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Donald Trump, la défaite sera télévisée

Donald Trump sur un écran de télévision, el 25 février 2016, à Houston, dans le Texas. Thomas B. Shea / AFP

Donald Trump sur un écran de télévision, el 25 février 2016, à Houston, dans le Texas. Thomas B. Shea / AFP

Le candidat républicain a su s'attirer une couverture médiatique sans précédent au cours de la campagne. Mais sa relation aux caméras aura été la cause de son probable échec.

Donald Trump savait que gagner cette élection ne serait pas aisé, mais le candidat républicain ne se facilite pas la tâche. Semaine après semaine, polémique après polémique, le magnat de l'immobilier creuse un peu plus la tombe de sa campagne. C'est pourtant cette même technique qui lui avait réussi lors des primaires républicaines, où il avait battu contre toute attente ses onze adversaires.

Parmi les raisons qui expliquent le succès du magnat de l'immobilier, certains ont pointé du doigt le rôle de la télévision, qui lui a donné du temps d'antenne à rallonge pendant les primaires, en diffusant ses meetings, en relayant sans compter ses déclarations à l'emporte pièce. Sur le banc des accusés: CNN dont le patron, Jeff Zucker –ancien président de NBC où il avait déjà fait de Trump une star avec «The Apprentice»– a récemment fait l'objet d'un article sur le Washington Post.

«Aucune chaîne n'a déroulé le tapis rouge à Trump avec autant d'enthousiasme que CNN, qui se qualifie de “marque à qui on fait le plus confiance dans les infos”. [...] 

Peut-on reprocher à un cadre de la télé comme Zucker de faire son job en cherchant à faire les plus grosses audiences et les plus gros profits?»

Lorsqu'il faisait de Trump une star de la téléréalité sur NBC, non, pas vraiment, argue Margaret Sullivan. Mais la situation est différente avec CNN, une chaîne d'information, où Trump aurait dû être traité en personnage public, pas en héros d'un divertissement:

«Les décisions prises sur la couverture d'une campagne présidentielle devraient autant prendre en compte l'intérêt de citoyens que ce qui est bon pour les actionnaires de Time Warner. [...] Après tout, la responsabilité de la presse est de demander des comptes aux candidats, pas de leur fournir une publicité gratuite.»

«Les médias et moi, nous avons une relation dont nous tirons mutuellement profit»

Mais c'est ce qui s'est produit si souvent ces derniers mois, et ce qui explique pourquoi tant de monde accuse (partiellement) les médias d'être responsables de la situation actuelle. Donald Trump l'a parfaitement compris. Dans son livre, L'Amérique Paralysée, publié après les primaires républicaines, le candidat raconte comment il a appris à tirer profit des médias:

«Cela ne me dérange pas d'être attaqué. J'utilise les médias de la même manière que les médias m'utilisent: dans le but d'attirer l'attention. Dès que j'obtiens cette attention, c'est à moi de l'utiliser à mon avantage. J'ai compris il y a longtemps que si vous n'avez pas peur de parler franchement, sans détour, les médias publieront des choses sur vous ou vous supplieront de participer à leurs émissions. [...]

 

N'oublions que le coût d'une pleine page de publicité dans le New York Times peut aller jusqu'à 100.000 dollars et plus. Alors que lorsqu'ils écrivent un article au sujet d'une de mes multiples affaires, cela ne me coûte rien, et j'obtiens une bien meilleure publicité. Les médias et moi, nous avons une relation dont nous tirons mutuellement profit: nous donnons à l'autre ce dont il a besoin. Et désormais, je mets cette relation à profit pour parler de l'avenir de l'Amérique.»

Un graphique publié en mars dernier –alors que se jouaient encore les primaires– montrait d'ailleurs bien à quel point Donald Trump avait réussi à profiter des médias pour faire passer ses messages. Le magnat de l'immobilier avait reçu l'équivalent de près de deux milliards de dollars de couverture gratuite, selon MediaQuant. Aucun candidat ne lui arrivait à la cheville en la matière.

