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«Une ambition intime» sur M6, la première émission politique vraiment honnête?

Venez vous confesser sur le divan de Karine Le Marchand.

Venez vous confesser sur le divan de Karine Le Marchand.

Enfin un programme qui promet de couper le gras politique au milieu des petites phrases que tout le monde attend.

En cette dernière rentrée avant la campagne présidentielle, l’audiovisuel cherche la bonne formule pour chroniquer la compétition politique qui va s'étaler de cet hiver à mai 2017. Jusque-là, l’innovation chez les grands diffuseurs s’était limitée à une nouvelle émission sur France 2 dont le titre –«L’Émission politique»– donne la juste mesure de l’ambition créative. Plat à souhait, le programme adopte pourtant tous les codes dans l’air du temps pour obtenir ce qu’on en attend aujourd’hui: une petite phrase que le candidat finira par lâcher, soit parce que les chroniqueurs l’auront poussé à bout soit, plus probablement, parce qu’il est entré sur le plateau avec l’intention qu’on en retienne une ou deux séquences sur deux heures d'émission. Une sorte de best-of que tous les sites d’information pourront «ripper» à souhait le lendemain matin en Une, à grand renfort de «revues de tweets» et d’analyses peopolitiques à chaud.

Tout le monde regarde aujourd'hui ces émissions politiques comme on va au spectacle et, après la représentation, chacun commente la prestation: on revient sur l'échange musclé du soir, on se repasse les passages tendus, on compte les points. Pour multiplier les chances d'obtenir une de ces sorties qui seront repérées et relayées par les autres diffuseurs d'information, les émissions politiques doivent multiplier les séquences et les configurations. Invité sur France 2, Alain Juppé a eu tour à tour à faire à «un youtubeur inconnu», au maire de Béziers Robert Ménard, véritable «troll» apparenté au Front national, et même à un «invité surprise» –il s'agissait de l'ancien trader Jérôme Kerviel.

Réactions à chaud

Dans ces émissions, il est avant tout question du caractère et de la personnalité du candidat, qu'on espère bien mettre au jour par quelque question sur son «style politique». L'enjeu de l'émission de France 2 lors de l'invitation d'Alain Juppé tournera ainsi autour de sa réputation d'homme froid et cassant, et la tension dramatique sera à son climax lors de l'échange avec Léa Salamé sur cette image que renvoie le candidat.


Des sites entièrement dédiés à la reprise de ce genre de propos, comme Le Lab d'Europe 1, vite imité par la concurrence, ont été conçus pour répondre au nouveau rythme de consommation de l'information politique et réaliser un premier tri pour proposer au lecteur la petite phrase qui ressortira dans un volume de meetings, de publications écrites et d'émissions de toute manière trop impressionnant pour être absorbé en intégralité par un spectacteur, même féru de politique.

C'est dans ce paysage médiatique à la fois producteur et victime d'une économie de l'attention devenue folle que la chaîne M6 propose avec son très commenté «Une ambition intime», une manière de faire de la télé politique qui pousse la logique actuelle dans ses ultimes retranchements. Plutôt que de meubler avec plus ou moins de conviction 1h55 d’émission pour en sortir le nectar à reprises médiatiques de quelques minutes, pourquoi ne pas construire une émission entière sur l’espoir de faire dire aux hommes et aux femmes politiques quelque chose de nouveau, de fort, de sensible.

Fidèle à sa formule consistant à mettre en scène le quotidien d'une France moyenne idéalisée, M6 a décliné son offre sur le terrain politique, avec peut-être autant de vérité et de contenu (sinon plus) que ce que les émissions «sérieuses» nous habituent à attendre. On comprend rapidement qu'à chaque tableau, le personnage principal devra jouer à contre-emploi pour surprendre et surmonter un problème d'image qui lui colle à la peau: pour Nicolas Sarkozy, celui d'avoir l'air insincère, pour Montebourg celui de paraître hautain, pour Bruno Lemaire, celui d'être un intello qui manque d'aspérités et pour Marine Le Pen... celui d'être Marine Le Pen.

