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El Paquete, l'ingénieux système D des Cubains pour s'abreuver de musique et de films américains

Connexion au wifi en 2015 I YAMIL LAGE / AFP

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C'est sans doute le plus influent média de masse à Cuba, sauf qu'il n'existe que via un large système de distribution souterraine de contenus numériques par clés USB. Reportage.

La Havane (Cuba)

Comme chaque semaine, Ignacio sort sa clé USB pour récupérer «El Paquete». Il la donne à un jeune commerçant affalé derrière son ordinateur. Et bien que la boutique ne soit pas connectée à internet, il faut moins de trois minutes pour transférer sur une clé USB près de 1.000 Gigas de contenus, un mélange d’information et de divertissement, de films, de séries, de musiques et de journaux télévisés. «Voilà, c’est fait. C’est aussi simple que ça», sourit Ignacio.

Nous sommes dans un petit magasin qui a pignon sur rue, baptisé «Servi PC, Abierto Empuje» (textuellement «Service PC, Entrée Libre, Poussez la Porte»), au n°808 du boulevard Infanta à la Havane. Ce mercredi 28 septembre 2016, Ignacio m’a proposé de l’accompagner pour récupérer El Paquete. Il paye deux CUC (un peu moins de deux Euros), le«peso cubain convertible», la monnaie officielle –en réalité non convertible– et nous repartons. Avec El Paquete dans la main!

Cinq millions de Cubains récupèrent El Paquete chaque semaine

«El Paquete» est devenu un phénomène majeur. On estime à cinq millions le nombre de Cubains –presque la moitié de la population de l’île– qui se procurent, chaque semaine, ce «paquet» de contenus culturels grâce à un network inimaginable d’importateurs, d’entrepreneurs, d’informaticiens, de revendeurs, de transporteurs en bus et à moto et, surtout, d’un vaste réseau de solidarité. Selon une enquête de OnCuba, citée par Jon Lee Anderson dans le New Yorker, El Paquete serait l’entreprise privée la plus rentable de l'île; elle emploierait 45.000 Cubains et rapporterait 500.000 dollars par semaine.

Le secret d’un tel succès est facile à percer. La censure médiatique à Cuba est généralisée. Les télévisions officielles d’État, ringardes et de pure propagande, n’ont aucun intérêt. Les films disponibles en salle sont presque inexistants et internet est encore peu répandu sur l’île –le téléchargement d’un film est presque impossible. Pour se procurer les telenovelas du moment, le dernier blockbuster hollywoodien ou les journaux télévisées des chaînes américaines en espagnol (Univision et Telemundo), El Paquete est la seule solution. Et ça marche!

El Paquete est diffusé par un network inimaginable d'importateurs, d'entrepreneurs, d'informaticiens, de revendeurs, de transporteurs en bus et à moto…

«El Paquete est une alternative par rapport à la télévision cubaine qui est totalement contrôlée. Pour avoir accès à une information libre mais aussi à toutes les telenovelas et aux films récents, El Paquete est la seule solution, m’explique Ignacio, un jeune journaliste de l’agence indépendante En Caliente–Prensa Libre [textuellement Au chaud, Presse libre], qui vit à Cuba. El Paquete n’est pas légal mais il est plus ou moins toléré par le régime.»

À l’origine, le projet aurait été développé par des Cubains-Américains de Miami, notamment par un importateur que j’ai réussi à joindre par téléphone (mais qui ne souhaite pas s’exprimer afin de ne pas mettre en péril son entreprise). Celui-ci m’explique qu’il compile chaque semaine, de manière certes doublement illégale (les contenus américains ne sont pas payés en terme de copyright et leur exportation vers La Havane est interdite par le gouvernement cubain) une grande quantité de contenus culturels. Téléchargés et re-packagés à Miami à partir de chaînes de télévision en espagnol, ces fichiers sont ensuite ultra-compressés et transmis par satellites vers différents relais sur l’île. Ces revendeurs de première main (plusieurs dizaines au moins, peut-être plusieurs centaines) décompressent les fichiers et les copient sur des centaines de clés USB, elles-mêmes copiées par des revendeurs de seconde main sur des centaines d’ordinateurs relais et distribués via des voitures et des chauffeurs à moto.

