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À quoi ressemblerait l'arrivée du FN au pouvoir?

Marine Le Pen chante l'hymne nationale à l'université d'été du FN à Fréjus, le 18 septembre 2016. Franck PENNANT / AFP

Marine Le Pen chante l'hymne nationale à l'université d'été du FN à Fréjus, le 18 septembre 2016. Franck PENNANT / AFP

La perspective d'une victoire de Marine Le Pen à l'élection présidentielle a beau ne pas être la plus probable, elle occupe les esprits en cette année pré-électorale. Joël Gombin, l'un des meilleurs spécialistes du FN, détaille dans son livre à paraître les implications d'un tel scénario.

Chercheur en science politique à l'université de Picardie-Jules Verne, spécialiste de sociologie électorale, chroniqueur et cartographe occasionnel de Slate.fr, Joël Gombin publie ce 20 octobre Le Front national (Eyrolles), un ouvrage dans lequel il condense dix ans de travaux universitaires sur le parti et son électorat. Construit en trois temps, l'ouvrage revient sur l'histoire du FN, analyse sa situation actuelle et enfin dresse quelques pespectives pour l'avenir, en présentant trois scénarios possibles d'évolution. Imploser, se maintenir dans une position favorable sans être toutefois en mesure de gagner une élection majeure et, enfin, accéder au pouvoir au plan national. Nous publions ici l'extrait qui présente ce troisième scénario, «le plus spectaculaire», bien qu'il ne soit sans doute pas le plus probable, note le chercheur. Joël Gombin présentera également son livre le 17 octobre à la Fondation Jean Jaurès, dont il est membre de l'Observatoire des radicalités politiques.

Le dernier scénario est sans doute celui qui a été le plus envisagé par la fiction, qu’elle soit le fait de chercheurs ou non. Il est le plus spectaculaire, mais aussi sans doute le plus improbable, et donc celui sur lequel on prend nécessairement le plus de risques, tant on entre dans l’inconnu. Il est question du cas de figure dans lequel le FN prendrait le contrôle du pouvoir d’État.

Des conditions extraordinaires

Un tel scénario ne pourrait donc se réaliser qu’en conséquence de circonstances tout à fait exceptionnelles, qui peuvent être de divers ordres, et sont cumulatives ou alternatives. Il pourrait d’abord s’agir d’une crise économique majeure, dont les causes et les modalités importent moins pour notre propos que les conséquences. Si le chômage devait augmenter très fortement, les dépenses publiques être réduites de manière draconienne, les retraites diminuées, le traitement des fonctionnaires raboté, il est probable que cela ne pourrait demeurer sans conséquences politiques importantes.

Si le chômage devait augmenter très fortement, les dépenses publiques être réduites de manière draconienne [...] il est probable que cela ne pourrait demeurer sans conséquences politiques importantes.

 

L’Europe du Sud, et dans une certaine mesure, de l’Est, a illustré ces dernières années l’ampleur de l’impact politique d’une crise économique. L’Europe des années 1930 en est évidemment un autre exemple, même si à bien des égards il s’agit là d’un parallèle plus aveuglant qu’éclairant. La crise pourrait également être d’ordre géopolitique ou sécuritaire. Certains ont pu penser que la série d’attentats djihadistes, débutée par les meurtres commis par Mohammed Merah en 2012, puis surtout par les attentats contre Charlie Hebdo puis l’Hyper Cacher en janvier 2015, était de nature à modifier en profondeur le jeu politique en faveur du Front national.

Pour l’heure, pourtant, si le FN a gagné du terrain, on n’a pas observé de rupture qualitative. La progression du FN avait d’ailleurs commencé avant les attentats de janvier 2015, comme ses résultats obtenus aux élections partielles en 2013 puis aux européennes et aux municipales de 2014 l’indiquent. Il reste qu’une nouvelle vague d’attentats, d’une ampleur inédite, pourrait éventuellement avoir des conséquences politiques inconnues jusqu’à présent. Il faut toutefois souligner qu’il n’existe guère d’exemple dans lequel un parti d’extrême droite parviendrait au pouvoir par la voie des urnes à la suite d’une série d’attentats terroristes. L’Italie des années de plomb, par exemple, n’a pas connu de percée électorale de l’extrême droite, malgré une grande intensité terroriste –plus de 600 attentats commis entre 1969 et 1989, causant 362 morts et de nombreux blessés.

