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En Irak, nous sommes à un tournant

Un combattant des forces irakiennes pro-gouvernementales avance lors d'une opération pour reprendre à l'Etat Islamique al-Bashir, près de Kirkouk. MOHAMMED SAWAF / AFP

Un combattant des forces irakiennes pro-gouvernementales avance lors d'une opération pour reprendre à l'Etat Islamique al-Bashir, près de Kirkouk. MOHAMMED SAWAF / AFP

A Kirkouk, la défaite du groupe extrémiste risque de relancer d’anciens conflits ethniques et religieux –à moins que la raison ne l’emporte.

Les combattants du groupe État Islamique qui occupaient le village du cheik Burhan Mizher al-Assi dans le nord de l’Irak ne se sont pas seulement contentés de faire sauter la maison de ce dernier. Ils ont également détruit les pierres tombales de ses parents dont les restes reposaient dans le cimetière.

Al-Assi, membre arabe respecté du Conseil provincial, est aujourd’hui une personne déplacée à Kirkouk après la capture de la majorité du gouvernorat par Daech en juin 2014. Pour ajouter l’insulte à l’outrage, l’homme qui a dirigé la destruction de la propriété du cheik est un membre de sa propre tribu, les Obeid.

De tels traumatismes sont monnaie courante dans le conflit contre Daech. Ils sont également le reflet d’un fait inquiétant: en Irak, Daech est essentiellement un problème local. Le contingent du groupe extrémiste en Irak compte très peu d’étrangers dans ses rangs et reflète le tournant radical pris par certains membres de la communauté arabe sunnite contre le pouvoir politique en place.

Les troubles qui résultent d’incidents comme celui dont Al-Assi a été victime ne sont pas seulement de surface –ils tendent à modifier les identités et les liens dans une des régions les plus multiculturelles de l’Irak. Nombre de ces mêmes arabes sunnites d’Irak qui s’opposaient autrefois à l’occupation américaine et résistaient aux politiques démographiques des partis kurdes se retrouvent désormais liés à ces mêmes partis. En tant que personnes nouvellement déplacées, ils se montrent désormais plus accommodants avec les ambitions kurdes et demandent même aux Américains de libérer leurs villages de Daech.

Mais de très nombreux Kurdes continuent de se méfier de leurs anciens adversaires arabes sunnites, de les associer à Daech, et tentent d’exploiter leurs malheurs actuels afin de reprendre l’avantage dans de vieilles querelles ethniques. Ils prennent ainsi le risque de créer les conditions du prochain conflit.

700.000 personnes déplacées

Cette dynamique est particulièrement visible à Kirkouk, où la ville comme le gouvernorat sont revendiqués par les gouvernements centraux de l’Irak et les partis politiques kurdes depuis des décennies d’affrontement. La constitution de l’Irak, née de l’occupation du pays par les États-Unis après 2003, spécifiait un certain nombre de procédures à l’égard du futur statut de Kirkouk –région indépendante ou autre arrangement politique– mais dont les termes doivent encore être définis. Frustrés par ce manque de progrès, les partis kurdes ont pris les devants, prenant le contrôle de l’administration et de la police de Kirkouk.

Tandis que Daech s’empare des zones majoritairement sunnites du sud et de l’ouest en juin 2014, les Kurdes se retranchent dans leur bastion de Kirkouk et dans les régions majoritairement kurdes du nord et de l’est. Les près de 60% du gouvernorat de Kirkouk à ne pas être sous la férule de Daech accueillent plus de 700.000 personnes déplacées. Une partie de ces réfugiés viennent du gouvernorat, mais la plupart arrivent des provinces voisines de Diyala, Ninive, Salah ad-Din et Anbar. La plupart de ces personnes déplacées sont des arabes sunnites, et ont dû quitter leurs maisons et leurs villages lorsque Daech les a occupés ou suite aux tentatives violentes des forces gouvernementales et les milices de les reprendre. Parfois, le manque de sécurité empêche ces gens de rentrer chez eux; parfois, des acteurs politiques –milices chiites, peshmergas kurdes– préféreraient de loin qu’ils ne reviennent pas.

Hawija, ville arabe majoritairement sunnite qui se trouve au cœur agricole du gouvernorat, est devenue un point de focal des conflits entre sunnites et chiites, arabes et kurdes en 2013. La population locale se soulève contre ce qu’elle considère comme des détentions arbitraires et les persécutions gouvernementales orchestrées par le premier ministre Nouri al-Maliki et ses ministres. Ces manifestations sont sévèrement réprimées –plus de 40 civils sont tués lors de plusieurs jours de violentes confrontations avec les forces de sécurité– transformant la ville en symbole de tous les maux qui vont faciliter la prise du pouvoir par l’État islamique un an plus tard. 

