Culture

D-Styles, le DJ préféré de ton DJ préféré

Temps de lecture : 4 min

Vétéran de la scène DJ hip-hop, D-Styles est une référence absolue: technicien hors-pair, musicien affirmé, développeur de matériel novateur… Après plus devingtans de carrière, il sort un premier album commun avec ses mythiques collègues des Invisibl Skratch Piklz.

La dernière édition des DMC, championnats du monde de DJ hip-hop organisés chaque année à Londres, a enfin donné lieu à une consécration attendue. Vieux de trente ans, l'événement a sacré des artistes de tous horizons, Français, Brésiliens, Japonais… Cette fois, un trio de Californiens présente son premier album à un public averti. De jeunes premiers qui descendent dans l’arène? Pas vraiment… Après vingt-cinq ans de carrière, les mythiques Invisibl Skratch Piklz ont enfin posé leur alchimie collective sur une galette. Pour mieux l’imposer en live.

Dans ses nombreuses configurations, le collectif de DJs «ISP» a souvent éclaboussé les DMC de son talent. Au point que, selon une tenace légende urbaine, les organisateurs de l'événement leur ont demandé au cœur des années 1990 de ne plus participer aux compétitions, pour laisser un peu de place à la concurrence. Ce soir, c'est un trio qui s'installe sur scène pour une démonstration. D-Styles est entouré de deux compères de longue date, l’ultra-polyvalent Shortkut et le très charismatique Q-Bert.

Lui, c'est «le parrain». «Le DJ préféré de ton DJ préféré». «Un maître à penser». À l'évocation du nom de D-Styles, les éloges pleuvent. La discrétion de Dave Cuasito (le vrai nom de D-Styles) n’y peut rien, ses talents de manieur de platines en ont fait une référence absolue du deejaying. LA référence? Son humilité le pousserait à décliner pareil statut. Mais d’enregistrements studio en démonstrations live, d’innovations techniques en compositions artistiques, de fulgurances solos en chefs-d’œuvres collectifs, le DJ d'origine philippine a marqué de son empreinte trois décennies d’évolutions et de révolutions derrière les platines.

La technique au service de la musique

«Tu vas les voir comme tu irais à un concert de jazz, ce sont d'incroyables musiciens», salue Bachir, grand amateur du groupe et en particulier de D-Styles, qu’il a pu rencontrer à Londres. Le DJ français y a présenté à son aîné californien le fruit de longs mois de travail: un CD-mixtape avec une sélection en 22 titres pour découvrir l'univers brut de la légende californienne.

«C'est probablement le truc le plus spé' sur lequel j'ai jamais travaillé. Et lui aussi a dû se demander qui étaient ces Français qui font un mix sur lui.»

Longtemps impénétrable au commun des auditeurs, l'univers des DJ hip-hop a tout de même fini par s'ouvrir, jusqu'à enfanter des machines à tubes comme Birdy Nam Nam ou C2C, qui tous revendiquent l'héritage de D-Styles (les BNN l'ont même invité sur leur premier album pour le morceau «Il y a un cauchemar dans mon placard»).


Avec lui, oubliée la performance technique à tout prix, qui voit le DJ s'escrimer sur sa machine tel un hardcore gamer pour un résultat sonore douteux. Désormais, l'homme derrière les platines s'affirme artistiquement. Il est là pour créer une nouvelle musique, composée uniquement à partir des distorsions qu'il impose à des enregistrements déjà existants.

«Montrer sa qualité technique était la finalité, rappelle Bachir. Pour D-Styles, la finalité, c'est le son qu'il envoie, la qualité de la musique, la richesse de l'univers qu'il défend. C'est le parrain de l'idée: “Ok, on prend les gens et on les emmène quelque part. On pose une ambiance.” C'est un mec qui a compris que la technique était juste un moyen. Il a choisi de la mettre au service d'une musicalité qui faisait défaut auparavant.»

«Cette musique était en avance sur son temps»

Son premier album, Phantazmagorea, est une pièce fondatrice du genre, à l'instar du Scetchbook de Ricci Rucker & Mike Boo ou de l'album X-Pressions, des X-ecutioners.


«Phantazmagorea est une histoire sombre et tordue, racontée avec une pile d'enregistrements, un space echo et une maîtrise de la main largement reconnue comme la meilleure sur cette planète», écrit Laurent Fintoni, observateur de longue date des évolutions de la scène DJ.

«Le réécouter aujourd'hui est une expérience fascinante. Il semble encore plus pertinent qu'au moment de sa sortie, confirmant l'idée souvent avancée que cette musique était en avance sur son temps.»

Avec certains sons hallucinés, dont le bien nommé «John Wayne on Acid», D-Styles nous invite dans les méandres obscures de son univers. Le «Wax Fondler» («Carresseur de cire», un autre de ses noms de scène) développe des ambiances oppressantes, perturbantes, presque glauques, à l'instar des pochettes de ses breakbeats dont il abreuve les DJ du monde entier depuis vingt ans.

Un vétéran toujours d'actualité

D-Styles affirme également sa patte, celle d'un DJ à la technicité hors paire mais capable de bluffer son monde avec les enchaînements les plus épurés.

«Sur un morceau comme “Dr Douche Powder”, le scratch est d'une simplicité de dingue, observe le DJ Bachir. Il envoie juste la phrase, “Qu-qu-questions”, sans rien faire. Ce choix là, à ce moment-là, est tellement judicieux qu'il suffit à poser une ambiance. Et il y a d'autres morceaux d'une technicité hallucinante. “Rhymes like a scientist”, dont les premières maquettes datent de 1993, pour moi, c'est le premier morceau de rap où le DJ a son couplet. Le rappeur arrive seulement après 2'50.»

Vétéran de 44 ans, D-Styles a laissé loin derrière lui les premières boîtes à rythme qu'il collectionnait au lycée après s'être essayé sans conviction au piano et à la guitare. Lui qui se voit comme «un mec de studio» jouit désormais d'une aura rare bien au-delà des quatre murs de sa chambre.

Son nom est connu de tous les DJ amateurs, dont beaucoup travaillent sur du matériel qu'il a aidé à développer. Et un jeune public se presse aux très prisées soirées Low End Theory où il officie chaque semaine, à Los Angeles. Ils ne connaissent peut-être pas les faits d'armes de D-Styles depuis les années 1990. Mais ils savent que ses inspirations restent transcendantes.

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