Une dernière possibilité est celle d’une configuration électorale extraordinaire. L’accès au pouvoir du FN tiendrait plus ici à des causes conjoncturelles, voire anecdotiques, que structurelles. Imaginons, par exemple que, lors de l’élection présidentielle de 2017, la droite soit divisée entre deux candidats, par exemple Nicolas Sarkozy et Alain Juppé. Ajoutons que la gauche soit, quant à elle, relativement peu divisée. Dans une telle configuration, il n’est pas totalement absurde d’imaginer que le second tour oppose Marine Le Pen à un candidat de gauche, qu’il s’agisse de François Hollande ou d’un autre.

Dans cette configuration, si une partie de la droite, avec Nicolas Sarkozy, faisait le choix de soutenir Marine Le Pen, voire simplement de ne pas donner de consigne de vote, il est envisageable que la candidate du FN l’emporte, même s’il ne s’agit pas de l’issue la plus probable. On verrait alors l’un des effets possibles du scrutin uninominal majoritaire à deux tours: donner la victoire à un candidat qui ne possède pas forcément de majorité absolue réelle dans l’opinion, introduire une part d’arbitraire en fonction de l’ordre d’arrivée des candidats au premier tour.

Une reconfiguration complète du champ politique

Quelles que soient les causes qui pourraient conduire à ce que le FN parvienne au pouvoir d’État en position dominante, on assisterait vraisemblablement à une reconfiguration en profondeur du champ politique, ce que les politistes appellent un «réalignement». Si on demeure dans le cadre d’institutions favorisant la bipolarisation partisane, il est vraisemblable qu’on assiste à l’émergence de deux pôles dominants. L’un, conservateur-autoritaire, se construirait autour du FN et des segments de la droite actuelle qui accepteraient l’alliance avec lui.

L’autre rassemblerait les partisans, au centre droite comme au centre gauche, d’une ligne libérale et d’ouverture culturelle et économique. Des appels récurrents se font déjà entendre depuis quelques années en faveur d’une telle réorganisation, venant notamment d’une fraction du Parti socialiste. Jean-Marie Le Guen, secrétaire d’État proche de Manuel Valls, propose ainsi, dans un texte publié par la Fondation Jean-Jaurès, de constituer un «camp républicain» face au «bloc réactionnaire», et fait ainsi du FN «le combat prioritaire de la gauche». Emmanuel Macron semble également pencher pour une telle évolution, également évoquée par certains dirigeants de droite à l’occasion. En tout état de cause le FN –ou l’un de ses avatars, issu d’une recomposition des droites– s’installerait vraisemblablement dans une position centrale dans le champ politique français. On peut toutefois se demander ce qu’il adviendrait, dans une telle hypothèse, de l’identité partisane du Front national.

Ne serait-il pas amené à vouloir se dépasser au sein d’une formation plus large et donc moins homogène idéologiquement et en termes de culture partisane? Ne sera-t-il pas amené à modérer son positionnement politique pour conserver une position centrale, au risque de connaître une forme de «finisation» –du nom de Gianfranco Fini, qui a transformé le parti néofasciste italien MSI en Alleanza nazionale, un parti de centre droit en rupture avec le fascisme, qui s’est finalement dissous au sein du Peuple de la liberté, la formation de Silvio Berlusconi? Jean-Marie Le Pen semblait parfois indiquer que le FN ne pouvait être le FN qu’en dehors du pouvoir. La question semble légitime.

Une expérience incertaine

La question la plus délicate que soulève l’hypothèse d’une conquête du pouvoir d’État par le FN est celle des conditions de l’exercice du pouvoir par une présidente et un gouvernement totalement ou majoritairement issu de ses rangs. On manque ici d’éléments de comparaison, en France bien sûr, mais aussi à l’échelle européenne. On entre donc assez largement dans le domaine de la spéculation. On peut toutefois s’appuyer sur les acquis de la sociologie de l’État et de la sociologie des politiques publiques pour tenter d’imaginer les contraintes qui pèseraient sur l’exercice du pouvoir par un exécutif FN. La première question qui se poserait très vite est celle du manque de personnel politique et administratif dont souffre le FN. N’ayant jamais exercé le pouvoir, détenant jusqu’alors relativement peu de positions électives, le parti aurait sans doute les plus grandes difficultés à trouver assez de personnes suffisamment qualifiées et fiables pour devenir ministres, députés, conseillers ministériels, etc.

