Economie

Voici les dessous du troc d'animaux de zoo en zoo

Robin Panfili, mis à jour le 29.12.2016 à 8 h 32

Les échanges en Europe sont très réglementés et répondent à une philosophie simple: la vente et l'achat sont interdits. À quelques exceptions près.

Un ours polaire au zoo de Mulhouse, le 15 mars 2016. SEBASTIEN BOZON/AFP

Un ours polaire au zoo de Mulhouse, le 15 mars 2016. SEBASTIEN BOZON/AFP

«On a reçu un tapir et une girafe au mois d'août. En octobre, on a envoyé six primates, un perroquet, deux antilopes et on a reçu un autre primate. On va recevoir un couple de kangourous et, plus tard, on a prévu d'envoyer un oiseau en Angleterre, énumère Dorothée Ordonneau, la vétérinaire du parc de Cerza, un zoo installé dans le Calvados depuis 1986. Cela arrive sans arrêt, mais c'est tout à fait normal. Ces transferts font partie de notre travail au quotidien.»

Ce jeu de chaises musicales s'observe également, avec plus ou moins d'intensité en fonction de la taille de la structure, dans la plupart des parcs zoologiques français et européens. Car, contrairement aux oiseaux migrateurs, aux troupeaux de montagne en transhumance ou aux marmottes partant hiberner plusieurs mois durant, les animaux nés et élevés en captivité ne sont guère libres de leurs mouvements. Au-delà de leur enclos, leurs déplacements sont gérés et contrôlés par les humains dans le cadre de programmes de conservation et d'élevage strictement réglementés.

Chaque année, donc, des centaines voire des milliers d'animaux en captivité changent de lieu de vie et de copensionnaires. Le tout, sous l'œil de l'Association européenne des zoos et aquariums (EAZA) qui fédère plus de 300 zoos adhérents à travers l'Europe –dont une grande partie des parcs zoologiques français. Cette structure, fondée en 1988, prévoit une coopération étroite entre ses différents membres de manière à assurer, via les échanges d'animaux, la préservation des espèces et d'un capital génétique le plus riche possible, la circulation d'information entre les établissements et la mise en place de normes sanitaires communes.

En adhérant à l'EAZA, les parcs zoologiques s'engagent donc à respecter la charte de l'association qui prévoit des transferts d'animaux entre zoos, mais qui bannit formellement la moindre dimension commerciale dans ces échanges. En revanche, les parcs zoologiques qui, eux, n'adhèrent pas à l'EAZA peuvent, s'ils le souhaitent, vendre certains certains de leurs animaux dans la mesure où ils respectent les principes établis par la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d'extinction (Cites). Un accord international destiné à réglementer le commerce des espèces et veiller à ce qu'il ne nuise pas au principe de conservation de la biodiversité.

Protocole minutieux

Pour garantir une cohérence génétique dans ses parcs zoologiques et assurer une conservation à long terme des espèces, l'EAZA a mis en place un réseau d'échange commun à tous les parcs zoologiques européens adhérents. Mais, n'allez pas penser que les zoos disposent ici d'une carte blanche pour faire venir ou partir les animaux comme ils le souhaitent. Ils doivent, bien au contraire, se plier à un protocole et un contrôle minutieux.

On ne fait pas ce qu’on veut dans son coin. Le coordinateur tranche et publie des recommandations. Ensuite, les zoos prennent contact entre eux

Pour enrichir leurs collections, les zoos sont tenus, dans un premier temps, de se référer à des coordinateurs qui gèrent chacun une population d'animaux. «Les espèces sont gérées au niveau européen, bénévolement, par une personne référente par chaque programme d'élevage européen», détaille Guillaume Douay, vétérinaire du zoo de Lyon et lui-même coordinateur d'un programme d'élevage européen concernant le Vari roux.

Le rôle de ces coordinateurs est de collecter toutes les informations concernant l'espèce dont ils ont la charge (morts, naissances, transferts...) afin d'effectuer des «analyses de population». Grâce à cette supervision, le coordinateur est en mesure d'évaluer l'évolution de la population de «son» espèce en Europe et peut suggérer, s'il en est besoin, de transformer le programme d'élevage en programme européen pour les espèces menacées (EPP).

«Quand un parc zoologique demande, par exemple, une nouvelle girafe, le coordinateur est contacté. Il fait son travail dans son coin, à l’aide de son Studbook [registre généalogique], et va indiquer où un animal doit être envoyé ou non, en fonction du patrimoine génétique de l'animal et des demandes formulées par les zoos. Mais on ne fait pas ce qu’on veut dans son coin. Le coordinateur tranche et publie des recommandations. Ensuite, les zoos prennent contact entre eux et organisent le transport et les formalités légales et sanitaires.»

Une fois validés par le coordinateur du programme d'élevage, les transferts d'animaux se gèrent directement entre les établissements concernés. «C'est toujours le parc qui accueille l'animal qui paie et organise le transport de ce dernier», ajoute Dorothée Ordonneau du parc zoologique de Cerza qui observe une centaine de transferts, en moyenne, chaque année.

