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Quinze ans après, je crois avoir enfin compris «Mulholland Drive»

Laura Harring dans «Mulholland Drive». Copyright Bac Films

Laura Harring dans «Mulholland Drive». Copyright Bac Films

Certains cherchent encore des explications au scénario de l'un des meilleurs films du siècle, sorti en novembre 2001.

Une limousine roule dans la nuit sur Mulholland Drive, une route sinueuse qui surplombe Los Angeles et doit son nom à William Mulholland, l’ingénieur qui amena l’eau potable et le bleu turquoise dans les villas. Un histoire qui inspirera plus tard Chinatown à Robert Towne et Roman Polanski.

Au Sud, on aperçoit la ville, ses lumières et ses néons, au Nord, la chaude San Fernando Valley, là où le porno se fait, à l’Ouest, l’infini Pacifique, à l’Est, le désert poussiéreux qui sépare la Cité des Anges du reste des Etats-Unis. La route héberge les villas de stars, celle de Jack Nicholson notamment. Roman Polanski, encore lui, a été accusé d'y avoir abusé d’une mineure de 13 ans en 1977. On y trouve aussi des cabines décrépies qui accueillent junkies et marginaux. C’est là qu’on y a retrouvé, le 16 novembre 1969, le corps d’une jeune inconnue de 19 ans poignardée cent cinquante fois. On apprendra quarante-six ans plus tard que, la même année, celle que la police avait appelée Jane Doe #59 avait débarqué de Montréal, rêvant depuis l’enfance de Californie.

Dans la limousine, il y a une brune, belle et pulpeuse comme une héroïne de film noir. Après un accident, elle ne se souvient de rien, même de son nom (après tout, une actrice ne connaît jamais son nom avant d’avoir lu le scénario). Elle s’appellera donc Rita, comme Rita Hayworth, la star d’un célèbre film noir. Rita se réfugie chez Betty, une jolie blonde naïve qui vient, comme Jane Doe #59, de débarquer du Canada avec des rêves de cinéma et de célébrité plein la tête. Betty vit chez sa tante Ruth, partie tourner un film au Canada (d’après une vieille blague hollywoodienne, il paraît que «vous êtes mort» quand vous allez y tourner). Ensemble, elles vont partir à la recherche de l’identité de la belle amnésique.

Derrière le vernis des belles demeures

Cette histoire pourrait n'être qu’une simple histoire de détective. Mais Raymond Chandler avait déjà montré il y a bien longtemps que rien n’était vraiment simple à Hollywood. Il savait qu’il y avait, derrière le vernis des belles demeures, souvent bien plus glauque et sordide que les simples affaires d’adultère ou de chantage pour lesquelles son Philip Marlowe était engagé.

J’ai appris que, juste en-dessous de la surface, il y a un autre monde et encore d’autres mondes en creusant plus profond

David Lynch

David Lynch le savait aussi. «J’ai appris que, juste en-dessous de la surface, il y a un autre monde et encore d’autres mondes en creusant plus profond. Je le savais enfant mais je ne pouvais pas trouver la preuve. C’était juste une sorte de pressentiment. Il y a du bon dans les ciels bleus et les fleurs mais une autre force –une douleur intense et décadente– accompagne tout», disait-il dans son livre d’interview Lynch on Lynch.

Oui, rien n’est simple dans l’usine à rêves. Il ne suffit pas du talent pour créer, pour y faire des films. Il faux être prêt à des sacrifices, à se compromettre car les enjeux dépassent largement ceux de l’Art. Il en avait été témoin. Derrière le rêve, derrière le vernis des palissades dorées et immaculées à l’entrée des studios, il y a des accidents, des vies qui se heurtent brutalement au pavé. Dune remonté. Twin Peaks arrêté. Même ce Mulholland Drive refusé par ABC/Disney. Le réalisateur a connu son lot de désillusions. Comme Betty. Ou plutôt Diane. C’est pourquoi son Mulholland Drive ne pouvait pas être une ligne droite, une simple histoire de détective. Le film ne pouvait être qu’une route sinueuse.

 

Cette route, Mulholland Drive, je l’ai découverte pour la première fois quand j’avais 23 ans. Une projection de presse alors que je venais d’arriver à Paris, débarqué de ma province pour travailler dans le cinéma. Je pouvais m’identifier à Betty. Pourtant, aveuglé par les néons de la ville en contrebas ou hypnotisé par une musique lancinante et les yeux bleu océan de Naomi Watts, je n’ai pas réussi à manœuvrer sur cette route pleine de chemins de travée. Je ne comprenais pas. Je ne comprenais rien. Qui était ce cowboy? Que venaient faire là ces mystérieux mafieux et ce personnage en fauteuil roulant qui semblait tirer les fils? Surtout, qui était Diane Selwyn?