N’ayant jamais exercé le pouvoir [...] le parti aurait sans doute les plus grandes difficultés à trouver assez de personnes suffisamment qualifiées et fiables pour devenir ministres, députés, conseillers ministériels, etc

 

La sociologie du FN a certes évolué ces dernières années, avec un certain afflux de cadres présentant un profil technocratique; mais, comme le soulignent le sociologue Sylvain Crépon et l’historien Nicolas Lebourg, cela concerne essentiellement des technocrates en toute fin de carrière ou au contraire sans expérience, sortant de l’école. De plus, leur nombre demeure inférieur à ce qu’il fut avant la scission mégretiste Ce déficit de cadres est sans doute un élément qui pousserait le FN à rechercher une alliance avec une partie de la droite, pour voyeuse potentielle de cadres politiques et administratifs. Une autre inconnue porte sur l’attitude que pourrait adopter l’appareil d’État vis-à-vis d’un gouvernement dominé par le FN. Il ne fait guère de doute que les hauts fonctionnaires qui peuplent les «sommets de l’État», pour reprendre l’expression de Pierre Birnbaum, ne manifestent dans leur ensemble guère de sympathie à l’égard du Front national et de ses orientations politiques.

En 2012, les cadres de la fonction publique constituent la catégorie socioprofessionnelle qui a le moins voté pour Marine Le Pen. Dans le même temps, la fonction publique française est relativement peu politisée dans le sens où l’éthique professionnelle des fonctionnaires les conduit à servir l’État quelle que soit la couleur politique du gouvernement. Il faut aussi considérer que l’appareil d’État n’est pas homogène du point de vue de ses orientations politiques, et que l’armée ou la police ne se comportent pas nécessairement exactement comme l’Éducation nationale. Le résultat le plus probable serait sans doute une forme d’inertie de l’appareil d’État, qui ne tiendrait pas tant à un manque de loyalisme qu’au mode de fonctionnement du système politico-administratif français. En effet, en l’absence d’une capacité des ministres à contrôler fortement leur administration, grâce en particulier à un cabinet expérimenté et de qualité, et à imposer une ligne politique précise et clairement définie, on sait que l’administration tend à reprendre la main et à imposer son propre agenda politique.

L'attitude des alliés

Enfin, un dernier ensemble de contraintes à prendre en compte est l’attitude que les autres acteurs politiques adopteraient vis-à-vis du FN, en France mais aussi à l’échelon européen. En France, c’est surtout l’attitude des alliés potentiels du FN qui importe, tant le fait majoritaire et les institutions de la Ve République permettent à l’exécutif de se désintéresser de son opposition. En effet, si, comme c’est probable, le FN devait s’appuyer sur une partie de la droite pour constituer une majorité, on peut imaginer que cette dernière tente de tendre un piège au FN, en faisant chuter le gouvernement en cours de mandature, en espérant en tirer profit politiquement au détriment du FN. La stabilité de la majorité gouvernementale pourrait donc s’avérer problématique –un peu à la manière dont Valéry Giscard d’Estaing devait s’appuyer, comme président, sur une majorité dont la majorité RPR lui était foncièrement hostile.

Au plan européen, l’attitude des autres États membres de l’Union européenne, comme celle de la Commission européenne, pourrait s’avérer déterminante. C’est d’autant plus vrai qu’une composante majeure du programme frontiste porte sur l’euro et la place de la France dans la construction européenne. Or rien, sur ces questions, ne peut être fait sans la collaboration de ces acteurs. Leur attitude potentielle apparaît incertaine. Lorsque le FPÖ participa au gouvernement autrichien, en 1999, la réaction dominante en Europe fut de tenter de créer une forme de cordon sanitaire autour de ce parti; l’Autriche fut d’ailleurs officiellement placée sous surveillance par l’UE, afin de vérifier qu’elle demeurait une démocratie. Mais, depuis, les réactions des Européens ont profondément évolué.

Ainsi, face aux dérives du Premier ministre hongrois Viktor Orbán (qui appartient certes officiellement à la droite, mais se revendique aujourd’hui d’un «État illibéral»), l’Europe a été pour l’essentiel muette. De plus, le poids de la France dans l’Union européenne et la succession de manifestations populaires de défiance vis-à-vis de la construction européenne actuelle («non» français et hollandais au traité constitutionnel européen de 2005, rejet du traité de Lisbonne par l’électorat irlandais en 2008, Brexit en 2015, etc.) font qu’il serait sans doute délicat pour les Européens de refuser toute forme de collaboration avec les autorités françaises, fussent-elles issues du FN.

Le Front national

Joël Gombin

Editions Eyrolles

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