Culture

Une histoire du baiser au cinéma

Temps de lecture : 7 min

Du torticolis au palot humide, la transformation d'un moment d'intimité en un événement public a aussi modifié notre façon d'envisager cette étreinte.

Un baiser très mouillé dans «Spider-Man», en 2002.
Un baiser très mouillé dans «Spider-Man», en 2002.

En 1911, lorsqu’on achetait un chewing-gum on obtenait pour le même prix un petit guide pratique sur la manière d’embrasser une fille. Il proposait des conseils bien commodes, du genre «ne lui annoncez pas vos intentions» et «plongez vos yeux dans les siens d’un air songeur». Sa réaction à elle était tout aussi attendue, même si les auteurs assuraient leurs arrières et laissaient la place au doute en avertissant: «elle baissera probablement les yeux et rougira quand vous direz cela». Ils envisageaient quand même la possibilité qu’elle ne le fasse pas —voire la faible chance qu’elle réponde: «Dégage mon gars, j’ai un train à prendre.»

La méthode suggérée ici correspond à notre vision d’un jeune homme contant fleurette à une «Gibson Girl». Elle reflète la politique des genres de l’époque, où l’homme était aux commandes et où l’on préconisait de se méfier des donzelles qui ne mâchaient pas des chewing-gums antiseptiques (bien que les marchands s’attendaient naturellement à ce que les femmes achètent leur produit, ils avaient apparemment omis de proposer une version féminine de ce guide).

Torticolis assuré pour la femme

Les prescriptions sur la manière d’embrasser ont persisté pendant tout le XXe siècle—centrées non pas sur vos sensations ou celles de votre partenaire, mais sur l'allure de la chose vue de l’extérieur. Les photographies populaires ont émergé au début du XXe siècle, au moment où les manifestations d’affection en public devenaient plus acceptables. Au fil des progrès de la photographie, Kodak mit les instantanés à la portée de tous et les gens firent plus attention à poser lorsqu’ils étaient pris en photo, lors d’activités dépassant le simple portrait. Simultanément, les médias imprimés et les films proposèrent des modèles pour apparaître en photo. Mais surtout, la photographie nous permettait de nous voir nous-mêmes, d’être des observateurs après-coup de nos propres manifestations d’affection publiques.

Dans les films muets des années 1920, les baisers avaient souvent l’air plutôt maladroit, un côté pittoresque qui les rendait plus crédibles

Les photos et les films ont créé toutes sortes d’attentes dans les domaines du baiser et de l’intimité, et les idéaux présentés ont aussi évolué. Dans les films muets des années 1920, les baisers avaient souvent l’air plutôt maladroit, un côté pittoresque qui les rendait plus crédibles. Les coudes cachaient la vue, les épaules se voûtaient, les vêtements étaient froissés.

Vers le milieu des années 1930 Hollywood se mit à proposer des versions plus stylisées du baiser passionné. Dans ces embrassades, la tête de la femme était bien souvent rejetée en arrière dans un angle garantissant un torticolis, de manière à rendre les deux visages visibles dans un gros plan bien cinégénique. Le fait que la femme renverse la tête en arrière servait également à démontrer (ou tout au moins à offrir l’illusion) que l’homme était bien plus grand qu’elle —un élément persistant de l’iconographie romantique.

Autant en emporte le vent, de Victor Fleming, 1939.

En 1942, le magasine Life proposa même un guide du baiser à l’intention des comédiens (sujet de niche s’il en était pour un magazine généraliste), qui fit aussi sûrement office de guide pour adolescents désireux de ne pas avoir l’air d’un empoté («puéril») ou d’une fille facile («affalée» sur le canapé) pendant un moment romantique.

Le fait d’enseigner «comment embrasser correctement» annonce très clairement qu’il y a des manières de faire ça de travers —et que cela tient entièrement à l’apparence, et non au confort ou au désir des deux intéressés.

Baiser renversé et domination masculine

Life en revanche n’offrait pas de conseils sur la façon de réaliser le baiser photogénique niveau expert: le baiser à la renverse. Le plus célèbre est probablement celui d’un marin embrassant à Times Square une infirmière le jour de la victoire de l’Amérique sur le Japon. La position symbolise la domination masculine et la soumission féminine, mais incorpore aussi une technique des styles de danses populaires dans les années 1930 et 1940 (contrebalancer le poids d’un adulte demande de l’entraînement). Mais surtout, c’est une image faite pour un public. La pose est un spectacle. Ce marin exubérant ne pouvait certainement pas se douter qu’il était en train de créer l’une des images les plus emblématiques du XXe siècle, mais il se livrait à un acte spectaculaire, à un geste public grandiose. Il embrassait une inconnue par surprise, et ce faisant il montrait que ce n’était pas qu’un truc de Hollywood: les vrais gens de la rue embrassaient vraiment comme ça.

Il s’agit là d’une démonstration de force et de domination masculine, parfaitement adaptée aux idéaux de masculinité du milieu du siècle.

Or le baiser à la renverse a disparu des films presque aussi rapidement qu’il était devenu à la mode, tout en persistant un peu dans les sitcoms. Aujourd’hui il ne semble survivre que sur les photos de mariage, dans lesquelles les couples veulent manifester un niveau de romantisme peu répandu dans la vie quotidienne.