Aujourd’hui, les gains territoriaux de Daech se réduisent comme peau de chagrin. La campagne visant à libérer Mossoul et les villes et villages environnantes du gouvernorat de Ninive monte en intensité. Mais Hawija demeure aux mains du groupe extrémiste –même si la zone du gouvernorat de Kirkouk encore sous son contrôle est désormais coupée des autres bastions du groupe au nord de l'Irak et en Syrie. Les habitants de ces zones souffrent désormais de la famine, car ils ne disposent plus de liaison avec les autres régions tenues par Daech et ne peuvent plus échanger des vivres avec elles.

Choix impossible pour la population

Pour les habitants de Hawija, la libération ne saurait donc arriver trop tôt. La grande question est: par qui? L’armée irakienne n’a guère envie de se brûler une nouvelle fois les doigts en s’emparant de la ville et ses moyens limités sont employés, pour l’essentiel, à la reconquête de Mossoul. La population locale et ses représentants politiques en exil se retrouvent donc placés devant un choix pour le moins indigeste: les Forces de la Mobilisation Populaire (FMP), soutenues par l’Iran et qui sont connues pour «nettoyer» les zones sunnites reconquises où des chiites résident également, ou bien les peshmergas kurdes, qui sont réputés faire de même avec les arabes.

Si les habitants de Hawija pouvaient choisir, ce ne serait aucun des deux. Ils préféreraient de loin être libérés par une force composée de gens comme eux –des arabes sunnites de la région. Mais les autres milices, plus puissantes, les ont empêchés de constituer une force armée, et ils doivent donc se lancer dans des calculs byzantins. 

Si ce sont les Kurdes qui les libèrent, ils pourraient bien chercher à venger les exécutions brutales de peshmergas capturés par Daech et à provoquer de telles destructions que les populations arabes locales ne se risqueraient plus jamais à s’opposer aux ambitions kurdes dans le gouvernorat de Kirkouk. Les arabes sunnites craignent également que les Kurdes ne cherchent à détacher les zones arabes du gouvernorat de Kirkouk pour les rattacher à celui de Salahaddin, sous le contrôle du gouvernement central. Les arabes sunnites de Kirkouk s’opposent fermement à une telle solution, qui les priverait de leur marché depuis longtemps établi de vente de produits agricoles et de la richesse pétrolifère de Kirkouk.

Certains habitants de Hawija se disent qu’ils auraient peut-être plus de chance de s’en tirer si leurs libérateurs étaient les soldats du FMP, car ces milices ne cherchent pas à chasser les sunnites des régions où les chiites ne sont pas présents. Surtout, se disent-ils, leur ville n’est pas située sur l’axe que les alliés de l’Iran sont accusés de nettoyer, entre les frontières de l’Iran et de la Syrie. Mais toute action militaire impliquant des hommes de la FMP ne saurait bénéficier de l’appui aérien des américains; la bataille de reconquête risque donc d’être longue et d’engendrer beaucoup de destructions pour la ville.

Partisans de Saddam ou suppôts de l'EI

La destruction de la ville est programmée au yeux de ses habitants

Quels que soient les libérateurs, la destruction de la ville est programmée au yeux de ses habitants. Certes, les habitants de Hawija et des autres zones contrôlées par Daech ne peuvent décider qui va reconquérir leurs villes. Le choix va s’imposer à eux. Et même si les peshmergas et la FMP –tenant compte des potentielles critiques internationales et des futurs procès pour crimes de guerre (ce qui n’a pas été le cas jusqu'à présent)– se montraient très mesurés dans la victoire, les arabes sunnites de Kirkouk ont raison de redouter la suite des évènements.

«Nous n’étions pas proches de l’ancien régime et nous n’appartenons pas à ce réseau terroriste», me dit al-Assi. «Pourtant, avant le 10 juin [ce jour de 2014 qui a vu Mossoul tomber aux mains de Daech], nous étions accusés d’être des partisans de Saddam [Hussein] et après, d’être des partisans de l’État islamique.»

Or il n’est, comme la plupart de ses compatriotes, ni l’un ni l’autre. Mais cette accusation demeure, et elle n’est pas illogique –bon nombre des dirigeants et cadres de l’État islamique autoproclamé sont d’anciens officiers de sécurité du régime.

La manière dont le vainqueur traitera les vaincus déterminera les futures batailles. Comme nul ne sait ni par qui ni comment pourrait s’effectuer la reconquête des territoires occupés par Daech en Irak, chaque parti combattant l’État islamique poursuit ses propres buts de guerre. Et le fait que l’un de ces buts consiste souvent à punir collectivement les arabes sunnites, parfois de manière brutale, est particulièrement alarmant: décréter qu’une communauté toute entière partage l’idéologie meurtrière et intolérante d’une petite minorité est le meilleur moyen de faire en sorte que cette minorité d’extrémiste s’accroisse. Dans de telles conditions, le futur de groupes tels que l’État islamique et al-Qaida apparaît presque radieux, malgré les éventuelles pertes territoriales qu’ils pourraient subir –ou peut-être grâce à elles, car l’occupation de nombreux territoires par ces deux organisations a démontré qu’elles n’avaient pas les reins assez solides pour s’en acquitter.

Terreau des futures batailles

Pour que la défaite du groupe État islamique entraîne de vrais progrès au lieu de ne constituer que la nouvelle étape du conflit, l’Irak doit mettre sur pied des forces de stabilisations locales, dans les nouvelles zones arabes libérées. L’idée que de telles forces pourraient alors tourner casaque et rejoindre Daech n’est naturellement pas à écarter; après tout, le risque est bien réel de voir des populations entières se rallier à l’État islamique pour échapper à la férule des FMP ou des peshmergas. En 2014, c’est précisément ce qui s’est passé quand l’armée irakienne, majoritairement chiite –et considérée par de nombreux habitants comme une force hostile, avant-garde d’une occupation «étrangère»– a tenté de contrôler plutôt que de protéger la population de Mossoul.

Au vu de la configuration de la région de Kirkouk, maintenir la paix a toujours été plus compliqué que gagner la guerre. Les nombreuses communautés du gouvernorat tentent déjà désespérément de maintenir le maillage de leur société commune menacé de délitement par des acteurs extérieurs mus par des visions chauvines et des objectifs de prédation.

Najmaldin Karim, ancien neurochirurgien dans le Maryland, retraité et élu gouverneur de la région par le Conseil provincial de Kirkouk en 2011, est devenu l’improbable défenseur de la société multiculturelle de Kirkouk. Karim est membre du mouvement kurde qui, depuis toujours, tente de placer Kirkouk sous contrôle kurde –et de préférence avec aussi peu d’arabes que possible. Mais son expérience de gouverneur de cette région complexe au cours des cinq années écoulées, m’a-t-il narré récemment, lui a appris que les Kurdes ne peuvent pas imposer leur volonté aux autres. Il considère qu’il existe un meilleur moyen de décider si Kirkouk devrait officiellement être kurde plutôt que de contraindre le gouvernorat à rejoindre la région kurde par le biais d’un référendum nécessairement controversé et qui laisserait derrière lui une société extrêmement polarisée. «Kirkouk devrait être une région indépendante au sein de l’Irak durant une période intermédiaire de cinq ou dix ans», m’a-t-il dit.

«Terre du Kurdistan»

A l’issue de cette période, Karim espère que les populations de la région seront parvenues à se faire mutuellement confiance. Elles pourront alors librement choisir où elles veulent être: sous le contrôle de Bagdad, sous celui de la capitale kurde d’Erbil, ou comme une région autonome avec des pouvoirs et un statut spécifiques. Avant tout, dit-il, Hawija «doit devenir un gouvernorat au sein de la région de Kirkouk, avec son propre gouvernement et son propre budget» –en d’autres terme, la ville doit maintenir des liens administratifs et économiques étroits avec la région de Kirkouk, majoritairement kurde.

Le gouverneur lance cette idée en sachant parfaitement qu’en tant que région indépendante, Kirkouk pourrait enfin profiter des revenus de ses ressources pétrolières. A l’heure actuelle, Bagdad et Erbil ont privé le gouvernorat des revenus du pétrole en concluant des accords profitables dans le dos des habitants de Kirkouk.

Bizarrement, le premier ministre kurde de la région, Netchirvan Barzani, soutient le gouverneur de Kirkouk dans sa quête. Mais lui, comme Karim insistent pour que Kirkouk soit au moins symboliquement reconnu comme «terre du Kurdistan», de la manière dont les Kurdes considèrent d’autres régions kurdes hors d’Irak comme faisant également partie du Kurdistan. Surtout, le gouverneur insiste pour que tout futur accord spécial concernant Kirkouk soit approuvé par le parlement de la région, ce qui pourrait constituer un obstacle significatif.

La position de Karim le place dans une position difficile vis à vis de son propre parti, l’Union Patriotique du Kurdistan (UPK), dont certains membres, furieux, l’ont menacé d’exclusion. Mais l’UPK est affaiblie, elle a perdu son chef, Jalal Talabani, qui est très malade, et elle est en proie à des luttes de pouvoir internes. Le gouverneur de Kirkouk considère à juste titre qu’il a besoin du soutien des populations locales –dont ces Kurdes qui regardent non sans inquiétude la manière inepte et corrompue dont les partis kurdes dirigent la région voisine.

Nous sommes donc à un tournant. Pour désespéré que le Proche-Orient puisse parfois paraître, des dirigeants pragmatiques ont toujours la possibilité de mettre en place des politiques plus pacifiques et ouvertes. Ces dirigeants méritent le soutien de la communauté internationale, car ce sont eux qui ont en main les clés qui permettront de faire en sorte que la défaite de Daech ne marque pas le début d’une nouvelle série de guerres religieuses et ethniques.

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