Pour assurer un suivi précis de l'évolution des collections, la fréquence des mouvements d'animaux est contrôlée. Les zoos doivent tenir un registre interne répertoriant les départs et arrivées d'animaux dans leurs enclos. Par ailleurs, une grande partie des parcs zoologiques à travers le monde –notamment ceux affiliés à l'EAZA– sont enregistrés sur la plateforme Zims, une base de données internationale fermée gérée par Species360 –une organisation à but non lucratif qui compile des informations sur les animaux en captivité à travers le monde.

La base de données, qui recense aussi les mouvements d'animaux entre les zoos, n'est pas accessible au public. Mais, pour l'EAZA, il n'est pas ici question de dissimuler les mouvements effectués entre les zoos, mais plutôt parce que, à leurs yeux, la valeur et la quantité d'informations n'ont pas grand intérêt à être communiquées au grand public.

«Les transferts ne sont pas publics, mais ne sont pas secrets non plus, nous fait remarquer l'EAZA. Si la base de données n'est pas publique, c'est parce que ces échanges touchent au business de plus de 300 zoos et d'autres participants aux programmes d'élevage.»

Les liens délicats avec les éleveurs privés

Si, en Europe, la plupart des échanges d'animaux s'effectuent entre structures membres de l'EAZA, il arrive aussi que des éleveurs privés se glissent dans l'équation. Et évoquer les liens entretenus entre les zoos agréés et ces derniers demeure un sujet délicat dans le milieu zoologique. Pour éviter le mélange des genres et prévenir d'éventuelles transactions financières avec ces éleveurs privés, la charte de l'EAZA prévoit une hiérarchie et des règles strictes. Les zoos, de leur côté, aiment à rappeler qu'il n'ont pas besoin de ces prestataires externes compte tenu du vaste réseau collaboratif d'échange entre les parcs zoologiques européens signataires du texte.

La vétérinaire Dorothée Ordonneau explique:

«On préfère faire jouer notre réseau de zoos européens pour trouver les animaux. Les transports et les frais de déplacement des animaux représentent déjà un coût certain pour nous, alors si on peut trouver les animaux auprès de nos confrères ou ils sont en surplus, c’est beaucoup plus simple et logique. Le trafic animalier est tellement important, il met tellement d’espèces en voie de disparition, qu’on ne peut pas cautionner ce système en tant que parc zoologique.»

Il n'y en a pas énormément de ventes, mais il y en a. C'est seulement difficilement quantifiable et vérifiable

Le «système» dont il est question ici, c'est la vente ou l'achat d'animaux entre des zoos et des éleveurs privés, notamment par l'intermédiaire de «dealers d'animaux», comme on dit dans le jargon. Ils ont pour mission «de mettre en relation des établissements qui vendent leurs animaux avec d'autres qui acceptent de les acheter», résume Dorothée Ordonneau qui reconnaît recevoir régulièrement dans sa boîte e-mail, contre son gré, des listes d'animaux proposées par des intermédiaires et/ou des éleveurs privés.

Si elles existent en Europe, ces transactions sont toutefois davantage observées sur le continent asiatique, notamment en Chine, où, faute d'un réseau commun d'échange aussi organisé que celui l'EAZA, les parcs zoologiques en quête d'espèces pour peupler leurs enclos ont parfois recours à l'achat d'animaux. Et ce, le plus souvent, avec le concours d'intermédiaires privés. En France et en Europe, de telles ventes existent aussi, mais à une échelle bien plus réduite. «Il n'y en a pas énormément, mais il y en a. C'est seulement difficilement quantifiable et vérifiable», regrette Code Animal, une association spécialisée dans la sensibilisation sur la souffrance des animaux sauvages en captivité.

Les liens entre les zoos membres de l'EAZA et les éleveurs privés existent aussi, et cela n'a rien d'un secret. Le zoo de Lyon, par exemple, procède occasionnellement à des échanges ouverts avec des structures privées, mais à certaines conditions. «Les transferts peuvent exister seulement si ces éleveurs participent à un programme d'élevage européen et s'il adhèrent à la philosophie de "on ne vend pas, on n'achète pas"», confie Guillaume Douay du zoo de Lyon. Un cas de figure que nous a confirmé l'EAZA, même s'il reste marginal:

«Le réglement de l'EAZA demande à ses membres de s'assurer que chaque animal transféré vers un établissement non-membre de l'association bénéficiera de normes d'acceuil et de bien-être équivalentes à celles d'un zoo membre. Il est toutefois rare que des zoos adhérents fournissent des animaux à des éleveurs, à moins qu'il ne participent activement à un programme de conservation de l'espèce en question.»

