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Le pape américain branché et réac de «The Young Pope», un scénario loin d’être farfelu

Jude Law dans «The Young Pope».

Jude Law dans «The Young Pope».

La série de Paolo Sorrentino, créée pour Canal+, met en scène un pape américain –Pie XIII– très jeune, très branché, mais parfaitement réactionnaire. Une fiction, mais pas invraisemblable. Car dans la galerie des papes, on trouve de tout.

Le héros de la série de Canal+ The Young Pope est un pape fictif, parfaitement imaginaire, appelé Pie XIII, mais pas invraisemblable du tout. Le réalisateur italien Paolo Sorrentino l’a choisi parmi les cardinaux nord-américains: jamais l’Église n’a élu un pape des États-Unis, mais une telle hypothèse ne peut être exclue pour l’avenir. Il en fait aussi un pontife jeune, trentenaire séduisant, mais à contre-courant, réactionnaire comme le nom qu’il a choisi dans la lignée des papes «Pie» –Pie IX, Pie X, Pie XII– qui sont parmi les plus conservateurs. Mais il est moderne dans le style, à la fois actif et oisif, rongé par le doute mais, une fois la décision prise, déterminé, cinglant, implacable, sans scrupule.


Cette fiction n’est pas si loin de la réalité! L’histoire des papes «réels» révèle une panoplie d’hommes, de carrières et de styles très différents. Rien ne serait plus faux que l’image d’une papauté monolithique, lieu de pouvoir et d’intrigues, de papes qui seraient tous, selon une image convenue, ambitieux, orgueilleux, onctueux, capricieux. Rome a connu des papes de tout calibre: des dévots et de grands politiques, des saints et des humbles, des autocrates et des monarques, des despotes et des tyrans, des bornés et des puits de science.

Qui se souvient par exemple de Pie VII (1800-1823), ancien moine réputé pour son ascétisme et son humilité, tenant tête à un Napoléon couvert de gloire? Dans l’éternel conflit entre le trône et l’autel, l’empire et le sacerdoce, la cité des hommes et la cité de Dieu, Pie VII arrache à Napoléon, en pleine France post-révolutionnaire, un Concordat (1801) qui restaure les droits d’un catholicisme de nouveau triomphant. Ce coup d’État contre les traditions gallicanes exalte un Chateaubriand qui, dans Le Génie du christianisme, loue le prestige retrouvé de la papauté à Rome et de l’Église en France.

«Violent, bilieux, poivré, qui ressemble à un démon quand il a bu»

Dans son bras de fer avec l’empereur, Pie VII accepte en 1804 de venir à Paris pour le couronner à Notre-Dame, mais pendant plus de dix ans, il ne cessera de lui résister, de contester son expansionnisme militaire en Italie et dans toute l’Europe. Il le paie au prix fort: Napoléon fait emprisonner et exiler le pape. Ses États pontificaux (Rome et toute l’Italie centrale) sont annexés. Pie VII ne bronche pas, mais refuse tout autant de se faire instrumentaliser par les puissances coalisées (Prusse, Autriche, Angleterre). Il servira ainsi de modèle aux politiques de neutralité que ses successeurs, comme Benoit XV pendant la Grande guerre ou Pie XII pendant la seconde, tenteront à leur tour de mettre en œuvre.

La Providence (!) veut que son successeur Grégoire XVI (1831-1846) soit un despote de la pire espèce. Il s’acharne contre les francs-maçons et les sectes protestantes, écrase dans le sang les révoltes populaires qui éclatent dans les États pontificaux  L’écrivain Giuseppe Belli le décrit comme un pape «violent, bilieux, poivré, qui ressemble à un démon quand il a bu». Couard, paresseux, il est aveugle à l’anarchie qui s’empare de son territoire, à la misère de son peuple, à l’indignité de cardinaux brutaux et âpres au gain. Il condamne tous les mouvements libéraux qui secouent des pays aussi catholiques que la Belgique, l’Espagne, le Portugal, la Pologne, l’Irlande et la France.

