Culture

Yann Tiersen ne s'est pas arrêté à Amélie Poulain, heureusement

Temps de lecture : 4 min

Le Breton revient en beauté avec «Eusa», un album piano solo et variations électro. Le musicien est très loin de la butte Montmartre. D'ailleurs, il n'y est jamais vraiment allé.

C’est systématique. À chaque fois que Yann Tiersen sort un nouvel album (c’est le cas en ce moment, ça s’appelle Eusa, c’est magnifique)… À CHAQUE fois, il y en a toujours un pour demander: «Mais il a fait des trucs depuis Amélie Poulain»? Et à chaque fois, mon petit cœur se serre et mon j’ai une sale envie de jurer en breton.


Parce qu’entre Tiersen et Poulain, c’est un malentendu qui dure depuis 2001. Joint au téléphone, le musicien est bien plus loquace qu’à son habitude. Face à la mer, il se souvient:

«J’ai dit oui pour l’utilisation de morceaux existants et j’ai donné des inédits. Je n’ai rien fait pour le film. Ça a eu du succès et ça colle très bien à ma musique mais ça ne me concerne pas trop…»

On pourrait extrapoler en comparant Apocalypse Now et Amélie Poulain: «The End» des Doors existait avant et existe toujours indépendamment mais colle parfaitement à l’atmosphère du film…


Alors quand il gagne le César de la meilleur bande originale en 2002, Tiersen ne va pas le chercher. Pas par snobisme du tout mais parce qu’il considère, à juste titre, que son travail n’est pas une B.O. Il n’a rien composé de spécifique pour le film, contrairement à ce qu’il fera plus tard pour le très chouette Good Bye, Lenin!.

Varier les plaisirs

Entre Yann Tiersen et moi, c’est une longue histoire qui dure depuis près de vingt ans. Tout commence fin 1996 quand mon pote David revient avec deux CD sous le bras. Il s'agissait de La Valse des monstres et de Rue des Cascades. Les coups de cette petite ritournelle qui me faisait penser à de l'électronica mais acoustique ont littéralement changé ma vie. Et mon copain m'a brisé le cœur: «Je viens de le voir en showcase! Il était tout seul et jouait de tous les instruments à la fois. C'était incroyable.» Moi, je n'ai pas vu ça et je n'en suis jamais vraiment remis.

Je veux faire des choses différentes à chaque fois. C’est vrai que j’ai un public cosmopolite, mais les premiers sont toujours là

Alors depuis bien sûr, j'ai vu Yann Tiersen dans des multiples configurations: en quatuor, avec Claire Pichet, pour la tournée du Phare. Avec un grand orchestre, pour valser avec le public. Avec un groupe de rock et un guitariste qui jouait de la guitare avec une perceuse… (ha ha: la tête des gens venus pour Amélie. C’était impayable et je pense qu’eux aussi ne s’en sont toujours pas remis). Je l’ai aussi vu, ce Breton si calme et timide en apparence sauter dans la foule après un Bataclan moite et enfiévré et hurler «On est à burne et vous???».

Et il est absolument certain que j’irai le voir partout ailleurs pour l’éouter mélanger piano solo et ambiances électro pour faire vivre les morceaux de son dernier album.

D'une île à l'autre

À chaque fois, c’est comme retrouver une vieille connaissance qui a changé, évolué mais reste quand même ce jeune homme que l’on a connu. D’ailleurs, si son public s’est renouvelé et internationalisé en fonction de ses périodes rock, indé ou expérimentales, les «fidèles» son toujours là, avides de suivre de nouvelles aventures sonores.

«J’essaie de ne jamais me reposer sur mes lauriers. Je veux faire des choses différentes à chaque fois. C’est vrai que j’ai un public cosmopolite, mais les premiers sont toujours là… Je retrouve souvent les mêmes, en plus vieux.»

Après avoir tourné autour du pot pendant des années, entre Bretagne et Paris, Yann Tiersen s’attaque aujourd’hui frontalement à Ouessant, son lieu de vie et d’inspiration. Les neufs pièces pour piano d’Eusa rappellent à la fois des lignes mélodiques familières et nous emmènent en même temps sur des terres rappelant d’autres pianistes. On pense alors vite à Didier Squiban, un autre Breton, qui a consacré en 1997 ses efforts à Molène, l’île voisine.


À l’évocation de ce disque sorti il y a vingt ans, le Breton rigole au téléphone: «C’est marrant, parce que là d’où je te parle je vois Molène… chacun son île! Mais le noyau de cet album n’est pas forcément le piano mais ce qu’il y a derrière, les drones construits à partir des bruits ambiants qui ont inspirés le piano.» Et l’enregistrement à Abbey Road a également énormément influencé l’album et la manière de jouer au moment de graver la musique de manière «définitive».

Partitions

Eusa a d’ailleurs failli ne pas exister. Au départ, ce devait être un projet électronique à base de son pris sur le terrain. Et puis, finalement l’idée d’une cartographie de Ouessant s’est imposée. Le musicien a alors enregistré les sons de «son» île et a écrit des musiques pour piano. «Je voulais que “Eusa” paraisse uniquement sous forme de partitions. Cela m’amusait que ça sorte sur papier et que les gens se l’approprie en fait.» À la manière de l'album de Beck Song Reader, sorti fin 2012. Et de fait une partie de l’excellente chaîne YouTube de Tiersen est consacrée à «Eusa played by you» et des interprétations de la musique de Tiersen par tous les pianistes amateurs ou semi pro de la terre et de sa proche banlieue.

«J’aime le fait que les gens puissent se l’approprier soit en achetant la partition, soit en la récupérant en PDF. On oublie que la musique naît aussi à partir d’une feuille de papier.»


Mais pour le prochain album auquel il pense déjà, Tiersen compte prendre des sons ambiants pour les triturer dans tous les sens et ce sont eux, qui vont générer et inspirer la musique. En marge de ses expérimentations sonores, Yann Tiersen fait également partie du groupe ESB, un groupe de musique électronique très mélodique. Et si en fait, Yann Tiersen était un musicien électro contrarié?

Eric Nahon Journaliste

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