L'achat d'un animal est parfois inévitable

Dans certains cas extrêmes, les liens entre des parcs zoologiques agréés et des éleveurs privés vont même... jusqu'à l'achat d'animaux. Une transaction «forcée» et parfois justifiée, du point de vue des vétérinaires que nous avons interrogés, si l'on garde en tête que les animaux représentent le troisième trafic mondial et le fait que certaines espèces en danger sont uniquement détenues par des éleveurs privés, en dehors de programmes d'élevage européens. «La théorie, l'idéal, c'est qu'il n'y ait pas de transactions commerciales, note Guillaume Douay.

«La question de la vente d'animaux est éthique, mais est contrebalancée par le fait que certaines espèces en danger ne sont détenues que par des éleveurs privés. Dans ces cas-là, certains zoos qui ont les moyens financiers doivent faire l'effort d'acheter certains bestiaux, pour la bonne cause, et pour pouvoir lancer le projet de conservation ex-situ en zoo afin, ensuite, de ne plus avoir à vendre et acheter. Pour certaines espèces, il est déjà arrivé que quelqu'un mette la main à la poche pour pouvoir commencer un tel programme.»

Dorothée Ordonneau, vétérinaire du zoo de Cerza, dresse un constat similaire: pour mettre certaines espèces en danger à l'abri, l'achat par un zoo est parfois l'ultime recours pour les intégrer à des programmes de conversation à long-terme et endiguer la spéculation financière sur leur dos. Elle précise, toutefois, que le zoo de Cerza n'a jamais participé à aucune transaction de la sorte.

Le bénéfice pour les zoos qui achètent des animaux auprès d'éleveurs privés est simple: au lieu d'attendre cinq ans avant d'avoir une bête, vous pouvez l'acheter

«On évite la transaction financière le plus possible, mais parfois, face à des éleveurs privés, on doit passer par là. Pour certaines espèces, l'achat est donc inévitable pour pouvoir les introduire dans les collections captives. Tant qu’on a la certitude que l’animal est né en captivité et qu’il a une origine légale, autant intégrer ces animaux dans les collections pour les échanger ensuite sans valeur commerciale, quitte à les acheter une première fois. Mais cela ne doit pas être systématique, comme certains parcs le font.»

L'EAZA, quant à elle, semble voir les choses un petit peu différemment. Interrogée sur la probabilité d'un achat d'une espèce en danger par un zoo membre, l'association rappelle que le protocole recommande, avant toute transaction, de s'adresser aux autorités compétentes pour examiner le statut de l'animal en question, puis de consulter l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) pour évaluer la faisabilité d'un tel échange. Dans tous les cas, l'idée d'un tel achat doit être exceptionnelle. «Nous devons être sûrs qu'il n'y a pas d'autres moyens que celui-ci de fournir une protection pour l'espèce, mais aussi que le dealer d'animaux et intermédiaire ne tire pas profit d'une telle transaction», insiste l'EAZA.

Acheter pour booster l'attractivité d'un zoo

Reste que, aujourd'hui, la problématique de préservation d'une espèce n'est pas le souci de tous, puisque certains parcs zoologiques cèdent à l'achat d'animaux. Mais, alors que ces zoos peuvent bénéficier d'un vaste réseau d'échange d'animaux en Europe, pourquoi achètent-ils des specimens qu'ils pourraient acquérir sans transactions commerciales? Pour Guillaume Douay, l'hypothèse la plus probable qui se trame derrière ces achats est une ruse qui permettrait à un zoo de réduire les délais d'arrivée des animaux dans ses murs et de mettre en avant l'attractivité de leur établissement. Ils y voient, en effet, une opportunité de booster la popularité de leur zoo et de leur collection.

«Le bénéfice pour les zoos qui achètent des animaux auprès d'éleveurs privés est simple: au lieu d'attendre cinq ans avant d'avoir une bête, vous pouvez l'acheter. Vous l'avez tout de suite et vous pouvez la montrer rapidement au public. Si on respecte les règles, il faut attendre, préparer ses projets à l'avance, patienter sur une liste d'attente... Si on veut aller plus beaucoup plus vite, c'est toujours tentant d'aller chercher une espèce chez quelqu'un qui la vend.»

Pour lutter contre cette marchandisation des espèces parmi ses parcs zoologiques membres, l'EAZA prévoit un éventail de sanctions –de l'avertissement à l'exclusion, en passant par l'exclusion temporaire du réseau. Mais, dans les faits, les sanctions tombent rarement. «Il en faut plus que ça pour se faire éjecter de l'EAZA», prévient Dorothée Ordonneau qui rappelle le cas d'un zoo ukrainien évincé de l'association pour avoir vendu des animaux puis réintégré quelques années plus tard.

Une faiblesse de l'EAZA, certes, mais également une souplesse bienvenue lorsqu'il s'agit de traiter certains échanges problématiques au cas par cas, note Code Animal. «Il est parfois mieux de vendre à un particulier avec des installations parfaites et autorisées qu'à un zoo problématique...»

Robin Panfili
Robin Panfili (185 articles)
Journaliste à Slate.fr
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