La montée des idées de progrès et de liberté, la démocratie naissante, la science signent le divorce entre la papauté et son temps

Le papes du XIXe et du début du XXe se révélent ainsi des monarques absolus, sourds aux craquements du monde moderne. Ils sont issus de la plus pure aristocratie romaine, loin des intellectuels d’Italie ou de France, sont comme des princes qui ignorent tout de leur temps. On les appellera papes zelanti, «intransigeants» en français, qui ne connaissent que les arguments de la tradition et de l’autorité, n’entendent que le langage de la dévotion et de la soumission, n’ont d’autre référence, après les tourmentes révolutionnaires (1789, 1930, 1948), que la restauration d’une papauté puissante à Rome, citadelle éternelle et sacrée.

Le dernier «pape-roi» de Rome

La montée des idées de progrès et de liberté, la démocratie naissante, la science signent le divorce entre la papauté et son temps. Pie IX (1846-1878) –qui détient le record de longévité au Vatican (trente-deux ans)– est le modèle par excellence des papes «intransigeants» refusant tout accommodement avec les idées nouvelles. Il commence son règne par des réformes et l’amnistie de prisonniers politiques. Mais la répression qu’il mène ensuite contre les «patriotes», partisans de l’indépendance et de l’unité italienne, est féroce. Ce pape devient le pire des autocrates. «Saint-Père, on voit du sang rouge sur tes sandales blanches», écrit Victor Hugo dans Les Châtiments.

Il fait appel à l’armée de Napoléon III pour déloger la jeune «République romaine», mais en 1870, en guerre contre l’Allemagne, la France ne peut plus voler à son secours face à l’avancée des troupes italiennes. La maigre armée pontificale cède et les patriotes font triomphalement leur entrée dans Rome. C’en est fini du pouvoir temporel du pape. Pie IX, le dernier «pape-roi», se considère comme «prisonnier» au Vatican. Ses successeurs en feront autant. Jusqu’aux fameux accords du Latran de 1929 qui règleront, entre Pie XI et Mussolini, la «question romaine», réduisant la souveraineté du pape aux 44 hectares que compte ce plus petit État au monde qu’on va appeller la «Cité du Vatican».

L’intransigeance de Pie IX atteint son paroxysme avec le Syllabus de 1864, une bulle qui condamne le libéralisme, le socialisme, le nationalisme, le rationalisme, etc. Ce texte explosif jette la consternation chez les catholiques libéraux et suscite la colère des francs-maçons et des anticléricaux. Les «intransigeants» l’emportent haut la main au concile Vatican I (1870) qui donne à l’absolutisme romain son nouveau dogme: l’infaillibilité pontificale. Au moment où le pape perd son pouvoir temporel, il verrouille son pouvoir religieux. Autant d’actes qui pèseront lourd sur l’image de l’Église.   

«Le modernisme, voilà l’ennemi»

Le pontificat suivant de Léon XIII (1878-1903) offre quelque répit. Ce pape n’est pas progressiste, mais fait des concessions: les libertés de conscience, de presse et d’enseignement sont en partie reconnues. En 1891, Rerum Novarum devient même la première des encycliques «sociales», dénonciation de la concentration des richesses et de la misère ouvrière. Il accepte aussi de traiter avec la France républicaine et laïque, invite les catholiques à se rallier aux républicains modérés: c’est le fameux «Ralliement» de 1892. Le vent a tourné. Toute une génération de prêtres et de laïcs sort des sacristies. En France, en Italie, en Belgique, se lèvent les «abbés démocrates» et la démocratie chrétienne.

