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«Une ambition intime» sur M6, la quintessence de la télévision

Capture d'écran

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La nouvelle émission politique de la chaîne est une belle entreprise de consolidation des normes sociales, du rapport dominant dominé.

On devrait marier nos indignations et pacser nos polémiques, on gagnerait du temps et de la compréhension du monde. On pourrait aussi prendre les choses comme elles sont et constater leur immuabilité, et comprendre encore mieux: ainsi de M6, efficace station commerciale qui percute cet automne les consciences des gens de bien, des gens dans mon genre, qui abhorrons, c’est notre drapeau,Trump, le mensonge et la vulgarité, et nous devrions nous calmer parfois. Après le «Dossier Tabou» de Bernard de la Villardière, cette plongée sans nuance dans un islam de France qui saperait la République, «Une Ambition Intime» de Karine Le Marchand, invitation souriante aux politiques à évoquer leur âme et leurs trésors cachés, fait jaser.

Nos hiérarchies intimes

Complaisance et indécence, ou émouvantes confessions? Question accessoire, oiseuse, distrayante! La bonne question est juste à côté. Entre «Dossier Tabou» et «Une Ambition Intime», M6 nous a offert une vérité lumineuse sur nos hiérarchies.

Nous avons vu, en deux parties, une seule émission, une seule vision du monde: «Une Ambition Intime» est le décalque inversé de «Dossier Tabou». C’est l’histoire des hiérarchies et des normes, de la manière dont on parle des gens dangereux, quand on fait parler les puissants. Les puissants, forcément honorables, on le sait depuis Shakespeare, all honorable men, racontent leur histoire à leur guise. Ils sont politiques, chanteurs, acteurs, entrepreneurs, qu’importe. Ils ont une parole que l’on accompagne, et la sympathie les précède. Les dangereux, eux, ne racontent pas leur vérité; on dit pour eux la vérité commune, tissée de peur et d’étrangeté; l’inquiétude les précède, et elle sera renforcée. Aimer les grands et redouter les monstres. C’est la clé d’une société équilibrée. 

«Dossier tabou» et «Ambition intime», ensemble, sur la même chaine, disent l’immuable perception du monde d’une société de classes, dont la télévision est le reflet et le garant. M6 est une quintessence de la télévision. Elle sait faire. Elle maîtrise ses ressors, toujours les mêmes, montage léché, musique adaptée, animateur étudié, contexte calibré. Pour les musulmans. Le baroudeur, de guerre forcément, brave et capable de confrontation, la musique de l’angoisse, des découpages soignés, une mémoire incisive et orientée, des archives implacables, la rage et la bave des voyous. Pour les politiques, une hôtesse piquante et brillante, l’ambiance aux bougies et le vin de bourgogne, la musique douce, des témoins aimants, un fils ou une soeur, des larmes qui perlent.

Il ne s’agit pas de chipoter tel détail, mensonge, omission, complaisance, attitude, ou au contraire de nier telle ou telle vérité que ces émissions véhiculent. L’islamisme radical existe sans nul doute, comme les violences de cités, et je ne doute pas que Nicolas Sarkozy aime ses enfants. Oui, tout ce que l’on voudra. Mais constatons les codes. Karine Le Marchand n’est pas plus lascive que Bernard de la Villardière est baroudeur. Les moues charmantes  de l’une ne valent pas plus que la colère surjouée de l’autre. Ces deux professionnels, intelligents, tiennent à la perfection la partie qui leur est assignée. Elle l’hôtesse, et lui le tueur. Elle s’évertue à mettre ses invités à l’aise, quand lui s’acharne à ne pas laisser une chance à ceux qu’il expose. Pas une chance.

Inversion des normes

Imaginons l’inversion des codes maintenant, pour le plaisir, mais pas pour l’absurde. C’eut été parfaitement possible. Il y avait de quoi.

