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«Insecure»: enfin une femme noire ordinaire à l'écran

Les personnages d'Issa et Molly dans la série Insecure, diffusée sur HBO et OCS.

Les personnages d'Issa et Molly dans la série Insecure, diffusée sur HBO et OCS.

D'habitude, pour accéder au statut d'héroïnes, les femmes noires doivent être hors du commun. La série «Insecure» est une révolution.

J. est gênante. Et noire.

La réalisatrice Issa Rae n’a pas eu à chercher plus loin que dans ses propres expériences pour décrire le quotidien d’une jeune femme noire américaine, maladroite et peu sûre d’elle. C'est ce quotidien qu'elle racontait dans sa web série The Misadventures of Awkward Black Girl, sur YouTube. Le programme sorti en 2011 a connu un tel succès qu’il est devenu un livre, et désormais une série, diffusée sur HBO (et sur OCS en France), intitulée Insecure.

Normalité assumée

Si The Misadventures of Awkward Black Girl et Insecure sont deux œuvres distinctes sur la forme, le fond reste globalement le même: J. comme Issa (homonyme de sa créatrice sur HBO) sont interprétées par Issa Rae et peuvent être terriblement gênantes. Surtout, chacune traverse une crise de la trentaine sur les plans professionnels et amoureux.

Une vie ordinaire, donc. Et pour ne pas tromper son spectateur, la réalisation d’Insecure l’est tout autant. «Les rebondissements sont quasiment absents comme si le souci de la créatrice était d’abord de rendre compte d’une vie ordinaire et non pas de faire une fiction», critique le blog séries du Monde.

En 2011, Issa Rae s’en expliquait à Essence:

«Je m’attache à trouver le drôle dans l’ordinaire parce que ma vie l’est aussi, comme celles de mes amis — et ils sont hilarants.»

Cinq ans après, le discours de la réalisatrice n’a pas changé:

«Dans mon récit, je m’intéresse plus à la normalité de la vie d’être humain. Comme les interactions humaines normales que nous avons», dit-elle au micro de NPR.

Un ordinaire révolutionnaire

Mais c’est justement en ça qu’Issa Rae a réalisé une série révolutionnaire.

Car il en existe d'autres, des héroïnes noires: mais ce sont des femmes exceptionnelles. Annalise Keating dans la série Murder de Peter Nowalk (produite par Shonda Rhimes) est une brillante avocate aux dons surhumains pour la manipulation; Olivia Pope dans Scandal (Shonda Rhimes encore, à la réalisation) est une experte en relations publiques, surdiplômée, conseillère du Président des Etats-Unis, dont elle est la maîtresse; Cookie Lyon dans Empire (Lee Daniels et Danny Strong) est une femme ambitieuse revenue de prison qui rêve de prendre sa revanche sur son ex-mari milliardaire; à eux deux, ils ont conquis l'industrie musicale américaine.

Souvent, ces héroïnes noires sont aussi présentées comme exceptionnellement fortes, voire dures: Cookie par exemple a dû s'endurcir en prison, et sait tout —ou presque— surmonter. Olivia Pope est dite «imperméable aux émotions», et elle dénoue des situations supposées inextricables (meurtres et autres délices). 

Le personnage d’Issa est normal. Juste un peu bizarre. Comme nous tous. Et ça fait un bien fou. 

Car aussi loin qu’elle puisse se souvenir, Issa Rae n’a pas vu d’héroïne noire ordinaire à la télévision depuis Moesha, sitcom phare de la fin des années 90:

«[Moesha] habitait dans le quartier du Leimart Park, elle allait au lycée: elle était normale. Quand j’ai emménagé à Los Angeles, j’ai assisté au tournage d’un épisode et je suis repartie avec un script. J’ai utilisé ce script comme modèle pour tous les miens», raconte t-elle à NPR.

Stéréotypées ou inaccessibles: les femmes noires n’ont souvent eu affaire qu’à ces deux choix dans les représentations relayées par les médias américains —ne parlons même pas des médias français.

«J. n’est pas particulièrement sexy, elle n’est pas sous ou surdiplômée mais c’est une "average girl" cherchant l’amour, voulant se faire une place dans la société, s’épanouir professionnellement. Enfin, un personnage normal et marrant… et auquel on peut aussi s’identifier!», s’enthousiasme le blog L’Afro à propos de The Misadventures of Awkward Black Girl.