Mais la politique d’apaisement avec la France échoue après la loi de 1905 séparant l’Église et l’État. Les défis nouveaux du positivisme et du scientisme frappent alors l’Église. La «crise moderniste» vient d’un choc frontal entre les avancées de l’éxégèse historico-critique et la tradition dogmatique. Le pape Pie X (1903-1914), élevé à la lecture du Syllabus, incapable de comprendre l’aspiration à la liberté dans son Eglise, est insensible aux courants critiques d’une science religieuse nouvelle qui met en cause les origines historiques du christianisme et son enracinement biblique. Le «modernisme», dit-il, voilà l’ennemi…

Des prêtres comme Alfred Loisy en France, des intellectuels comme Renan sont condamnés, excommuniés comme tous les théologiens accusés de ne pas adhérer assez fermement à l’enseignement du pape. Si beaucoup se soumettent, combien vont souffrir des méthodes inquisitoriales et de la discipline romaine! Le Syllabus de 1864 avait été une condamnation des «erreurs» du monde. L’encyclique Pascendi de Pie X, en 1907, traque les ennemis de l’intérieur, les «infiltrations mortelles» dans la doctrine et «le modernisme, rendez-vous de toutes les hérésies».

Un travail de délation et d’épuration commence, dirigé par un réseau de semi-espions, la Sapinière, créé par un haut prélat du Vatican. Jusqu’à la guerre de 1914, les évêques, les directeurs de séminaires, les enseignants sont surveillés et sanctionnés. Manifeste de l’intégrisme catholique –jusqu’à aujourd’hui–, l’encyclique Pascendi fera de nouveaux ravages dans les années 1950. Les prêtres-ouvriers et des théologiens progressistes seront condamnés au silence sous Pie XII, avant d’être réhabilités par le concile Vatican II dix ans plus tard.

Des profils très contrastés

Des six papes qui, du diplomate italien Pie XII au jésuite argentin François, ont dirigé l’Église après la Seconde Guerre mondiale (exception faite de l’éphémère Jean-Paul Ier, qui n’a régné que…trente-trois jours en 1978), on peut dire qu’aucun n’a ressemblé à l’autre. Ce qui prouve l’extrême diversité des profils et rend fort crédible la fiction de Canal+ The Young Pope, montrant un pape américain branché, avant-gardiste, mais profondément réactionnaire.

Aucun pape moderne n’a suscité, comme Pie XII, autant de dévotion que d’aversion

Tous ces papes furent des hommes de foi et de piété intègres, des observateurs de la société moderne, à la fois conservateurs et progressistes. Le pape Pie XII (1939-1958) a clos l’époque des papes monarques. Son nom déclenche encore des haut-le-cœur indignés ou des relents d’idolâtrie. «Vicaire du Christ», mi-Dieu, mi-homme, son physique ascétique et diaphane en fait un être surnaturel. Ce diplomate surdoué est doublé d’un mystique survolté. Mais pour les progressistes qui le détestent, il reste l’incarnation du vieux rêve romain de restauration chrétienne et d’un catholicisme révolu, un pape intransigeant qui s’est trompé de siècle, l’un de ces souverains, augustes et hiératiques, qui ont compté pour le pire dans l’histoire.

Aucun pape moderne n’a suscité, comme Pie XII, autant de dévotion que d’aversion. Et de toutes les «affaires» du siècle qui ont intrigué historiens, écrivains, cinéastes, son «silence» face au génocide des juifs pendant la guerre est de celles qui ont soulevé le plus de commentaires diamétralement opposés, d’interprétations polémiques autant qu’apologétiques, de réquisitoires autant que d’hagiographies. Pie XII est resté l’emblème d’une politique vaticane crispée sur ses intérêts de puissance catholique, aveuglée par la menace bolchevique, sous-estimant le péril de l’Allemagne hitlérienne, muette face à l’extermination des juifs. 

L'entrée dans la modernité

Son successeur, humble, jovial, réformateur, fait au contraire l’unanimité. Angelo Roncalli est élu pape, sous le nom de Jean XXIII (1958-1963), à un âge très avancé –77 ans– qui suscite scepticisme et railleries. C’est un simple fils de paysans pauvres devenu diplomate au Vatican, mais médiocrement noté. Ce «pape de transition» sera pourtant le premier à sortir des murs de son palais, à aller serrer la main de prisonniers et de malades, à ouvrir les bras aux chrétiens séparés, protestants, orthodoxes, anglicans, à rompre avec l’ «enseignement du mépris» des juifs, à lancer des initiatives de dialogue avec le bloc soviétique. Une révolution.

