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Pourquoi Obama n'a rien compris en Syrie et en Irak

Barack Obama s'adresse aux troupes américaines, le 28 septembre 2016, à Fort Lee/ AFP Saul Loeb

Barack Obama s'adresse aux troupes américaines, le 28 septembre 2016, à Fort Lee/ AFP Saul Loeb

Barack Obama a cru que la vraie guerre se passait en Afghanistan. Puis il a pensé que les choses se régleraient d'elles-mêmes en Irak et en Syrie. Et maintenant, le peuple américain voudrait tourner le dos au monde.

Maintenant que l’Irak semble définitivement perdu, les Républicains aiment à blâmer l’administration Obama pour cet échec. Mike Pence, gouverneur de l’Indiana, a répété cette accusation lors du dernier débat entre vice-présidents, affirmant que

«c’est parce qu’Hillary Clinton n’a pas renégocié l’accord sur le statut des forces qui aurait permis à des troupes américaines de rester en Irak et de conserver le terrain durement gagné par les soldats américains jusqu’en 2009 que [Daech] est sorti du désert comme par enchantement.»

Le fait que le sénateur Tim Kaine de Virginie ait laissé passer une telle accusation sans la récuser me laisse à penser qu’il devait se dire que quelle que soit sa réponse, il ne convaincrait personne.

Un bobard partisan

Ceux d’entre nous qui sont plutôt du côté d’Obama tiennent généralement cette allégation pour un bobard partisan –«C’est le vœux pieux» comme Lawrence Korb (conseiller au centre d'information sur la défense) le disait l’an dernier, «de ceux qui voudraient bien faire porter le chapeau à Obama.» Ce sont en effet les Irakiens qui ont perdu l’Irak et surtout l’ancien premier ministre, Nouri al Maliki, homme à poigne chiite, incapable de dépasser sa vision religieuse sectaire et qui s’est mis à dos ces mêmes sunnites qui avaient combattu le précurseur de Daech, al-Qaïda en Irak, aux côtés des troupes américaines. Maliki a fini par s’allier à l’Iran, l’autre grande puissance chiite de la région, trop heureuse de le soutenir dans sa croisade contre les sunnites.

Le président Barack Obama, le 21 juillet 2008 à Bagdad, lors d'une rencontre avec Nouri al-Maliki/ AFP Thaier al-Sudani

La responsabilité incombe donc pour l’essentiel à Maliki et à l’Iran, et à Bachar el-Assad en Syrie, qui a transformé des manifestations pacifiques contre son régime en une guerre civile au cœur de laquelle Daech a pu prospérer. Si George W. Bush n’avait jamais lancé sa guerre en Irak, Daech n’aurait jamais pu y exploiter aussi la vacance du pouvoir. Mais y-a-t-il quelque chose de vrai dans l’affirmation de Pence selon laquelle Obama porterait lui aussi une part de responsabilité, pour son incapacité à conserver ces «gains durement obtenus»? Je pense que oui.

Une erreur d'analyse

Car en 2008, pour le candidat Obama, l’Afghanistan était la guerre nécessaire, et l’Irak le fiasco coûteux en sang et en dollars pour l’Amérique. Quand Obama visite l’Irak au mois de juillet cette année-là, à en croire Michael Gordon et Bernad Trainor, auteurs de The Endgame, un pavé sur la guerre en Irak, il déclare au général David Petraeus que les États-Unis vont devoir rapidement retirer leurs troupes d’Irak, «parce que l’Afghanistan est le front principal de la guerre contre le terrorisme.» Petraeus n’est pas d’accord: «l’Irak est le nouveau front principal de la guerre, pour al-Qaïda». Tel n’était pas le cas auparavant, mais les choses ont changé, lui explique Petraeus.

Le général Petraus, à Bagdad, le 4 juillet 2008 / AFP Ali al Saadi

A cette époque, Petraeus exprime une opinion minoritaire et Obama, la plus répandue. Le peuple américain étant extrêmement las de la guerre en Irak – la guerre étant unanimement considérée comme une énorme erreur – rares sont les personnes prêtes à accepter qu’elle est pourtant devenue la guerre nécessaire. Pourtant, avec le recul, c’était bien le cas. Al-Qaïda en Irak était alors le groupe le plus actif et le plus entreprenant du réseau terroriste, Oussama Ben Laden et ses acolytes étant quant à eux prisonniers des montagnes du Pakistan.

Pouvait-il changer la donne ? 

Imaginons un moment qu’Obama, bien qu’ayant fait campagne sur son opposition à la guerre d’Irak, se soit rendu aux argument du général Petraeus et qu’il ait décrété que l’Irak était finalement au moins aussi important que l’Afghanistan. Aurait-il pu faire quelque chose qui aurait changé la donne?