A l’adolescence, dans ce genre de situation, en voulant par exemple comprendre L’Armée des 12 singes, Cube, Pi ou 2001, l'odyssée de l’espace, je n’avais que les amis, éventuellement quelques critiques de magazines pour m’aider. Mais la seule solution était souvent d’attendre la VHS ou un passage télé pour revoir, encore et encore, et faire des arrêts sur image. Et même là, les réponses étaient souvent incomplètes. En 2001, il a suffi que je me rende sur un forum internet, en l’occurrence celui d’AlloCiné (où je venais d’entrer en stage). Ce 26 novembre 2001, après plusieurs jours d’un intense remue-méninges, j’y ai donc écrit mon problème.

«Je viens de voir le nouveau film de David Lynch. Bien sûr, je ne m'attendais pas à voir le plus simple des films. Et bien, je n'ai pas été déçu. Je pense, comme tout le monde, je n'ai rien compris. Peut-être qu'il n'y a rien à comprendre? En tous cas, je trouve intéressant d'avoir votre point de vue à tous sur Mulholland Drive…»

Les réponses n’ont pas tardé. Bloc par bloc, le film a commencé à se reformer dans ma tête.

Dans la limousine, il y a Diane. Diane Selwyn, un nom banal, un nom qui s’oublie. Ce nom n’est pas fait pour rentrer dans l’histoire

 

Une limousine roule dans la nuit sur Mulholland Drive, une route sinueuse qui surplombe Los Angeles. Dans la limousine, il y a Diane. Diane Selwyn, un nom banal, un nom qui s’oublie. Ce nom n’est pas fait pour rentrer dans l’histoire. C’était aussi celui de Archibald Selwyn, un des pionniers d’Hollywood qui fusionna son nom avec Sam Goldfish en 1916 pour former Goldwyn Pictures, qui deviendra un peu plus tard la Metro-Goldwyn-Meyer. 

Diane s’apprête à rejoindre Camilla Rhodes, sa maîtresse, une brune vénéneuse et pulpeuse qui ressemble à une héroïne de film noir. Le rendez-vous est donné dans la villa huppée du réalisateur du film, qui va propulser cette dernière au sommet d’Hollywood. Diane est actrice aussi. Mais la blonde est effacée. Tout le monde n’a d’yeux que pour Camilla, l’étoile montante, celle qui fait vibrer les cœurs et crépiter les flashs. De toute évidence, il lui manque le talent, le charisme, l’assurance qui font les stars à Hollywood. Alors on l’ignore, on l’humilie, on la laisse dans cette cruelle solitude qui lui semble de plus en plus insoutenable.

Diane sait qu’elle va perdre Camilla, qu’elle va la quitter pour le réalisateur ou peut-être cette autre blonde, plus belle, plus sûre d’elle et qui n’hésite pas à embrasser la belle brune sur les lèvres au milieu du dîner.

Pour Diane, il semble donc n’y avoir qu’une seule issue, celle des derniers recours, celle des épouses délaissées, celle de la blonde Phyllis Dietrichson dans Assurance sur la mort, celle des films noir. Tuer Camilla. C’est pour ça qu’elle fait appel à Joe, un tueur à gages. Dans un diner, elle lui donne la photo de Camilla et il lui montre une clé bleue. Elle la trouvera quand le contrat sera rempli. Mais le point de non-retour est atteint. Son âme s’est assombrie. Elle la voit dans les yeux de ce client qui la dévisage en attendant au comptoir de payer. Elle voit qu’il la juge, qu’il est terrifié. Ce client, s’il devait mettre un visage sur la noirceur de l’âme de Diane, il le décrirait sûrement comme un monstre à peine humain, une sorcière au visage brûlé par la haine et sali par la jalousie et le ressentiment.

Sur son oreiller rose, elle rêve

Diane a perdu la tête. Alors, posée sur son oreiller rose, elle rêve. Elle refait le film de sa vie. Elle réécrit le scénario d’un film qui commence sur Mulholland Drive. Dans ce film, elle est Betty. Comme Betty Grable, «la fille aux jambes à un million de dollars», la star la mieux payée d’Hollywood dans les années 1940, la blonde héroïne de la comédie Rosie l’endiablée dont les poses de pin-up étaient accrochées aux murs de tous les baraquements de bidasses, du Pacifique aux Ardennes.

Betty débarque à Hollywood aussi fraîche que peut l’être une jeune provinciale découvrant la Cité des Anges. Dans son Canada natal, elle a remporté un concours de jitterbug, la danse la plus populaire des années 1950, une époque (qu'elle croit) d’insouciance. Elles sont tellement nombreuses, ces reines de beauté, ces danseuses, ces actrices de vaudeville débarquant un jour dans cette cité de lumières qui fait briller les yeux des jeunes filles trop naïves. Betty a tellement fait la fierté de ses parents (ou grands-parents?). C’est eux que Diane imagine, à l’aéroport, l’encourageant dans son entreprise de devenir actrice, ces parents à l’écoute, rassurants, mais ces parents inquiets aussi dont elle se dit, en son for intérieur, qu’ils doivent espérer qu’elle échoue pour qu’elle revienne auprès d’eux.