Le baiser au pied levé

Le code de censure appliqué au cinéma à partir de 1934 spécifiait que dans les scènes d’amour, il fallait toujours qu’au moins un pied touche le sol

Au cinéma, le baiser à la renverse a rapidement été remplacé par une autre position à la mode: le baiser debout où la femme plie une jambe en arrière. Les levés de pied étudiés commencèrent à faire leur apparition dans des films avant la Seconde Guerre mondiale, mais la pratique a vraiment pris de la vitesse dans les années 1950. C’est une position bizarre dont certaines personnes estiment qu’elle sert à la femme à conserver son équilibre. Elle n’apparaît cependant pas dans les illustrations (ou les descriptions) de baisers avant le XXe siècle, et est surtout répandue en Amérique, je pense qu’on peut donc affirmer sans risque que c’est une invention récente. Je soupçonne que cela ait été le moyen trouvé par les metteurs en scène de se moquer du Code Hays, code de censure appliqué au cinéma à partir de 1934 qui spécifiait que dans les scènes d’amour, il fallait toujours qu’au moins un pied touche le sol.

Mais la fausse affectation de pudeur incarnée par ce lever de pied disparut elle aussi lorsque les films commencèrent à montrer l’intimité de façon plus explicite (le Code Hays fut abandonné en 1968 et remplacé par les systèmes de classement que nous connaissons aujourd’hui). Dans les années 1970, cela signifiait que même les films tous publics commençaient à montrer des acteurs qui se roulaient des pelles.

Ce palot, ou «soul kiss», est aujourd’hui régulièrement parodié —peut-être parce que nous préférons nos histoires d’amour teintées d’un soupçon d’ironie.

Dans les années 1980, les films montrèrent dans le baiser une mutualité moins dépendante de la domination masculine. Mais il existait quand même des recommandations pour qu’il ait l’air de quelque chose.

Dans cette scène de L'amour à l'envers (1987), Mary Stuart Masterson donne à Eric Stoltz un cours magistral de baiser (et montre au reste d’entre nous comment avoir l’air cool avec des mitaines). Elle lui dit tout de go qu’il n’y a qu’une manière «correcte» pour lui d’embrasser la fille de ses rêves, et que tout autre approche le propulsera dans la catégorie des losers.

Cliché sous la pluie

Plus récemment, les films romantiques ont mis en exergue l’idée que l’amour se fichait des éléments en affichant un bon paquet de baisers sous la pluie. Cela n’a rien de nouveau—on en voit dans Diamants sur canapé—mais depuis 2000 ce style de bouche-à-bouche ruisselant a pris l'allure d'une véritable épidémie, apparaissant dans N'oublie jamais, Match Point et Spider-Man (un point bonus si vous le faites tête-bêche!) Peut-être qu’au bout d’un siècle de bisous devant la caméra sommes-nous simplement arrivés à court d’idées?

Australia, 2008.

Tous ces clichés récurrents, du baiser à la renverse aux lèvres collées sous la pluie, sont devenus des éléments de notre langage visuel; c’est ainsi que la culture populaire symbolise l’intimité. En regardant comment le baiser est présenté dans les médias de masse, nous pouvons constater qu’il a évolué au cours du XXe siècle: de la priorité donnée à l’expérience de l’homme à l’expression de la mutualité, jusqu’aux parodies évoquant notre propre ambivalence quant au scénario «ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants».

Aujourd’hui, n’importe qui peut convoquer des spectateurs à ses moments les plus intimes en postant des images en ligne

À l’âge de la photographie, le baiser a changé pour devenir un spectacle, ce qui est reflété par l’attitude corporelle. En voyant deux personnes s’embrasser nous avons un aperçu d’une intimité privée. Mais s’embrasser pour une photo, ou en public, c’est faire de cette intimité un événement public.

Aujourd’hui, n’importe qui peut convoquer des spectateurs à ses moments les plus intimes en postant des images en ligne. Dans tous les lieux touristiques on peut voir des couples qui s’embrassent en brandissant des selfie sticks, dans une étreinte étrange où l’œil est dirigé vers le smartphone en surplomb et où les protagonistes se mettent en scène de manière consciente au lieu de se concentrer sur ce qu’ils ressentent. Mais si on en juge par les images d’Instagram, le baiser le plus courant devant un objectif aujourd’hui est probablement le selfie duck-face, où les modèles font une bouche en cul de poule à l’intention de leur propre reflet ou vers un amoureux imaginaire de l’autre côté de l’écran. Un baiser-selfie dans le miroir permet aux gens de regarder d’un air rêveur dans leurs propres yeux, de soupirer et de garder à jamais le souvenir de cet instant.

Katrina Gulliver Écrivain et historienne

Newsletters

«Au bout du monde», la jeune fille à la découverte d'un ailleurs vivable

«Au bout du monde», la jeune fille à la découverte d'un ailleurs vivable

Avec humour et tendresse, le nouveau film de Kiyochi Kurosawa conte une aventure au pays des images toutes faites qui, peu à peu, se peuplent de présences réelles et de possibles échanges.

Patrick Watson sort «Wave» et nous submerge

Patrick Watson sort «Wave» et nous submerge

Rencontre avec le musicien canadien à l'occasion de la sortie d'un sixième album intime et épuré, marqué par les bouleversements personnels.

«Qui ça, qui ça?» ou l'étrange histoire du hacking musical des «Démons de minuit»

«Qui ça, qui ça?» ou l'étrange histoire du hacking musical des «Démons de minuit»

La célèbre chanson du groupe Émile et Images recèle un secret: au fil du temps, et surtout des concerts, des paroles pirates étonnantes se sont greffées.

Newsletters