Monde

Afghanistan: la corruption des Karzaï fera perdre la guerre

Fred Kaplan, mis à jour le 05.11.2009 à 23 h 18

Les haut-gradés américains martèlent que la corruption et le trafic de drogue sont une menace aussi importante que les talibans pour la stabilité de l'Afghanistan.

Barack Obama a félicité lundi 2 novembre Hamid Karzaï pour sa réélection à la présidence afghane, mais l'a prévenu qu'il attendait désormais plus dans la gestion des affaires du pays et le combat contre la corruption. «Ce moment doit être celui où nous commençons à écrire un nouveau chapitre fondé sur une meilleure gouvernance, des efforts beaucoup plus sérieux pour éradiquer la corruption, des efforts conjoints pour entraîner les forces de sécurité afghanes», a déclaré le président américain. Barack Obama a essayé de dissiper les soupçons sur la légitimité de Karzaï en faisant valoir que le processus électoral avait certes été «brouillon», mais que le résultat final a été déterminé conformément à la constitution afghane.

Les révélations du New York Times du 27 octobre selon lesquelles la CIA a régulièrement financé Ahmed Wali Karzaï, le frère du président afghan fortement soupçonné d'être mêlé au narcotrafic, sont plus graves encore qu'on imagine.

Dans certaines circonstances, ces informations ne seraient ni étonnantes ni déstabilisantes. Etant donné l'ampleur du trafic de drogue et ses liens avec les talibans, le frère du président afghan serait assurément une source privilégiée des services secrets. Mais l'administration Obama est en train d'élaborer une stratégie de contre-insurrection en Afghanistan. Or elle implique de soutenir et légitimer le gouvernement tout en aidant la population. Dans ce contexte, ces révélations sont, au mieux, simplement scandaleuses et, au pire, très lourdes de conséquences.

Les haut-gradés américains martèlent que la corruption est une menace aussi importante que les talibans pour la stabilité de l'Afghanistan et la légitimité d'Hamid Karzaï. Si les Etats-Unis donnent l'impression de non seulement tolérer mais aussi de participer à la corruption au plus haut niveau, les Afghans considéreront que les soldats américains sur le terrain ne sont pas dignes de confiance. La meilleure des stratégies de contre-insurrection - qui repose sur le fait de gagner la confiance de la population - serait donc un échec.

Cité par le New York Times, le major général Michael T. Flynn, responsable du renseignement militaire en Afghanistan, fait à peu près le même constat: «Si nous voulons mener une stratégie centrée sur la population afghane et qu'elle nous voit comme les complices des voyous, nous nous tirons une balle dans le pied.»

C'est l'une des raisons pour lesquelles Barack Obama prend son temps pour décider, le cas échéant, d'envoyer des renforts en Afghanistan. Il attend de voir comment la politique locale évolue et, plus important encore, il compte utiliser la question des renforts comme un moyen de pression sur Hamid Karzaï. Pas uniquement pour des raisons éthiques, mais pour des motifs très pragmatiques.
L'amiral Mike Mullen, qui dirige l'état-major combiné, a reconnu devant le Sénat, en septembre, que si Karzaï ne règle pas la crise politique et ne rétablit pas sa légitimité, aucun envoi de troupes supplémentaires ne pourra sauver son régime et vaincre les insurgés.

Le fait que Karzaï ait accepté qu'un second tour soit organisé à cause des fraudes électorales qui avaient entaché la présidentielle afghane était un premier pas non négligeable. (Finalement ce second tour n'aura pas lieu faute d'adversaire...) S'il avait refusé, Obama et les alliés de l'OTAN auraient eu totalement raison d'annuler son élection. (Je ne sais pas ce qu'a dit le sénateur John Kerry à Karzaï pour le convaincre, mais il dû le menacer au moins implicitement.)

Obama aurait assuré à ses conseillers militaires qu'il ne réduira pas le nombre d'hommes en Afghanistan. Ce dont il leur a parlé lors de séances apparemment longues mais très significatives, ce n'est pas tant du nombre de soldats à envoyer en renfort, mais plutôt de leur mission. Il a abordé leur stratégie d'intervention, leurs tactiques locales, leurs chances de succès et, au passage, a tenté de redéfinir la notion de «succès».

Un autre article du New York Times du 27 octobre indique que, parmi les conseillers d'Obama, il y a un consensus autour d'une stratégie d'«enclave»: il s'agit de concentrer l'armée pour protéger un petit nombre de villes et de villages, dix admettons, au lieu de les éparpiller sur l'ensemble du territoire afghan.

Un responsable a comparé cette idée à «McChrystal en ville, Biden dans les zones rurales», en référence au général Stanley McChrystal, le commandant des forces armées en Afghanistan, qui appelle à une stratégie globale de contre-insurrection destinée à protéger la population et au vice-président américain, Joe Biden, qui préconise une stratégie moins ambitieuse d'attaque les fiefs des insurgés par des frappes aériennes et en utilisant des forces spéciales.