Mais cette analyse n'explique pas à elle seule le succès de Trump. C'est d'ailleurs ce que retenait le journaliste politique et présentateur John Dickerson dans un podcast de Politico, en août dernier, où il expliquait être assez sceptique sur le concept de «média gratuit». Pour lui, aucun autre candidat n'aurait réellement souhaité recevoir une telle couverture médiatique:

«Ça l'a évidemment aidé, mais ça lui a fait autant de mal que de bien. Il y a de nombreux autres hommes et femmes politique qui ne recevront pas une telle couverture, parce qu'ils sont terrifiés de faire quelque chose qui pourrait se retourner contre eux. [...] Ils n'ont pas fait la même chose. Ils ne se sont pas rendus disponibles chaque dimanche, et c'était leur choix... Il est beaucoup plus sincère.»

La presse s'est vraiment mis en tête de ruiner les chances de ce gars en détruisant sa réputation chez les électeurs jeunes, les électeurs de couleurs, les femmes qui sont allées à l'université

En effet, celui qui est aujourd'hui le candidat républicain à la Maison-Blanche est allé plus loin que n'importe qui. Résultat, il est probablement le candidat le plus couvert de l'histoire des campagnes politique américaines. Mais Donald Trump se montrait aussi très juste sur sa relation avec les médias, et sur sa capacité à les influencer.

«Beaucoup pensent que je m'en tire bien avec la presse. Il se peut que ce soit le cas, parfois. Celui qui croit pourtant que je peux toujours parvenir à mes fins avec les médias se trompe complètement. Personne ne peut utiliser la presse. Cela nous dépasse complètement.»

Jouer avec le feu, et se brûler

Et c'est probablement ce qui s'est passé. Donald Trump a longtemps su utiliser les médias à son bénéfice, mais à force de trop vouloir jouer avec le feu, il a sans doute fini par se brûler. Tout d'abord, parce que comme le note justement le Washington Post, une partie des médias qui lui ont donné la parole en début de campagne –dont notamment CNN– ont commencé à se montrer nettement plus critique. Ce n'est pas pour rien que Trump s'en prend régulièrement désormais à la chaîne d'info en continu et la qualifie d'impossible à regarder ou de chaîne d'Hillary Clinton.

Par ailleurs, toute publicité n'est pas forcément bonne, et Donald Trump est sûrement en train d'en faire les fraisJohn Dickerson en était persuadé dès le mois d'août: ce qui avait fait la force de Trump lors des primaires avait une chance de lui coûter la victoire lors de l'élection générale.

«Passer à la télé ou la radio n'a pas que du bon. Ça a fait du mal à ses chiffres. 60% du pays estime qu'il n'est pas capable d'être président. Ces chiffres sont terribles et s'empirent chez certains groupes d'électeurs. Si l'on prenait un peu de recul, on pourrait dire que la presse s'est vraiment mis en tête de ruiner les chances de ce gars en détruisant sa réputation chez les électeurs jeunes, les électeurs de couleurs, les femmes qui sont allées à l'université.»

Mais ce qui a mis un dernier gros coup de frein à sa campagne, ce ne sont pas les dizaines d'articles sur sa misogynie, son sexisme, ou ses propos racistes et islamophobes tenus tout au long de cette élection. Ce qui pourrait bien finir de lui coûter l'élection le 8 novembre prochain, ce sont les propos tenus lors de son ancienne carrière, celle où, déjà, il passait son temps devant les caméras, ces caméras qui rendent tout beaucoup plus réel que n'importe quel titre dans un quotidien, un magazine ou un site internet. D'autant que les révélations ne sont peut-être pas finies.


Donald Trump aura joué un temps avec les médias et la télé. Il aura vécu de la télé. Mais la télé causera probablement sa perte. Jusqu'à ce qu'il monte sa propre chaîne.

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