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Humilier sa copine pour gagner des vues, la martingale des YouTubeurs misogynes

Jenny Davies est la protagoniste de la chaîne Youtube de son fiancé Brad Holmes | Brad Holmes / Youtube

Jenny Davies est la protagoniste de la chaîne Youtube de son fiancé Brad Holmes | Brad Holmes / Youtube

En 2007, l'histoire d'un couple devient virale après qu'ils se sont soumis mutuellement à des plaisanteries douteuses filmées et mises en ligne. Depuis, les femmes sont souvent la cible de mises en scène violentes et de harcèlement dans l'espace public, sur l'autel de l'humour.

Selon internet, «la femme la plus stupide du Royaume-Uni» serait Jenny Davies, une Anglaise de 23 ans, fiancée au YouTubeur britannique Brad Holmes, qui accumule presque deux millions de fans sur Facebook et plus de 60.000 abonnés sur sa chaîne YouTube. Sur Google on trouve des dizaines de vidéos de Jenny Davies, filmée par son compagnon, où elle suggère que la Finlande est la capitale de la Belgique ou que l’Australie fête Noël le 25 juin. Une des vidéos les plus récentes, datant du 2 octobre, s’intitule «Elle ne sait vraiment rien».

Jenny Davies est la protagoniste de la chaîne YouTube de son fiancé depuis avril 2015. Smartphone à la main, Brad Holmes l'interroge sur des sujets variés allant du Brexit à Donald Trump et aux Jeux olympiques. Elle répond systématiquement faux et se fait emporter dans une spirale d’humiliations sur l’insistance de son petit ami.

Brad Holmes est l’un des derniers YouTubeurs à avoir gagné sa notoriété dans le domaine des «Girlfriend Pranks», que l'on pourrait traduire par des «blagues sur les petites amies». Dans une vidéo publiée en avril 2016, Holmes se met à genoux comme s'il allait demander Jenny Davies en mariage, avant de sortir un sachet de thé de la petite boîte qu'il tient à la main et de lui demander de lui en préparer une tasse. La vidéo a été vue plus de 60.000 fois. Un mois pus tard, il est accusé de misogynie lorsqu’il frotte un morceau de piment sur un tampon de sa copine et filme sa réaction lorsque la douleur se répand et qu'elle tente ensuite de se laver. La vidéo nommée «Hot Vagina» (Vagin en feu) a depuis été supprimée de sa chaîne YouTube. Holmes n’a pourtant pas été dissuadé de continuer. En août, il met sa petite amie «en vente» sur un site, annonce qu'il accompagne d’une vidéo de Jenny en bikini.

 

Des micro-agressions à l’abus psychologique

Brad Holmes n’est pas le seule YouTubeur anglo-saxon à monter des «gags» contre sa petite amie avec des relents de misogynie. Ils sont nombreux à filmer la réaction de leur fiancée alors qu'ils simulent l'infidélité, à prétendre annuler un rendez-vous romantique ou à mettre en scène des kidnappings fictifs. Ces femmes subissent aussi de nombreuses micro-agressions en public au nom de l’humour. 

Julius Dein, auto-proclamé «farceur d'internet», cumule plus de 8 millions de vues sur YouTube depuis 2014. Il s'est également initié à la pratique. Non sans violence, il arrose sa petite amie Amber Doig-Thorne avec un extincteur, écrase une glace sur son visage, ou tire sur son string au supermarché.

L’Australien Shammi est peut-être celui qui démontre le plus de violence physique. Dans la série de vidéos «Comment impressionner sa copine», il enchaîne les plaisanteries pour le moins douteuses contre sa compagne, Sarah Reay-Young, la poussant brusquement par terre ou à l'eau, ou la trainant dans un canapé attaché à une voiture. Mais c'est un jeu à double sens, et le retour de bâton est tout aussi cruel. Par vidéos interposées, Sarah Reay-Young s'attaque douloureusement aux parties génitales de son ami, l'entarte et le fait chuter. 

Les abus sont aussi psychologiques et émotionnels. Muni de son smartphone, le Britannique Jack Jones documente une sortie shopping avec sa petite copine. Extrait:

«Tu penses vraiment que ça va m’aller ?, lui demande-elle.

- Tu as effectivement pris pas mal de poids cette année, n’est-ce pas?  Tu manges beaucoup dernièrement, répond Jones en éclatant de rire.

Les petites amies de ces YouTubeurs gagnent, elles aussi, en notoriété sur les réseaux sociaux par le biais de ces blagues humiliantes. Sarah Reay-Young, la compagne de Shammi, a plus de 20.000 abonnés sur Instagram. Amber Doig-Thorne, vlogueuse londonienne de 21 ans, compte plus de 100.000 fans sur Facebook et réalise elle aussi des gags sur internet. Jenny Davies dépasse les 180.000 mentions «j'aime» sur sa page Facebook intitulée «la copine de Brad». Elle y partage les vidéos où elle est la victime des «farce» de son copain. Mais ce 4 octobre 2016, Jenny Davies publie une vidéo où elle annonce que c’est à son tour de rire et où elle proclame le «girl power». Pour se venger, elle interrompt son petit ami alors qu'il joue aux jeux vidéos, s'empare du CD et le casse en deux, s’attiran rage et insultes.