Mais ça ne risque pas d’arriver car Betty a du talent. Dès sa première audition, elle impressionne par son charisme, par son impressionnante confiance en elle et son audace, n’hésitant pas à mettre la main de son partenaire sur ses fesses pour plus de réalisme. Le réalisateur est sous le charme mais, comme la directrice de casting le dit à Betty, il est fini. Elle préfère lui présenter un autre metteur en scène «qui sort du lot», qui «travaille sur un projet à se damner», «un truc qui va casser la baraque», The Sylvia North Story, sûrement l’histoire d’une starlette déchue, trahie par l’envers du décor hollywoodien. Elle le sait: Betty serait parfaite pour ce rôle et, à coup sûr, il ferait d’elle une star. D’ailleurs, il suffit d’un regard à Adam Kesher pour savoir que Betty serait sa Sylvia North.

Cet homme, c’est Hollywood, ses sbires, ses films, son cinéma rempli de mafieux, de cowboys qui obéissent aux ordres comme on obéit à son metteur en scène

 

Mais Hollywood est un monde opaque, un monde où les décisions se prennent derrière des murs épais et de lourdes portes, à l’abri des indiscrétions. Tout y est arbitraire, politique. C’est ce que les pires cauchemars de Diane lui disent. Elle n’aura jamais ce rôle. Elle ne l’aura jamais car un mystérieux homme de petite taille, derrière son interphone, semble tirer les ficelles. Cet homme, c’est Hollywood, ses sbires, ses films, son cinéma rempli de mafieux, de cowboys qui obéissent aux ordres comme on obéit à son metteur en scène. Et lui veut une autre blonde: il veut Camilla Rhodes. Et rien ne pourra le faire changer d’avis, pas même le réalisateur. A Hollywood, tout le monde est une marchandise, jetable et parfois recyclable.

C’est la tragédie de Diane. Talent ou pas talent, son avenir ne dépend pas d’elle. Il dépend d’un système qui lui préfère celle qu’elle aime: Camilla Rhodes. La double peine. Elle la hait au point de vouloir sa mort. Elle l’aime au point d’exprimer un remords si intense qu’il la ronge de l’intérieur, la rêvant, sur la route sinueuse de Mulholland Drive, échapper à son funeste sort, à l’endroit même où Camilla l’avait conduite à l’humiliation, la rêvant redevenir cette belle héroïne de cinéma qu’elle a toujours désirée, admirée, aimée, celle qu’elle aurait aimée devenir, être.

Coup de revolver dans la tête

Alors, à son réveil sur son oreiller rose, Diane perd la tête. La ligne qui séparait le cauchemar de la réalité a disparu. Rongée par le remords, seule, abandonnée et hantée par ces deux figures parentales, ces points d’ancrage moraux, Diane se suicide d’un coup de revolver dans la tête. Tel Oreste poursuivi par les Furies, ces déesses mythologiques romaines chargées de punir les crimes pendant la vie de leurs auteurs en les rendant fous, elle devait faire taire leurs voix.

Silencio. «Le reste est silence», disait Hamlet avant de mourir. Le rideau s’est refermé sur l’écran. Le rêve, comme le film, est terminé et plus rien ne peut arriver. The End, comme on pouvait lire à la fin des vieux films. Diane est morte seule, oubliée. Un destin comme un autre.

Ce jour d’avril 2011, dans une petite maison des hauteurs de Beverly Hills, Yvette Vickers est finalement retrouvée morte, en partie momifiée

 

Débarquée à Hollywood dans les années 1950 avec des rêves plein la tête, Yvette Vickers, avec ses beaux cheveux blonds et son visage angélique, avait tapé dans l’oeil de Billy Wilder, qui lui offrit un petit rôle dans Boulevard du crépuscule, un film noir, celui d’une vieille star du muet vivant recluse après avoir été rejetée. L’ironie. Encore. Mais le reste de sa carrière sera composée de pubs pour les shampoings, d’une couverture de Playboy et d’un rôle, celui de «l’autre femme» dans le classique de la série B, L’Attaque de la femme de cinquante pieds. Yvette Vickers n’était finalement qu’une de ces centaines, ces milliers d’actrices oubliées, quasi-héroïnes d’un jour, ces actrices d’un petit rôle qui n’auront jamais leur nom gravé sur le Boulevard du Crépuscule comme d’autres, pas forcément moins belles, plus talentueuses peut-être, plus chanceuses sûrement.

Ce jour d’avril 2011, dans une petite maison des hauteurs de Beverly Hills, Yvette Vickers est finalement retrouvée morte, en partie momifiée. Son corps, à peine identifiable, était là depuis des mois, presque une année.

Diane Selwyn. Yvettes Vickers. Les macabres dénouements de vies autrefois pleines de promesses. C’est de cette cruauté dont est fait Hollywood. C’est sa nature et celle du cinéma en général: manipuler, jouer avec les émotions et avec les sens. Et s’y confronter, c’est affronter sa propre existence. Et à ce jeu-là, la plupart perdent.

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