Ce schéma se rapproche de la «voie du milieu» qu'on sait chère à Obama. Mais des idées similaires circulent parmi les conseillers et les analystes militaires depuis au moins un mois. Il ne s'agirait pas d'un compromis politique, mais plutôt d'une concession à la réalité: les Etats-Unis et l'OTAN réunis ne peuvent tout simplement pas rassembler le nombre de soldats nécessaire pour contrôler ou vaincre les talibans dans tout l'Afghanistan.

L'idée qui sous-tend l'approche de l'enclave est, premièrement, d'empêcher les talibans de prendre le contrôle des centres de gouvernement et, deuxièmement, de créer des «zones de démonstration» de sécurité, de stabilité et au moins d'une certaine prospérité dans les régions où les Etats-Unis envoient des soldats, des conseillers civiles et beaucoup d'argent. Et ce, afin d'amener tous les Afghans à voir les avantages d'une collaboration avec l'Occident (en prêtant allégeance à leur gouvernement). Cette approche vise, en définitive, à anéantir peu à peu le soutien aux talibans.

Certains détracteurs de cette proposition signalent sa similitude avec la stratégie soviétique en Afghanistan dans les années 80 et 90. Alors que les milices islamiques se renforçaient et contrôlaient un territoire de plus en plus étendu, les troupes d'occupation soviétiques battaient en retraite vers les grandes villes, entraînaient l'armée afghane et soutenaient des régimes fantoches et des chefs tribaux. Dans le même temps, les Soviétiques en profitaient pour se retirer du pays.

Cela rappelle un peu certains des plans que l'administration Obama envisage de mettre en œuvre. Mais deux remarques s'imposent. La première: les Soviétiques avaient envahi et malmené l'Afghanistan, tuant sans discernement son peuple; par ailleurs, la défoliation (destruction des forêts pour empêcher l'ennemi de se cacher) a permis de constituer un jour une économie agricole florissante. Depuis leur présence militaire en Afghanistan, les Etats-Unis n'ont pas vraiment été parfaits - à fortiori lorsqu'ils ont pratiquement abandonné l'Afghanistan pour se rabattre sur l'Irak dès que les talibans furent chassés de Kaboul. Mais quels que soient leurs défauts, ils ne sont pas comparables aux Soviétiques - d'ailleurs, l'opinion ne les assimile pas aux Soviétiques.

Seconde remarque, comme Steve Coll l'a récemment expliqué dans le New Yorker, l'approche soviétique a fonctionné. Les moudjahidines furent maintenus aux abois, l'armée afghane se renforça, le gouvernement mandaté survécut, même après le retrait des troupes soviétiques. Ce fut ainsi jusqu'à la chute de l'Union soviétique. A ce moment, l'argent et les autres moyens de soutien disparurent, l'appareil de sécurité afghan se désagrégea instantanément et les moudjahidines s'emparèrent du pouvoir.

La principale question à laquelle doivent répondre Barack Obama et ses conseillers est la suivante: qu'entend-on par «succès» en Afghanistan? Si l'objectif est d'empêcher les talibans de prendre le pouvoir et de maintenir Al-Qaïda hors du pays, que doivent faire les Etats-Unis, où doivent-ils intervenir et pour combien de temps? Ce n'est qu'après qu'il faudra se poser la question du nombre d'hommes supplémentaires à envoyer. Si les généraux estiment que le but recherché implique plus de soldats que ce que l'Amérique et l'OTAN sont capables de fournir, que le président peut justifier ou que le Congrès et le public est prêt à accepter sur le long terme, alors tous ces objectifs devront être réévalués et tous les calculs stratégiques devront être refaits.

Barack Obama n'est pas en train de «tergiverser», contrairement à ce qu'a affirmé l'ancien vice-président, Dick Cheney. (Rappelons que ce dernier a rarement fait des propositions avisées ou apporté des solutions efficaces en matière de politique étrangère). Il est essentiel qu'un chef d'Etat prenne le temps qu'il faut avant de décider d'entrer en guerre contre un pays, en particulier quand la victoire est mal définie (pire, incertaine), quand la stratégie privilégiée est très théorique (dans l'histoire moderne, il y a peu de cas où les campagnes de contre-insurrection ont réussi) et où amis et ennemis se confondent régulièrement sur le champ de bataille.

Fred Kaplan

Traduit par Micha Cziffra

Lire également: Les talibans, vainqueurs de la présidentielle afghane et L'offensive anti-talibans ne règlera rien.

Image de Une: Hamid Karzaï  Ahmad Masood / Reuters

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