La normalisation des relations abusives

Jesse Wellens and Jennifer Smith du New Jersey, restent le couple de référence de cette pratique. C'est eux qui ont initié le concept des gags de couple en 2007. Jesse joue un tour à Jennifer en lui faisant avaler une cuillère de cannelle en poudre (un défi populaire à l'époque) et la filme en train de s’étouffer. La vidéo fait plus de 4 millions de vues sur le site Break.com, et le couple se décide à créer un compte YouTube où ils se confronteront pendant 9 ans, vengeance après vengeance, jusqu’à leur rupture en mai 2016. Le couple aura amassé 10 millions d’abonnés sur leur chaîne PrankvsPrank et plus de deux milliards de vues.

Là où, depuis, les nouveaux couples se sont démarqués, c'est en mettant en avant une image bien plus sexualisée de leurs compagnes. Sarah Reay-Young et Amber Doig-Thorne apparaissent souvent en sous-vêtements lorsqu’elle subissent les attaques de leurs petits amis.

 

I saved her life @amberdoigthorne

Une vidéo publiée par Julius Dein (@juliusdein) le

Nombreux sont les internautes qui doutent de l’authenticité de ces plaisanteries de couples, spéculant sur la complicité des compagnes dans la réalisation des «blagues» dont elles sont la cible. Mais leur consentement n'enlève rien au fait que ces petits jeux normalisent des rapports abusifs dans le couple. Cela perpétue l’idée que des signes de méchanceté seraient des preuves d’affection cachées. «Ça fait que notre relation continue à être excitante, j’imagine qu’on pourrait dire ça», confiait par exemple Jesse Wellens à la chaîne de télévision ABC en 2012.

Selon Sharon Coen une experte en communications des médias à l'université de Salford, les gags humiliants de Brad Holmes et sa volonté à réduire l'intellect de sa compagne seraient une façon de proclamer sa superiorité.  Quand bien même Holmes présente ses gags comme de l'humour, la diffusion de  stéréotypes négatifs et d'attitudes sexistes peuvent ensuite se propager et influencer les comportements en société.

«Expériences sociales» et drague de rue

C'est encore plus problématique avec la nouvelle tendance des vidéos misogynes qualifiées d'«expériences sociales». Avec la «drague de rue» filmée, les YouTubeurs impliquent des femmes non consentantes.  

Dans l'esprit de certains, toucher les fesses des femmes ou leur proposer de les «chopper» ne constitutent pas du harcèlement sexuel mais de l'humour. En 2014, le Britannique Sam Pepper subit la fureur des internautes après avoir pincé les fesses d'inconnues dans la rue. Il affirmera par la suite qu'il s'agissait d'une «expérience sociale» afin de sensibiliser la population au harcèlement sexuel. Des «expériences» problématiques, comme le pointe le Daily Dot qui a identifié une longue liste de coupables. 

La tendance de la drague de rue filmée n'a pourtant pas pris de recul. Jack Jones, lui aussi britannique, est venu remplacer Sam Pepper avec des gags où il demande à des femmes si elles veulent voir son pénis ou l'embrasser. En mai 2016, Jones approche une femme pour lui faire cette proposition déplacée. L'insistance ne lui fait pas peur. Lorsque la jeune femme refuse ses avances, celui-ci lui demande «Pourquoi pas?», à quoi elle répond «parce que je n'ai pas envie de t'embrasser». «Et si je te montrais mes tétons?», continue-t-il en riant.

 

La banalisation du harcèlement

Dans les lourdes scènes de drague de Jones, beaucoup de femmes cèdent à ses demandes. Mais lorsqu'elles ne le font pas elles sont remises en cause, perpétuant ainsi l'idée que les femmes aient à se justifier face aux avances des hommes. Jones se vante même du harcèlement par lequel il subjuge certaines d'entre elles. Il prend des captures d'écran des décolletés des personnes qu'il acoste. Lorsque l'une d'elles refuse et lui met une claque, il commente: «Je m'en fous si elle m'as giflé, elle était bonne».

Selon Laura Bates, créatrice du every day sexism project –qui recueille des cas de sexisme dont les femmes font l'expérience au quotidien–, ces YouTubeurs deviennent des phénomènes sur le dos des femmes, victimes de harcèlement. Présenter ces abus comme une blague legère et une façon légitime d'approcher les femmes –avec des titres tels que «Comment draguer des filles» ou «Comment obtenir le numéro de n'importe quelle fille»– risque fortement de banaliser ces actes.

«Pour les hordes de fans, le message est clair: tout est permis avec les femmes; leur présence dans l'espace public est une invitation au harcèlement et il n'y a pas de ''non'' qui tienne», écrit Laura Bates dans le Guardian. 

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