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Le prix Nobel de la paix n'est pas un désaveu du peuple colombien, au contraire

Ce vendredi 7 octobre en Colombie après l'annonce du prix Nobel de la paix I GUILLERMO LEGARIA / AFP

Ce vendredi 7 octobre en Colombie après l'annonce du prix Nobel de la paix I GUILLERMO LEGARIA / AFP

En récompensant Juan Manuel Santos malgré le rejet par les Colombiens de son accord de paix, le Comité Nobel cherche à récompenser ses «efforts» et à lui permettre, auréolé de ce prestige, de poursuivre le processus. Une tactique déjà pratiquée par le jury d'Oslo, mais pas toujours payante.

Le paradoxe n'est qu'apparent: cinq jours après le rejet par referendum (à 54.000 voix près) de l'accord de paix qu'il a signé le 26 septembre avec les Farc, le président colombien, qui devrait être délégitimé et décrédibilisé, reçoit aujourd'hui la récompense internationale la plus prestigieuse: le prix Nobel de la paix pour ses «efforts déterminés» à mettre fin à une guerre civile qui dure de puis plus de cinquante ans.

À ceux qui y verraient un désaveu, voire un déni du vote des Colombiens, «le référendum n'était pas un vote pour ou contre la paix», a déclaré la présidente du comité Nobel Kaci Kullmann Five, ajoutant que «le fait qu'une majorité des votants ait dit non à l'accord de paix ne signifie pas nécessairement que le processus est mort».

Elle a aussi expliqué que le prix était aussi un hommage au peuple colombien et à toute les parties impliquées. Mais le Comité s'est bien gardé d'associer le chef des Farc, Rodrigo Londono, dit «Timochenko», à ce prix par crainte sans doute que cette distinction soit perçue comme une provocation par les Colombiens, dont beaucoup ont souffert, directement ou via un proche, des exactions de la guerilla. 

Un engagement total

Les «efforts» récompensés font référence aux quatre années de négociations, délocalisées à Cuba, entre les responsables gouvernementaux et ceux de la guerilla, et à l'implication totale de Santos dans ce processus. Il lui est d'ailleurs reproché par une partie de la population, d'avoir différé des réformes urgentes alors que la Colombie souffre, comme la plupart des pays de la région latino-américaine, de la baisse des cours du pétrole et du ralentissement chinois. Sa cote de popularité a ainsi plongé autour de 20%. 

Les intentions du jury norvégien sont donc claires. Il s'agit de lui redonner la crédibilité et l'autorité dont il a grand besoin, non seulement face aux Farc sans doute réticents à lâcher plus de lest sur un accord âprement négocié, mais aussi face à l'opposition emmenée par l'ancien président Alvaro Uribe, farouche adversaire de l'accord du 26 septembre. Il s'agit aussi d'obliger, en quelque sorte, le président colombien à mériter ce prix, à se montrer à la hauteur de l'honneur qui lui est fait, en transformant sa promesse de paix en réalité et, si possible, à venir chercher son prix le 10 décembre à Oslo, avec quelques progrès substantiels en poche.

Avec le recul, nous pouvons reconnaître que l'argument selon lequel ce prix allait donner un coup de main à Barack Obama n'était pas complètement exact

La stratégie n'est pas nouvelle. Le Comité Nobel a déjà par le passé récompensé l'intention, les efforts de paix, plutôt que le résultat, même si l'efficacité ni le bien fondé de ce type de choix ne sont pas toujours évidents. Le cas le plus emblématique reste celui de Barack Obama. Il y a sept ans, quelques mois après son installation à la Maison-Blanche, il recevait  le prix Nobel de la paix «pour ses efforts extraordinaires en faveur du renforcement de la diplomatie et de la coopération internationales entre les peuples».

L'erreur Obama

Ce premier président noir, qui avait appelé à un monde sans armes nucléaires et prononcé le fameux discours du Caire au cours duquel il plaidait avec un grand talent oratoire en faveur «d'un nouveau départ fondé sur cette vérité: l’Amérique et l’islam ne sont pas antagonistes et n’ont pas besoin d’être en concurrence», était porteur de nombreuses promesses dont celle d'une relance du processus de paix israélo-palestinien. Et tout le monde avait envie d'y croire.

À l'heure du bilan de ses deux mandats, en plein drame syrien, alors que les États-Unis restent impliqués dans plusieurs conflits, que le terrorisme redouble et que Guantanamo n'est pas fermé, ce prix reçu avant toute concrétisation paraît dérisoire. Dans ses mémoires publiées il y a un an, l'ancien directeur de l'Institut Nobel Geir Lundestad, a d'ailleurs reconnu que cette récompense était une erreur, même si ce choix s'est fait à l'unanimité. «Avec le recul, nous pouvons reconnaître que l'argument selon lequel ce prix allait donner un coup de main à Barack Obama n'était pas complètement exact», a-t-il estimé. Beaucoup considèrent aujourd'hui qu'il a plutôt pesé comme un boulet sur les épaules d'Obama.

Une marge de progrès

La situation en  Colombie est différente. Et le pari sur l'avenir du Comité Nobel semble cette fois plus légitime. D'abord, parce que Santos –qui n'était d'ailleurs pas obligé de consulter la population– n'a pas baissé les bras au lendemain du référendum. Il a déjà engagé des discussions avec son opposition pour retravailler l'accord. Son statut de nobélisé ne peut qu'aider à contenir la volonté de revanche et de prise d'ascendant de son adversaire Uribe.

Puis cet accord, qu'il voulait à tout prix conclure à temps, paraissait réellement très laxiste, offrant à 5 à 6000 guerilleros une quasi impunité et des peines très faibles à ses principaux criminels, ainsi que 10 sièges de parlementaires. Inacceptable pour une partie de la population, traumatisée par un demi -siècle d'un guerre qui a fait près de 300.000 morts et disparus et près de 7 millions de déplacés (soit 13 à 14% de la population). Autrement dit, il reste de substantielles marges de progrès à arracher aux Farc. Et ce qui paraissait très mal engagé jusqu'à aujourd'hui l'est peut-être un peu moins grace à la force symbolique du Nobel de la paix.

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