«Une émission politique qui ne parle pas... de politique»

L'émission alterne conversations avec Karine Le Marchand sur le canapé et petites séquences nostalgie, et contient son lot incontournable d'aveux obtenus sans trop d'effort censés rendre nos énarques-coupés-des-réalités proches de nous, puisqu'ils aiment le cinéma (Les Tuches Bruno Lemaire) et la musique populaires (Claude François pour Arnaud Montebourg). L’émotion n’a pas besoin d’être classée sur l’échiquier politique pour fonctionner, et «Une ambition intime» le démontre à merveille, la fausseté du dispositif (mise en scène gênante par son «intimité», complicité feinte ou forcée des politiques, préparation à l'avance de certaines thématiques) n'empêchant nullement une certaine authenticité de survenir comme par accident.

L'application stricte par M6 de sa charte éditoriale au-delà de sa zone de confort aura été payante puisque la chaîne parvient pour la première de l'émission à réunir plus de téléspectateurs que sa «concurrente» de France 2 (mais l'est-elle vraiment?) avec, un comble, la promesse d'«une émission politique qui ne parle pas... de politique», lit-on sur le site de BFM.

Peut-on faire un détour par l'intime pour toucher au politique? Probablement, répondrait Jean-Luc Mélenchon depuis sa cuisine, lui qui est l'auteur d'une spectaculaire manipulation médiatique à la rentrée avec sa recette de taboulé au quinoa publiée dans Gala. Provoquant «une nouvelle excitation narquoise» des observateurs de la vie politique, la séquence régime a servi selon le candidat à toucher une partie conséquente de l'électorat dans ses habitudes de lecture pour le sensibiliser à la question de la consommation de viande à partir de son cas personnel. Mieux encore: comme il l'a écrit sur son blog après la publication de l'interview, c'est paradoxalement ce détour par sa cuisine et son quinoa qui a suscité la «reprise» par d'autres médias pourtant sérieux qui n'avaient rien jugé digne de l'être dans un précédent discours du candidat:

«Ce fut un triomphe: tout le monde a eu écho de Gala et de mon taboulé au quinoa. Et donc de ce que j’ai dit sur la nécessité de réduire la consommation de protéines carnées. Certes, dans sa malveillance de principe, la matinale de France Inter a limité le propos au seul aspect anecdotique. Mais beaucoup d’autres médias ont essayé de rendre compte de l’intention politique du propos. Reconnaissons que le ton léger et narquois aide à la diffusion de l’idée prônée.»

Le fact-checking de l’intime, stade ultime d'une peopolitique assumée?

Dans le cas d'«Une ambition intime», on se contentera sans doute de la recette du taboulé au quinoa, sans le dépliant sur les propositions du candidat en matière d'agriculture durable. Et on ne peut laisser M6 transformer le journalisme politique audiovisuel en un «spin-off» de «L'Amour est dans le pré» croisé avec «Un dîner presque parfait» sans lui demander quelques gages. Surtout quand pour sa première, l'émission met à son casting en dernière partie comme pour faire monter la tension avant la publicité, la présidente du FN Marine Le Pen.

Comme le note Geoffroy Clavel sur le Huffington Post, «Une ambition intime» assume une «transgression»: celle de «faire abstraction des valeurs et des agendas pour mieux cerner l'homme ou la femme appelé(e) à diriger le pays», là où le journalisme doit au contraire contextualiser les prises de parole et les apparitions de responsables politiques en campagne, ne serait-ce que pour expliquer tout l'intérêt qu'ils ont à apparaître dans cette émission à un tel moment de leur parcours.

Une solution pessimiste mais réaliste pourrait être de se résigner à la peopolisation générale tout en demandant des garanties minimales de déontologie: pourquoi pas des fact-checkeurs de l'intime, qui entre deux reprises de John Lennon au yukulélé rappeleraient ce qu'il en était réellement du mariage d'un candidat quand celui-ci en fait la publicité dans l'émission, ou si tel autre est vraiment en bon terme avec un membre de sa famille qui apparaît à l'écran pour convaincre de l'humanité du candidat. Image-t-on un instant ce qu'aurait été une apparition de DSK dans l'émission de Karine Le Marchand sans aucun contre-pouvoir pour donner un autre son de cloche sur l'«intimité» du personnage? Mais un tel concept d'émission trouverait-il preneur, et les candidats à l'élection présidentielle accepteraient-ils d'y participer à six mois d'une élection?

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