Un système bien rodé

En quelques heures, El Paquete se retrouve dans des milliers de petits magasins sur l’ensemble de l’île ou, le plus souvent, chez des particuliers qui le diffusent à leur tour pour se faire de l’argent de poche. Tout le monde vient avec sa clé USB chercher le précieux contenu.

«El Paquete est généralement compilé le week-end et arrive à Cuba le dimanche. On le trouve dans les magasins de La Havane le lundi pour deux CUC. Il se diffuse ensuite partout, et il ne coûte plus que un CUC le mercredi et parfois 0,50 CUC le jeudi ou le vendredi», me raconte Ignacio.

Qui, tel Sancho Panza face aux aventures miraculeuses de Don Quichotte, semble émerveillé par un projet aussi ingénieux.

Selon une étude minutieuse de José Raúl Concepción pour le site Cuba Debate, les «matrices» d’El Paquete arriveraient toutes à La Havane mais seraient immédiatement distribuées vers des revendeurs de première main qui seraient entre trois et sept dans chaque province. La dissémination en province aurait lieu essentiellement par le réseau de bus, mobilisant des centaines d’intermédiaires, et permettant au Paquete d’atteindre les endroits les plus reculés de Cuba en moins de 24 heures. D’autres témoins m’apportent des informations un peu différentes quant à la circulation des «matrices» originales: il est difficile de connaître le circuit précis des contenus et il est probable que même ses initiateurs à Miami n’en connaisse que les têtes de réseau sur l’île.

Carlos, 22 ans, est étudiant à l’université de la Havane. Je suis surpris, lorsque je l’interviewe dans un café de Vedado, par le fait qu’il connaisse tous les derniers hits du Billboard américain qu’il chantonne par cœur, à mesure que se succèdent, sur les écrans de télévision du café, les vidéo-clips. Il n’a raté aucun épisode des séries télévisées du moment et il a déjà vu les blockbusters américains de septembre. Lui aussi récupère chaque semaine El Paquete semanal.

«Parfois, les films que l’on y trouve ne sont même pas sortis aux États-Unis, dit-il avec fierté. Ils ont été filmés à partir d’un téléphone portable lors d’une avant-première et on s’en aperçoit tout de suite car ils sont de mauvaise qualitée, dit Carlos. Généralement, tout est sous-titré en espagnol, mais parfois ce n’est pas traduit. C’est comme ça que j’améliore mon anglais.»

Trainée de poudre

Le jeune homme porte un T-shirt Gap et des lunettes Ray-Ban, «de contrefaçon», précise-t-il, «car les vraies marques n’existent pas à Cuba. Tout est factice ici». Carlos obtient El Paquete gratuitement, généralement donné par un de ses amis de l’université.

Ce n’est plus de la contrefaçon que de voler un contrefacteur! 

Comme il faut à peine quelques minutes pour copier le gros fichier, et qu’on peut d’ailleurs sélectionner les contenus par centre d’intérêts dans le «paquet» global, en l’achetant «par chapitres» sans le prendre en intégralité, les films, les musiques ou les séries se répandent comme une trainée de poudre à travers Cuba. La matrice étant illégale, la copier illégalement est sans conséquence! Ce n’est plus de la contrefaçon que de voler un contrefacteur!

Ainsi, en quelques jours, le remake de Tarzan ou des 7 Mercenaires, le dernier Juanes ou le nouveau Gloria Estefan se diffusent sur l’île, dans les lycées comme dans les petits villages, dans les écoles et jusqu’aux autoradios de tous les taxis du pays. Grâce à une immense chaîne à la fois technique et humaine inédite, culturelle, privée et illégale, la culture mainstream américaine et hispanique pénètre massivement Cuba. Une culture de masse d’un genre inédit.

