Partager cet article

Virginia Woolf est montée à bord d'un navire de guerre en 1910, ça a changé sa vision des hommes

Dreadnought hoax | James Lafayette / National Portrait Gallery via Wikimedia CC License by

Dreadnought hoax | James Lafayette / National Portrait Gallery via Wikimedia CC License by

Un bateau, une écrivaine et beaucoup de testostérone: que s’est-il passé le 7 octobre 1910 à bord du Dreadnought, et qu’est-ce que Virginia Woolf a été faire dans cette galère?

Slate.fr vous propose une série d'histoires mystérieuses autour de grands écrivains. Pour retrouver les récits précédents, cliquez ici.

Lorsqu’il est mouillé dans les eaux britanniques en 1906, le HMS Dreadnought [1] est le premier navire de guerre propulsé par des turbines à vapeur. Son nom –«qui n’a peur de rien»– vient entériner son artillerie, composée d’un seul canon. Grâce à ces prouesses techniques, le Dreadnought entraîne une course à l’armement naval entre le Royaume-Uni et l’Allemagne (nous, nous avons eu le nez creux en signant un accord d’Entente Cordiale avec les anglo-saxons quelques années auparavant). Autant dire que personne ne badine avec ce symbole de la puissance navale britannique.

Le 7 octobre 1910 le commandant en chef Sir William H. May reçoit un télégramme envoyé depuis un bureau de poste de la St. James Street, à Londres:

«Prince Makalen d’Abyssinie avec suite arrive à Weymouth. Désire voir Dreadnought. Désolé improviste. Oublié télégraphier avant. Interprète accompagne.»

Le message est signé sir Charles Hardinge, sous-sécrétaire du Bureau des Affaires étrangères. L’Abyssinie est l’ancien nom de l’Ethiopie. A bord du Dreadnought, c’est le branlebas de combat. Dans moins d’une heure, un chef d’État va débarquer sur le bateau avec sa garde rapprochée et rien n’est prêt. Dans la précipitation les membres de l’équipage ne trouvent pas le drapeau de l’Abyssinie, et lèvent celui du Zanzibar. Le cuistot se met aux fourneaux, et un groupe d’orchestre répète l’hymne national pour l’arrivée de la délégation. Sir William H. May ajuste son uniforme et attend le prince Makalen d’Abyssinie et ses amis sur la plateforme.

«Tous les princes portaient des écharpes de soie multicolores montées en turban et piquées d’aigrettes en diamant, des tuniques blanches recouvertes de robes flottantes, et autour du cou, des chaînes en or ainsi que des colliers de pierres précieuses. Ils avaient aussi tous des bottes de cuir verni à la mode orientale et dont la pointe saillante prolongeait de quinze centimètres le bout des pieds. Des gants blancs couvraient leurs mains et par-dessus leurs doigts gantés se trouvaient des anneaux d’or, des alliances massives, fort impressionnants.» [2]

«Bonga, bonga»

Une garde d’honneur accueille comme il se doit les dignitaires. Certes, l’hymne national leur est peu familier puisqu’il s’agit de l’hymne zanzibarien, mais ils n’en prennent pas ombrage. Ils se présentent, l’interprète traduit, et ils commencent à visiter la flotte. Leur visage s’éclaire sous leur barbe et leur moustache : «Bonga, bonga!», s’exclament-ils en découvrant ce joyau de la Royal Navy. L’un d’entre eux, toutefois, reste bien silencieux. Ils prennent le thé [3],  sont conviés à rester pour dîner mais déclinent poliment l’invitation. Ils demandent des tapis de prières et offrent des décorations militaires aux officiers. Quand ils quittent le navire, l’orchestre joue «God Save The King» et les marines sont contents: tout s’est déroulé comme sur des roulettes.

Est-ce vraiment le cas? Peu de temps après, le Daily Mirror reçoit une lettre. L’enveloppe contient une photo du prince Makalen d’Abyssinie et de ses amis. C’est alors que la mascarade est dévoilée dans la presse nationale.