To be awkward and black

Le fait qu'Issa et J. soient «awkward» est d'autant plus important qu'à défaut d'être extraordinaires, pour avoir le droit d'exister, même en second plan, les personnages de femmes noires semblent devoir être au moins «cools» comme pouvaient l’être Moesha ou le personnage de Dionne Davenport dans Clueless, interprété par Stacey Dash.

«Une fois, quelqu’un m’a dit que [awkward et noire] ce sont les deux pires choses que quelqu’un pouvait être. Ce quelqu’un avait raison», racontait le personnage de J. dans le livre The Misadventurous of Awkward Black Girl.

Entre autres, parce que la société attend beaucoup du comportement d’une personne noire.  Plus encore d'une femme noire. 

Pourtant, à l’image d’un Steve Urkel ou du plus récent Troy Barnes dans Community (Issa Rae est d’ailleurs fan de son interprète, Donald Glover), J. et Issa ont plutôt des attitudes perçues comme bizarres en société.

Ce sont des «nerds», voire des «blerds», et ce même si leurs intérêts ne se concentrent pas sur des objets culturels et des savoirs étiquetés comme «geeks»: Issa et J. sont «socialement inadaptées».

Ce n’est pas un hasard si les abonnés du compte Twitter «Black Girl Nerds» se sont épris d’Insecure dès son premier soir de diffusion aux Etats-Unis. Le compte qui a lancé le hashtag #SoInsecurr a retweeté une cinquantaine de tweets à propos de la série: l’épisode pilote semble plaire à la majorité de ceux qui l’ont live-tweeté. Les administratrices du site Black Girl Nerds ont même lancé un chat sur le sujet.

Représenter sans clichés ?

Mais ne faites pas d'Issa Rae et de son héroïne des porte-paroles:

«Le plus important c’est de raconter une histoire très spécifique et authentique, et pas d’essayer de prendre la parole pour toutes les personnes noires. Insecure ne sera pas une ressource pour se documenter sur l’expérience culturelle noire», prévient Issa Rae pendant un entretien avec le magazine Complex.

Dans Télérama, la réalisatrice précise qu'elle exècre «cette tendance qu’ont les blancs à faire de la seule noire présente dans la pièce le porte-parole de tous les noirs».

Au-delà de faire en sorte que des femmes noires puissent se reconnaître dans Insecure, Issa Rae souhaite que tout le monde puisse s’y voir:

«Avec Insecure, vous allez vous reconnaître que vous le vouliez ou non. Vous ne pouvez pas vous dire "Oh, les personnages principaux sont deux femmes noires et je suis un homme blanc ou je suis une femme d’origine asiatique, donc ce n’est sans doute pas pour moi". En choisissant d’allumer votre téléviseur pour regarder Insecure, vous allez dépasser ces notions préconçues et vous investir dans notre série.»

C’est donc naturellement qu’elle n’est pas tombée dans les clichés. Ou presque… Le site américain The Root note tout de même un poncif éculé, particulièrement aux Etats-Unis, au sujet des femmes noires. La meilleure amie d’Issa dans Insecure, Molly, est convaincue qu’elle finira seule et devient obsédée par son avenir amoureux, au point de s’accrocher à tous les candidats potentiels:

«En fait, les femmes noires hétérosexuelles et célibataires entendent ce récit depuis des années maintenant: les statistiques sur notre éligibilité au mariage, notre manque de désirabilité sur les sites de rencontre, (…) l’écho de notre horloge biologique. (…) Tout ça pour dire qu’Insecure ne dit rien de nouveau sur la condition de femme noire célibataire. Mais est-ce que faire du célibat la pire des options est un discours que l’on doit continuer à promouvoir?»

Malgré «l’impair», l’auteure de la tribune pardonne à demi-mot Issa Rae: «Insecure est une révolution longtemps attendue — quoiqu’elle ait le goût de Girls en sépia».

Pour le blog l’Afro, la diffusion d’Insecure est même «forte et symbolique à l’heure où Girls, l’autre série phare de HBO, créée et interprétée par Lena Dunham s’arrête définitivement, après six saisons et de nombreuses polémiques autour de la représentation ou plutôt la non-représentation des femmes non blanches».

Quand NPR lui fait le compliment, Issa Rae tempère :

«N’est-ce pas triste qu’une série normale soit révolutionnaire?»

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