«El Paquete c’est mieux que la télévision»

«Moi, ce sont surtout les telenovelas colombiennes que j’aime», me dit Antonio. Alors que je retrouve cet artiste cubain d’une cinquantaine d’années, dans le quartier de Parque Central à La Havane, il me montre l’endroit où il récupère El Paquete. C’est un petit magasin sans signe extérieur et il y vient chaque lundi pour s’approvisionner.

Le schéma de circulation d'El Paquete (infographie Jorge Aguire & José Raul, DR).

«El Paquete, c’est même mieux que d’avoir la télévision en live car on peut choisir ce qu’on veut et le regarder au moment où l’on veut», me dit Antonio avec fierté, comme si Cuba avait inventé la télévision «on demand».

Interrogé à l’hôtel Plaza, dans le centre-ville de La Havane, Roberto Veiga, rédacteur en chef du journal catholique Cuba Possible, s’amuse de cette culture transmise par clé USB:

«Ce qui est malin, c’est qu’ils font une sélection très pertinente. Ils sont toujours dans l’actualité. Ils mettent les MTV Awards, les Grammy’s, les dernières telenovelas: les Cubains ont l’impression de vivre tout ça en même temps que le reste du monde.»

Applications et logiciels

Parmi les contenus que j’ai vus chez Maria, une cubaine qui loue aux touristes étrangers deux chambres de son bel appartement près du Malecón: des telenovelas mexicaines et colombiennes; les journaux de Televisa; des films hollywoodiens sous-titrés en espagnol; et d’innombrables dessins animés pour les enfants. Ces contenus tournent en boucle toute la journée et le fils de Maria est constamment rivé devant la télévision.

Le succès de ce paquet hebdomadaire est tel qu’il s’enrichit constamment. Désormais, il est fréquent qu’on puisse y trouver des applications informatiques, des logiciels et –une idée géniale– des copies de milliers de pages de Wikipédia, la plupart inaccessibles sur l’île.

Depuis quelques jours, il semblerait que le gouvernement veuille contrôler davantage El Paquete et en éliminer les contenus issus des journaux d’information de Miami

Les publicités qui figurent dans les contenus initiaux sont soigneusement coupées et, de plus en plus souvent, remplacées par de nouvelles publicités à destination des cubains commercialisées, semble-t-il, à Miami même. Un modèle économique d’un nouveau genre!

La tentation de la censure

El Paquete atteste enfin, et paradoxalement, la suprématie culturelle de Miami sur La Havane. Ce qui confirme que la censure n’est pas une bonne stratégie en matière de «soft power». «On ne plus arrêter El Paquete, confirme Ignacio, car même si on arrêtait des intermédiaires, ou certains pourvoyeurs, il y a maintenant tellement de relais mobilisés sur l’île, et qui en vivent économiquement, qu’il serait facile d’organiser la distribution par de nouveaux réseaux.»

Reste que ce média original, toléré sinon autorisé par le régime, n’en est pas moins sous surveillance étroite de la police politique cubaine. Ces dernières semaines, on se serait même inquiété en haut lieu que les journaux télévisés très anti-castristes des chaînes de Miami se répandent aussi facilement sur l’île. Il est question d’intensifier la censure.

«Depuis quelques jours, il semblerait que le gouvernement veuille contrôler davantage El Paquete et en éliminer les contenus issus des journaux d’information de Miami», commente Ignacio. En cet automne 2016, El Paquete qui se répand en zone «grise» deviendrait alors vraiment illégal. Pour l’heure, aucune confirmation n’a été faite par le gouvernement. Qui a sans doute peur de s’en prendre au «paquet» subversif, au risque de déclencher un mécontentement populaire de grande ampleur. À Cuba El Paquete est devenu un véritable média de masse –le seul. Et Roberto Veiga de conclure: «L’information ne peut pas être stoppée. Même à Cuba! El Paquete est inarrêtable!»

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