Pence soulève un point important, celui de «l’accord sur le statut des forces», un contrat que les Irakiens ont refusé de signer en 2011, ce qui a entraîné le départ de toutes les troupes américaines. Les représentants d’Obama, comme de nombreux observateurs neutres, ont depuis longtemps insisté sur le fait que les Irakiens refusant d’immuniser les troupes américaines contre toute action légale, Washington ne pouvait accepter de signer un accord. Toutefois, selon de nombreux récits (dont un mentionné dans The Endgame), Maliki avait accepté de faire figurer une telle immunité dans l’accord, mais les Américains avaient insisté pour que cet accord soit ratifié par le parlement – ce que Maliki avait déclaré ne pas pouvoir obtenir. L’administration Obama avait alors décidé de ne pas courir le risque, car elle ne croyait pas nécessaire de continuer à faire stationner des troupes en Irak. Lorsque la question du renouvellement arrive sur la table à l’été 2011, Obama, qui doit alors faire face à de grandes pressions budgétaires après trois années de récession et une présence militaire croissante en Afghanistan, est prêt à ne plus laisser que 3.500 hommes en Irak.

Le département de la défense a quant à lui demandé 16.000 hommes. Il est raisonnable de dire que même avec un contingent de cette taille, les États-Unis n’auraient pas pu écraser al-Qaïda. En effet, la campagne de persécution de Maliki contre les tribus et les chefs politiques sunnites produit des extrémistes plus rapidement que l’armée américaine ne peut les éliminer. Derek Chollet – qui a participé à l’élaboration de la politique du département d’État, de la maison blanche et du département de la défense d’Obama -  concède dans son livre, The Long Game, consacré à la stratégie globale d’Obama que même une «petite force résiduelle» aurait donné à l’administration d’Obama davantage de visibilité sur les énormes failles des forces de sécurité irakiennes – et aurait peut-être permis d’éviter que des représentants américains ne minimisent un Daech émergeant en le présentant comme «l’équipe B» d’al-Qaïda, selon les propres mots d’Obama.

L'armée ne peut pas résoudre des problèmes politiques

Une des choses que les États-Unis ont apprises en Irak et en Afghanistan, c’est que l’armée peut gagner des batailles, mais qu’elle ne peut pas résoudre des problèmes qui sont fondamentalement politiques. Dans ce domaine également, l’administration Obama a aussi commis de nombreuses erreurs de jugement. En 2009, je me suis rendu en Irak avec le vice-président Joe Biden, à qui Obama avait confié le dossier irakien. S’il s’inquiétait des tendances sectaires de Maliki, Biden m’avait assuré que le climat politique irakien, de plus en plus agité, ne pouvait que contraindre des dirigeants à tenter séduire des électeurs au-delà de leur base. «Ces gens sont des gens ordinaires», disait-il. «Ils sont avant tout des politiciens pragmatiques.» Biden se trompait. Car avec le soutien sans faille de l’Iran, Maliki pouvait donner libre cours à ses pires instincts. La démocratie n’a pas produit du pluralisme, mais des formes opposées de nationalisme ethnique.

Maliki n’était pas l’homme de la situation, ni pour l’Irak, ni pour les États-Unis et ceux qui critiquent l’administration affirment qu’après les élections parlementaires de 2010 qui ont vu Maliki perdre de peu devant le Mouvement National Irakien, un mouvement multiconfessionnel, les représentants américains auraient pu et auraient dû se débarrasser de lui. Mais on a souvent tendance à exagérer le pouvoir des Américains. En 2014, Dexter Filkins rapportait dans le "New Yorker" que Qassem Suleimani, chef des forces spéciales iraniennes, avait conclu un accord avec les principaux dirigeants irakiens pour que Maliki conserve son poste. Les diplomates américains avaient alors tenté de redresser la situation en persuadant Maliki de créer un nouveau poste honorifique destiné à Iyad Allawi, chef du MNI : Maliki s’étant naturellement assuré qu’Allawi ne se verrait octroyer aucune responsabilité, l’arrangement ne dura pas.

Une absence toxique

Mais le fait qu’on ne puisse pas tout faire ne signifie pas que l’on ne peut rien faire. Tout comme Bush a quasiment abandonné l’Afghanistan pour se concentrer sur l’Irak, la guerre qui l’intéressait vraiment, Obama a abandonné l’Irak à son sort tandis qu’il menait la «bonne guerre» en Afghanistan. Ryan Cocker, ambassadeur américain en Irak en 2007-2009 a déclaré que si la présence américaine avait empêché les différentes communautés d’Irak de s’entredéchirer, «le désengagement avait remis les pendules à zéro». Obama pensait que les Irakiens ne pourraient pas gérer leurs affaires seuls tant que les États-Unis seraient là pour tempérer leurs querelles. Le fait qu’il ait envoyé 4.500 hommes dans le pays est la meilleure démonstration de son erreur d’analyse.

A un moment où le peuple américain voudrait bien tourner le dos au reste du monde et bâtir des murs pour pouvoir cultiver son propre jardin, le président ne peut pas ne pas être tenté de se convaincre que les choses pourraient s’arranger d’elles-mêmes voire que la présence américaine ne peut qu’aggraver les choses. C’est, globalement la posture qu’Obama a adoptée en Irak et en Syrie. Dans les faits, l’absence américaine s’est avérée encore plus toxique que sa présence. Je ne sais honnêtement pas comment le prochain président, même s’il s’agissait d’une présidente, pourrait persuader les Américains que même dans des lieux et circonstances chaotiques, un engagement est préférable à un désengagement. Mais il va bien falloir qu’elle essaie.

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