Karine Le Marchand, servant du jus de fruit pour ne pas offenser ses hôtes, aurait fait raconter à Hassane Iquioussen, le prêcheur du Valenciennois, l’âpreté d’un jeune immigré essayant d’aimer la France et sa foi ensemble. On n’aurait pas embêté le trop célèbre imam de Brest avec ses singeries anti-musique, mais on l’aurait montré, c’est une autre de ses vidéos, kiffant avec ses potes dans un bateau, sur une mer ensoleillée, parce que Dieu nous autorise le bonheur. L’imam Meskine, non plus questionné debout devant une mosquée fermée de Sevran, aurait raconté son engagement pour les enfants pauvres de son école d’Aubervilliers. Les enfants d’une autre école, Averroes à Lille, auraient dit leurs espoirs, bons élèves parfois voilées d’un lycée qui amène tous ses gosses au bac, lesquels gosses, un jour, ont interrogé ma mère, ancienne déportée faisant des conférences, avec plus d’intelligence et de douceur que ses autres auditoires… Maman aurait été ravie de témoigner. Et ainsi de suite. C’e n’eut pas été moins vrai que toutes les digressions terrifiantes sur les antres du djihad.

Inversement, Bernard de la Villardière aurait ressorti les éculées videos sarkozyennes, du «casse-toi pauvre con» au pêcheur du Guilvinec. Il aurait exposé Arnaud Montebourg à la colère mal éteinte des syndicalistes de GoodYear Amiens, qu’il ne sauva point. On aurait insisté sur l’absolue grande bourgeoisie du beau Lemaire, qui souhaite épargner aux enfants du peuple la peine d’apprendre deux langues étrangères à l’école. Et rappelé à Marine Le Pen -plutôt qu’un toast hébraïsant -«Lehaim», à la vie, lui disait Karine en levant son verre, et on confirmait ainsi que le lepenisme nouveau n’est pas antisémite- que ses amis les plus proches, les gardiens de sa fortune, sont des anciens du GUD pas forcément guéris, ni de la brutalité, ni d’une appréhension inamicale de la question juive… Et ainsi de suite. Ce n’eut pas été plus faux que les amabilités d’hier. Juste un autre angle. C’est ainsi que l’on parle dans les rédactions. Une autre bible, un autre ADN d’émission. Comme on dit à la télé.

Capture d'écran de l'émission Une Ambition Intime

Le rassurant manichéisme

On souhaite, M6 souhaite, le pays souhaite, qui sait, pour échapper au désespoir, nous apaiser, que Marine Le Pen cuise des pâtisseries au beurre

On aurait pu le faire. Techniquement. Tous les matériaux sont dans la nature, il suffit de les assembler. Les vies sont complexes, contradictoires. On peut, en un moment de télévision, en faire ce que l’on souhaite. Et justement. On souhaite, M6 souhaite, le pays souhaite, qui sait, «Ambition Intime», pour échapper au désespoir, parce qu’il vaut mieux, pour nous apaiser, pour que nous acceptions ce qui nous guette, que Marine Le Pen cuise des pâtisseries au beurre et fasse pousser des fleurs et «deale des boutures» (texto) avec un ami, et il vaut mieux, pour que nous ne commencions pas à nous poser des questions perturbantes, que les barbus et les militants de l’Islam ne soient que duplicité et danger… Il vaut mieux. Il vaut mieux, aussi, que les Cégétistes qui brulent des pneus ou déchirent des chemises ne soient que des brutes. Il vaut mieux. Infiniment mieux, ou sinon?

Sinon, pour être juste. En dépit de tout, et c’est fascinant, la vérité échappe aux constructions les plus étudiées, dès que les gens prennent la parole, et disent alors des choses malgré eux. C’est arrivé chez Karine Le Marchand, évidemment. Les cobayes de «Dossier Tabou», n’étant pas conviés à parler, ne pouvaient rien nous faire passer. Mais on a vu, en revanche, que Nicolas Sarkozy ne parle que de lui-même, tout entier à son hubris et ses blessures, incapable de regarder son hôtesse dans les yeux. Que Marine Le Pen ne devient politique et dure, en dépit du sourire, que dans l’hypothèse où un de ces enfants épouserait un musulman. Que Bruno Lemaire et Arnaud Montebourg, les deux garçons les plus simples de la bande, hier soir, ne guériront jamais de leurs origines: la supériorité bienveillante d’une bourgeoisie étouffante pour Lemaire, la province charcutière métissée d’arabisé pour Montebourg, éternel enfant devant Paris qui se dérobe. Les classes sociales, encore. Etre marxiste devant son poste, M6 n’en sera jamais assez remerciée.

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