Aucun prince d’aucune sorte n’est monté à bord du Dreadnought. La «délégation» était en réalité six amis qui souhaitaient faire le plus gros canular de tous les temps. Il ne s’agit pas de copains anonymes comme ceux qui ont pu rendre populaire Serge le Lama puisque les Abyssiniens sont l’écrivain Virginia Woolf (l’homme silencieux), son frère Adrian Stephen (l’interprète), Guy Ridley, Anthony Buxton, Duncan Grant et Horace de Vere Cole (l’instigateur du canular). Ils font alors partis d’un groupe appelé «La bande de Bloomsbury», cercle d’intellectuels et artistes britanniques. Ce 7 octobre 1910, ils se mirent du maquillage noir sur le corps, enroulèrent leurs cheveux dans des écharpes de soie multicolores et prirent le train à Londres direction Weymouth. Ils auraient bien soupé aux frais de la couronne, s’ils ne craignaient que leurs fausses barbes ne se décollent devant leurs assiettes. Le «traducteur» les présenta sous un faux nom tandis que les amis parlaient dans une langue inventée entrecoupée de latin et de swahili. Woolf, quant à elle, était contrainte au silence pour ne pas être trahie par sa voix. Il y avait bien à bord un officier susceptible de les reconnaître, le cousin de Virgina et Adrien. Mais il n’y vit que du feu.

Un acte politique

L’affaire fit grand bruit dans le pays. Les parlementaires durent parlementer au sujet du protocole des cérémonies officielles. La Royal Navy l’eut mauvaise et hésita à porter plainte avant de craindre un effet Barbara Streisand. Tout de même, Sir William H. May exigea des excuses et quelques marines réussirent à rouer de coups  les hommes qui avaient participé au canular. Faut-il pour autant y voir un acte politique?

Dans une lettre exhumée bien des années après [4],Virginia Woolf explique son geste:

«À l’époque les jeunes officiers passaient du bon temps. Ils étaient toujours prêts à s’amuser; et l’une de leurs principales occupations était visiblement de se jouer des tours. Il y avait beaucoup de rivalités, de complots dans la Marine. Les officiers aiment l’emporter l’un sur l’autre. Et les officiers du Hawke et du Dreadnought se chicanaient pas mal… Un ami de Cole était à bord du Hawke et il est venu un jour voir Cole en lui disant: “Toi qui est vraiment bon pour les canulars, tu ne veux pas te payer la tête du Dreadnought?”»

Il est vrai qu’Horace de Vere Cole et le frère de Virginia, Adrian, avaient déjà eu leur heure de gloire en faisant une blague similaire à Cambridge: Cole s’était fait passer pour le Sultan du Zanzibar et l’histoire était parvenue aux oreilles du journal The Daily Mail.

Fort de son succès, c’est Cole qui, riant encore de son mauvais tour, fut l’expéditeur de la lettre et de la photo du canular au Daily Mirror. Et c’est la première fois que Virginia Woolf fit les gros titres. Le canular –ou plutôt ses répercussions– influencera l’auteure. D’après sa nièce, «elle est entrée dans l’aventure abyssinienne par jeu, mais en sortit avec une perception nouvelle sur les hommes, leur brutalité et leur folie».

«Bonga, bonga!» devint une phrase célèbre, un mème avant le siècle des mèmes. Le vrai prince d’Abyssinie, en revanche, ne rit pas trop. Quand Menelik II, en fait empereur, se rendit l’année suivante en Angleterre, il fut interdit de visite à bord de la flotte royale britannique.

1 — HMS : Her Majesty’s Ship Retourner à l'article

2 — Citation du Daily Mirror (attention, spoilers !) Retourner à l'article

3 — Le déroulé de la visite est décrit ici (en anglaisRetourner à l'article

4 — Virginia Woolf's Talk on the Dreadnought Hoax, par Georgia Johnston, Woolf Studies Annual (2009) Retourner à l'article

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte