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Quand François Hollande dit «ça suffit», Poutine répond «tant pis»

Le 26 novembre 2015 I STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

Le 26 novembre 2015 I STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

L'annulation de la visite parisienne du président est révélatrice du manque total de prise diplomatique qu'ont les Occidentaux sur la Russie.

«Ça suffit», avait dit François Hollande à la tribune des Nations unies en parlant des bombardements russo-syriens sur les populations civiles d’Alep. Mais au-delà du verbe, le président de la République ne pouvait pas faire grand-chose pour empêcher Vladimir Poutine et Bachar el-Assad de poursuivre la destruction de la deuxième ville de Syrie, au prix de milliers de victimes qui viennent s’ajouter aux 350.000 morts de cette guerre civile qui dure depuis plus de cinq ans. Il n’a à sa disposition que les moyens de la diplomatie.

Depuis l’Assemblée générale de l’ONU, en septembre, il s’emploie à les mettre en œuvre. Membre permanent du Conseil de sécurité qui lui confère un statut juridique théoriquement égal à celui des États-Unis et de la Russie, la France a présenté un projet de résolution qui condamnait les bombardements de civils et exigeait un arrêt «immédiat» du survol d’Alep par les avions et les hélicoptères, sous-entendus russes et syriens. Le ministre français des Affaires étrangères est allé plaider sa cause à Moscou mais Jean-Marc Ayrault n’a pas eu plus de chance avec son collègue Sergueï Lavrov que n‘en avait eu le secrétaire d’Etat américain John Kerry après des dizaines d’heures de négociations.

«C'est grave pour l’image de la Russie»

Les Russes n’en démordent pas: en Syrie, et à Alep en particulier, ils prétendent lutter contre le terrorisme. Ils nient que des cibles humanitaires, comme des hôpitaux, aient été frappés (ce qui relève du crime de guerre). Conclusion, ils ont opposé leur veto à la résolution française et proposé leur propre texte, muet sur les bombardements aériens, qui a été rejeté par les Occidentaux.

Une occasion s’offrait de parler de la Syrie avec le président russe. Vladimir Poutine devait être à Paris le 19 octobre pour inaugurer le «Centre culturel et spirituel» russe de l’avenue Rapp à Paris. Outre une école et des salles d’exposition, ce centre comprend une imposante église orthodoxe dont les coupoles dorées scintilleront jusque sur la Seine. Quand il sera terminé, ce sera un haut lieu du soft power russe en France, c’est-à-dire d’une alliance de l’Eglise et de l’État en faveur d’une propagande nationaliste et orthodoxe, pour le plus plaisir de ceux qui voient dans la Russie poutinienne le contre-modèle du libéralisme décadent.

Il faut parler avec Poutine, répètent les amis français de la Russie. Oui, mais pour lui dire quoi? Après quelques hésitations François Hollande était prêt à recevoir le chef du Kremlin malgré le camouflet subi à l’ONU.

«Si je le reçois, ce sera pour lui dire que [les bombardements aériens] sont inacceptables, que c’est grave pour l’image de la Russie», avait dit le président sur TMC.

Jean-Marc Ayrault avait précisé: «Si François Hollande reçoit Vladimir Poutine, c’est pour dire des vérités, pas des mondanités.» En langage courant, cela voulait dire que le président de la République et dénoncerait publiquement les attaques contre les populations civiles et placerait Poutine devant ses responsabilités dans la poursuite des hostilités et l’échec du processus de négociation amorcé depuis des années à Genève.

«Un pays partenaire, pas un adversaire»

Face à une nouvelle impasse, après l’arrêt des négociations russo-américaines sur la Syrie acté par Washington à la suite de l’échec de la tentative de cessez-le-feu du mois de septembre, les diplomaties française et russe ont préféré ajourner sine die la visite de Vladimir Poutine à Paris. Pour ne pas donner l’impression qu’il avait été «décommandé», le chef du Kremlin a chargé son porte-parole de donner l’information. Il viendra à Paris «quand cela conviendra au président français», a-t-il fait savoir.

Les ponts ne sont pas rompus pour autant. La Russie est «un pays partenaire, pas un adversaire», a cru bon de préciser le ministre français des Affaires étrangères. La Syrie n’est pas le seul sujet commun avec Moscou. Ce même 19 octobre, Vladimir Poutine aurait pu faire un crochet par Berlin pour parler Ukraine avec Angela Merkel et… François Hollande. Dans ce qu’on appelle depuis le mois de juin 2014, «le format Normandie». Il s’agissait de lever le blocage des accords de Minsk, qui devaient mettre fin à la guerre dans l’est de l’Ukraine où les combats sont toujours sporadiques. Dans le climat actuel, il n’est pas sûr que cette rencontre de Berlin, qui n’a pas été officiellement confirmée, ait lieu.

Les Occidentaux paraissent bien démunis face à la détermination de Vladimir Poutine d’employer tous les moyens, y compris par la force, pour redonner à son pays son statut d’une grande puissance sans laquelle il est impossible d’organiser le système international. Après les expériences malheureuses de l’Irak en 2003 et de la Libye en 2011, ils ont renoncé à intervenir en Syrie.

En 2013, Barack Obama a reculé et laissé le régime de Damas franchir impunément les lignes rouges que Washington avait fixées contre l’usage d’armes chimiques. Depuis le début du conflit en Syrie, Américains et Européens n’arment qu’avec réticence l’opposition à Bachar el-Assad dans la criante, justifiée, que ces armes ne tombent dans les mains des djihadistes. Les États-Unis se refusent notamment à livrer aux rebelles des armes portatives anti-aériennes, celles-là mêmes qui, après avoir été si efficaces en Afghanistan contre l’armée soviétique dans les années 1980, ont équipées… les talibans.

L'arme des sanctions?

Avant même l’engagement russe massif en Syrie, en septembre 2015, les Occidentaux avaient écarté l’idée d’établir une zone d’exclusion aérienne sur tout ou partie de la Syrie, craignant un engrenage à la libyenne. Depuis un an, le potentiel militaire russe en Syrie s’est renforcé. Des missiles anti-aériens S-400 et S-500 ont été installés. Le porte-parole du ministère de la Défense a averti que la Russie avait les moyens d’empêcher toute tentative de frappe contre les positions de son allié syrien. Il a précisé que sur les bases alliées se trouvaient aussi des conseillers russes et que tout  agresseur éventuel serait l’objet de représailles.

La Russie s’est assuré le contrôle du ciel syrien. Les accords de «déconfliction» empêchent les incidents entre l’aviation russe et les appareils de la coalition occidentale contre Daech, mais les vols de ceux-ci risquent de plus en plus d’être à la merci de Vladimir Poutine.

Reste l’arme des sanctions. Elle a été utilisée après l’annexion de la Crimée par Moscou en 2014. Les sanctions restent en vigueur et pourraient être élargies pour protester contre les actions de la Russie en Syrie. La chancelière allemande n’y est en principe pas opposée mais elle craint de ne pas être suivie par ses partenaires européens, ce qui est une façon d’enterrer le projet.

Il est à craindre que Vladimir Poutine revienne à la table des négociations seulement après avoir atteint ses buts de guerre à Alep: l’élimination ou la reddition de l’opposition afin d’imposer Bachar el-Assad comme interlocuteur et de pérenniser la présence militaire russe en Syrie. Ni la vertueuse indignation devant des hôpitaux détruits ni une visite de plus ou de moins à Paris ne l’empêcheront d’aller jusqu’au bout.

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