intervient de nouveau: «Allez, bien, madame la députée nous allons en rester là.» Dans l'hémicycle, Isabelle Attard lance un grand sourire, son micro est coupé, et fait face au silence de plomb de la salle.

«Il y a eu un grand silence, beaucoup d’étonnement et de stupéfaction, note la députée du Calvados. Mais il y a eu une réaction, un “C’est honteux” prononcé par Sylvia Pinel [présidente du PRG, députée de Tarn-et-Garonne et proche de Jean-Michel Baylet, ndlr]. Le doute est permis, mais selon moi c’était dirigé contre moi.»

Jean-Michel Baylet, lui, agite la tête en signe de consternation. Quelques minutes plus tard, il prend la parole pour répondre à son adversaire et explique qu'«on peut tout romancer, mais il y a eu une instruction judiciaire dans cette affaire et elle a été classée sans suite. […] Le procureur de la république n’aurait jamais classé si les choses s’étaient déroulées comme vous l’avez dit.» Une réponse partielle puisque, comme le rapportera plus tard Buzzfeed France, il n'a jamais nié la transaction financière.

«Je considère qu’il a menti quand il dit qu’il y a eu instruction judiciaire, rétorque aujourd'hui Isabelle Attard. Non, il n’y a pas eu instruction judiciaire. Il n’y a pas eu d’enquête, et je lui ai dit que c’était un menteur. Et depuis quatorze ans, Jean-Michel n’a jamais porté plainte pour diffamation, il aurait pu le faire avec l’article de Buzzfeed.»

«Il s’est abonné de suite à mon compte Twitter»

À l'extérieur de la salle, et sur les réseaux sociaux, les mots de la députée se répandent comme une traînée de poudre. 

Dans la salle des quatre colonnes, les journalistes se ruent sur elle. Toute la soirée et jusqu'au lendemain après-midi, les journaux titrent sur son intervention surprise, donnant un nouvel écho à une affaire que le monde médiatico-politique avait vite oubliée.

Les soutiens de ses collègues sont plus discrets, un signe de gêne pour la députée. 

«Je n’ai eu aucun message de soutien, écrit du moins, de la part de mes collègues écologistes. Karine Berger [députée PS des Hautes-Alpes, ndlr] m’a dit “Bravo Isabelle” dans la salle des quatre colonnes quand elle a rejoint l’hémicycle. Le lendemain, pendant les questions au gouvernement, certains sont venus me voir pour me demander si j’avais des preuves. J'ai aussi eu des messages de soutien de la part de quelques députés hommes qui connaissent le personnage. Et une députée de l’opposition, de façon bienveillante, a dit que c’était “culotté”.» 

Il est encore tôt pour estimer l'impact de son intervention, mais Isabelle Attard a d'ores et déjà fait savoir qu'elle comptait écrire à François Hollande si rien ne changeait. 

Quant à Jean-Michel Baylet, son seul contact avec lui a été numérique. «Il s’est abonné de suite à mon compte Twitter, je n’ai eu aucun autre contact. Simplement, dans les couloirs de l’Assemblée nationale il est passé sans me voir, il a été interpellé par un député, André Santini [député centriste des Hauts-de-Seine, ndlr], il me semble, qu’il lui a dit “C’est dur la vie”.» 

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