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Pourquoi tant de profs ne supportent plus Céline Alvarez?

Ecole primaire Paul Lapie à Bordeaux, dans le Sud Ouest de la France, le 1er septembre 2016 | MEHDI FEDOUACH / AFP

Ecole primaire Paul Lapie à Bordeaux, dans le Sud Ouest de la France, le 1er septembre 2016 | MEHDI FEDOUACH / AFP

Que s’est-il passé pour que l’enseignante chouchou des médias, la fameuse Céline Alvarez, portée aux nues par France inter ou Télérama, subisse aujourd’hui autant de critiques?

Il est une heure du matin et objectivement j’ai bu un verre de trop, j’ai plutôt envie de danser ou de raconter des trucs rigolos. Et là quelqu’un me pose la question. La question de la rentrée 2016:

«Dis moi, au fait, toi, Louise, t’en penses quoi de Céline Alvarez?»

(Bienvenue dans ma vie de spécialiste éducation)

«Hips, euh elle est sympa, enfin je veux dire oui oui très intéressant, tu veux vraiment qu’on en discute maintenant?»

Visiblement oui. Dix personnes qui ont entendu cette ancienne professeures des écoles en maternelle sur France Inter, auteure d'un désormais best-seller (Les Lois naturelles de l'enfant, se mettent à avoir envie d’en discuter maintenant. (Oui beaucoup de mes copains du samedi soir écoutent Radio France.) Ils sont enthousiastes:

«Tu crois vraiment qu’elle peut transformer l’école? Je l’ai entendue l’autre jour, je trouve ça vraiment super, ce rapport aux enfants, la façon dont elle veut prendre en compte les spécificités de chacun»

Le mode d'apprentissage d'Alvarez, le type de méthode qui séduit c'est par exemple:

«L'enfant apprend en étant actif et pas passif, quand il est aimé et pas jugé».

Or, qui ne veut pas que son enfant soit aimé plutôt que jugé? 

Quelques jours plus tard au téléphone:

«Ça va Louise? Tu sais que Célestin* rentre à la maternelle? Tu vois, dans son école il y a une classe multi âge où l’institutrice applique la pédagogie Montessori. Un peu comme cette instit heu… Céline Alvarez oui. Bon Célestin n’est pas dans cette classe, je suis vert. Qu’est-ce que tu me conseilles? Je le change d’école?»

L'imposante révolution

Dans les milieux favorisés, on ne jure que par elle, nouvelle papesse de la pédagogie, «institutrice révolutionnaire» qui a «croisé la pédagogie Montessori avec la recherche en sciences cognitives»

Et c'est bien pour ça qu'elle agace… et de plus en plus. 

Le Monde s’étonne du ton «docte et excessivement assuré de l’auteure» (je serai prête à supposer que son jeune âge et son sexe ne sont pas pour rien dans cet agacement) et du fait que les idées qu’elle propose dans son ouvrage sont présentées comme des solutions miracle. Mais surtout, beaucoup de professeurs sont frustrés de constater qu'elle accède à tous les plateaux télé pour une méthode qu'elle a pu mettre en place grâce à des moyens.

Les parents de toute la France (et notamment ceux qui écoutent France Inter) semblent désormais trouver normal que les pédagogies alternatives soient la norme, que leurs enfants aient droit aux même résultats que ceux de la classe d'Alvarez. Car ceux dont les enfants allaient dans la fameuse classe expérimentale de Gennevilliers ont témoigné des réjouissances. Dans Télérama par exemple:

«J'ai vu, en quelques mois, ma fille reprendre confiance en elle, entreprendre des choses qu'elle n'aurait jamais faites, avant », témoigne Christelle Letourneur, la mère de Clarisse, petite fille « introvertie » au départ, qui bégayait, présentait des retards importants de langage. A la fin de son année de grande section, « Clarisse était déjà bien entrée dans la lecture, raconte sa mère. Et c'est elle qui venait en aide aux élèves en difficulté ou aux plus petits. » D'autres – la plupart des enfants de 4 et 5 ans – maîtrisaient parfaitement la lecture. Et certains pouvaient compter jusqu'à mille ou faire des additions à quatre chiffres ! Le tout dans la joie, avec facilité et fierté.

Certains enseignants font un bon accueil au livre et à la médiatisation de Céline Alvarez… mais les critiques voire les sarcasmes se sont fait plus nombreux… Le résumé express de son livre par l’enseignante d’histoire-géo en lycée parisien Laurence de Cock montre à quel point le type de discours («j’ai la solution, la voici») peut énerver… 

Cette autre plaisanterie signée des rédacteurs d’un blog humoristique sur l'école, JeanJacquesMag, raille l’hyper médiatisation et la solutionnite attribuée à Céline Alvarez:
 

Et puis en bonus: 

Au delà de la moquerie sur la personne c’est l’idée d’une pédagogie unique qui est brocardée. Celle qui pourrait d’un coup d’un seul régler tous les problèmes de l’école. Comme si organiser l’éducation nationale pouvait se comparer à la préparation des pâtes à la carbonara: Hey, les gars, il faut pas mettre de lardons et de crème fraiche ok?

C’est un peu ce qui arrive, au delà du cas Alvarez, qui s’appuie tout de même sur les neurosciences, avec plein d’idées pédagogiques plus ou moins intéressantes mais parfois présentées comme des solutions magiques: l’utilisation massive du numérique, la classe inversée ou, d’un autre côté, le lever du drapeau quotidien et l’enseignement du récit national.