C’est lui qui convoque Vatican II pour un «aggiornamento» (mise à jour) sans aucun précédent. Ouvert en 1962, réunissant 2500 évêques –c’est un événement planétaire–, ce concile sera clos trois ans plus tard par son successeur, Paul VI (Jean XXIII meurt entre temps). Avec ces deux papes –un Jean XXIII audacieux, un Paul VI scupuleux et hésitant surnommé «Hamlet»– l’histoire de la papauté change de sens. Celle-ci n’est plus une forteresse retranchée. Elle entre dans la modernité, renonce à sa vieille liturgie en latin, reconnaît la liberté de religion pour tous et ouvre un dialogue, inouï au début des années 1960, avec les autres Eglises et les religions non-chrétiennes comme le judaïsme, l’islam ou le bouddhisme.

Plus près de nous, Jean-Paul II (1978-2005) est l’un des fils de ce concile. Le Polonais Karol Wojtyla est le premier pape non-italien élu depuis quatre siècles et demi. Jamais l’Église n’avait eu à sa tête un homme au parcours aussi atypique, qui a fait l’expérience dans son pays des deux totalitarismes du siècle –nazi et communiste– et est devenu le pape combattant de la liberté et des droits de l’homme. Il s’impose comme un acteur de la chute du communisme et ses voyages dans les cinq continents, dont le nombre (plus de cent), l’ampleur et la mise en scène étonneront le monde, sont autant de dénonciations politiques de régimes corrompus et de situations injustes.

Aux antipodes de ce pape allemand, l’Argentin François qui lui a succédé, en mars 2013, est de la trempe des grands papes «pasteurs» et hommes de terrain

La «Culture de la vie»

Jean-Paul II martèle un discours rigoureux en matière de morale sexuelle et dénonce la «culture de mort» –avortement, euthanasie, guerre, terrorisme– qu’il oppose à la «culture de vie». Il ne ménage aucun effort pour la paix au Moyen-Orient, au Liban, dans les Balkans, en Afrique, etc. Ses initiatives de rencontre avec le judaïsme –première visite d’un pape à la synagogue de Rome et en Israël, «repentance» pour l’antijudaïsme passé de l’Église– ou avec l’islam sont sans précédent. Le premier pape slave de l’histoire redonnera une vigueur incomparable au christianisme.

Son successeur est un Allemand, Benoît XVI (2005-2013), qui avait été son plus proche collaborateur au Vatican, le gardien de l’orthodoxie romaine. Il partage presque toutes les options de Jean-Paul II, mais pas du tout le profil. Grand théologien, c’est plutôt un homme d’étude et d’enseignement, pas du tout formé pour les tâches de gouvernement. Son pontificat est marqué par de désastreuses polémiques qui tiennent à son manque de sens politique et à un entourage défaillant au sein d’une Curie ruinée par les scandales. Il sera le premier pape depuis sept siècles à «renoncer» en cours de mandat et quitter la charge pontificale.

Aux antipodes de ce pape allemand, l’Argentin François qui lui a succédé, en mars 2013, est de la trempe des grands papes «pasteurs» et hommes de terrain. Ce jésuite venu du bout du monde, de cette Amérique latine qui n’avait jamais donné de pape à l’Église, renonce à l’héritage des papes d’antan enfermés dans leur solitude. Il loge en dehors des palais du Vatican couverts de gloire et d’or, bouscule une Curie rétive aux changements, veut faire prévaloir l’image d’une Église ouverte aux plus pauvres, aux réfugiés, aux victimes des guerres et ouvrir les murs d’un monde déchiré. Mais avec quelle chance de succès?

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