Mais surtout, c’est la critique faite aux enseignants sur leur manière actuelle d’exercer leur difficile métier qui peut exaspérer, comme le note le chercheur Roland Goigoux dans Le Monde:

«Pour mieux valoriser son expérience, elle incrimine l’école publique et fait passer ses ex-collègues pour des victimes ou des ignorants

Sur son excellent blog hébergé par France Télévision, l’Instit’humeur, Lucien Marbeuf résume bien l’ambivalence de cette critique de l’école qui heurte les enseignants qui innovent depuis des années sans disposer des moyens supplémentaires mis à disposition d'Alvarez à Gennevilliers par une fondation privée, Agir pour l’école et de son aura médiatique:

«Alvarez enchaîne les conférences: en mai 2015 elle intervient dans le cadre du colloque européen contre le décrochage; en août elle expose sa méthode et propose un accompagnement théorique devant 200 enseignants venus de toute la France; en décembre elle donne une conférence pour l’Education Nationale devant 500 enseignants parisiens; en juillet 2016, ce sont trois journées de rencontres où elle partage les ressources didactiques utilisées à Gennevilliers avec 700 personnes venues du monde entier.»

Avec ce qui paraît le plus gênant: l’enseignante défend sa méthode comme LA solution. Lucien Marbeuf remarque avec beaucoup de pertinence que c’est bien cela qui fait tiquer: 

«C’est précisément d’une frange novatrice des profs que vient le doute. Il y a bien des manières d’être innovant dans l’enseignement, et pour beaucoup Céline Alvarez donne l’impression d’être la seule et unique.»

La professeure de lettres Françoise Cahen tient un blog sur lequel elle a publié un billet qui résume avec finesse son agacement: «Désolés… Nous ne sommes pas Céline Alvarez, nous ne sommes QUE des profs». Le texte a fait plus de 30.000 vues: beaucoup pour un blog. Ce texte montre bien comment une enseignante très investie (ce qu’est Françoise Cahen) reçoit l’emballement médiatique autour d’un individu qui ne fait finalement pas le même métier:

«On avait pourtant le choix de notre carrière. Il y aurait bien eu cette solution: passer trois ans dans l’éducation nationale, et devenir Jésus… je veux dire Céline Alvarez… C’est à dire faire des miracles, (imposer nos mains montessoriennes afin que tous les enfants deviennent Einsten à la sortie du berceau) puis rapidement devenir Martyre – crucifiée par l’éducation nationale- avant la résurrection médiatique sous la forme d’un livre qu’on multiplie comme les petits pains. Mais non. Nous, on a préféré un truc moins glamour, moins paillettes, moins papier glacé, et moins mystique. Au lieu de devenir Jésus-des-écoles, ou Céline Alvarez, on a voulu devenir enseignants.»

Alvarez avait d'ailleurs franchement déclaré au Monde avoir passé le concours de l'enseignement «pour infiltrer le système et parvenir à le changer, pas pour enseigner. Je me laissais trois ans pour proposer un environnement de classe faisant l'effet d'une bombe pédagogique, trouver les bons outils permettant de révéler spontanément tout le potentiel des enfants, et réussir à les diffuser auprès des enseignants. »

Mettre l'école face à ses apories 

Sans le vouloir ou sans le dire explicitement Céline Alvarez avec son projet réussi, efficace, désirable, dresse en creux une critique de notre système éducatif et plus particulièrement de la maternelle… Mais elle omet de prendre en compte que le travail des enseignants ne se fait pas de manière totalement isolée et que l’école c’est aussi des équipes pédagogiques, des collègues justement.

Un article de juin 2015 dans La lettre du cadre notait déjà:

«D’un point de vue politique, son projet était très enrichissant, mais tout s’est joué sur des questions complètement annexes. Et l’idée d’envoyer une institutrice isolée dans une école au fonctionnement traditionnel crée des tensions, notamment parce qu’elle ne partageait pas les tâches avec ses collègues, puisqu’elle n’avait pas le même rythme qu’eux, pour les récréations par exemple. (…) L’expérience a finalement été clivante, car les parents sont en demande d’une chose qu’on n’est pas en mesure de leur apporter. L’Éducation nationale n’a pas préparé ce projet proprement, cela ne pouvait que créer des tensions.»

Dans beaucoup d’établissements scolaires les innovateurs peuvent être injustement mal perçus, les témoignages en ce sens sont nombreux, j’en recueille régulièrement et ils viennent d’enseignants parfaitement anonymes. Mais imaginez que quelqu’un arrive dans votre bureau, votre entreprise, votre institution, bénéficie de conditions particulières, de plus de moyens que vous n’en ayez jamais eu et que tout le monde s’extasie sur sa réussite? Et se demande: franchement; pourquoi vous ne faites pas aussi bien, depuis tout ce temps? 

Le changement des organisations est quelque chose d’infiniment compliqué et qui mérite, comme le défend plus ou moins explicitement d’ailleurs Céline Alvarez, de la détermination, une solide formation pédagogique et des moyens conséquents dans les petites classes de toutes les écoles. Une expérience comme la sienne est précieuse mais sa médiatisation et le fait qu’elle soit présentée comme une recette miracle ne permettra pas de passer à l’échelle. La pédagogie Montessori, la méthode Freinet et tant de théories pédagogiques ont pu irriguer l’école mais elles sont restées dans des sortes de niches scolaires… car pour changer un système éducatif il ne s’agit plus vraiment des lois naturelles de l’enfant et ça n’envoie pas du rêve mais il faut faire des choix stratégiques (former les enseignants, prioriser les petites classes) et budgétaires. A l’école on m’a appris que ça s’appelait la politique.

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