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Vous êtes en 2016, bienvenue en «Idiocracy»

Donald Trump le 21 avril 2016 à New York.  Spencer Platt/Getty Images/AFP

Donald Trump le 21 avril 2016 à New York. Spencer Platt/Getty Images/AFP

Ce film de Mike Judge, très peu vu, presque caché, est pourtant culte. Et cette année 2016 ressemble étrangement à l'année 2505 qui y est décrite.

14. C’est le nombre de points de QI que les êtres humains du monde occidental auraient perdu depuis l’époque victorienne et le résultat d’une étude menée par des chercheurs de l’Université d’Amsterdam en 2013. Selon eux (et d’autres), la fécondité plus faible des femmes éduquées et plus intelligentes contribuerait à faire baisser le niveau général. Une conclusion qui peut faire froid dans le dos quand on se rappelle que c’était déjà le postulat de départ d'Idiocracy, le deuxième film live-action de Mike Judge, créateur des séries animées Beavis & Butt-Head et King Of The Hill.

Idiocracy, dont on fête cette année le dixième anniversaire, c’est l’histoire de Joe Bauers (Luke Wilson), un homme à l’intelligence très moyenne qui pourrait avoir comme devise: «moins j’en fais, mieux j’me porte.»

Cryogénisé en 2005 dans le cadre d’une expérience militaire, Joe est oublié dans son caisson et dégivré 500 ans plus tard, quand l’humanité aura atteint un QI si faible qu’il se trouvera être… l’homme le plus intelligent du monde!

Un an après s’être réveillé un 21 octobre 2015, le jour où Marty McFly a débarqué dans le futur, il semble donc que le monde ait désormais le regard tourné vers une autre date: le 3 mars 2505, le jour de la Grande Avalanche de déchets. Ici, en revanche, vous l’aurez compris, point d’Hoverboard et de Nike qui se lacent toutes seules. Le monde regarde, inquiet, vers son futur, celui d’un monde envahi par la stupidité, comme le racontait Mike Judge à The Verge:

«Quand j’ai commencé à avoir l’idée, j’étais à Disneyland. Mes filles étaient jeunes et j’étais à l’attraction des tasses de thé avec elles. Et il y avait cette femme qui avait eu, j’imagine, une altercation avec une autre femme juste avant. Et cette autre femme passe et elles ont commencé à s’engueuler en s’insultant devant leurs enfants. Et je suis là avec mes filles à penser que ce n’est pas comme ça que Walt Disney avait imaginé son parc. C’était en 2001. Donc j’ai commencé à penser au film 2001. Et si, au lieu du monde de haute-technologie imaginé par Kubrick, on était plutôt comme dans le show de Jerry Springer avec des Walmarts géants.»

Un film tabou

Le twist, c’est que, contrairement à Retour vers le futur II (ou 2001 Odyssée de l’espace) personne n’est réellement censé avoir vu Idiocracy. Aux Etats-Unis, le film n’est sorti que dans sept villes sur une combinaison maximale de 130 salles (à titre de comparaison, Date Movie, la plus mauvaise comédie de 2006 selon Rotten Tomatoes, est sorti sur 2896 écrans) et sur la pire date du calendrier, le 1er septembre (en pleine rentrée des classes): la date des films dont on veut se débarrasser le plus discrètement possible. En juin 2006, un article de Esquire racontait par exemple comment son auteur, Mike Judge, échouait à valider auprès du studio le fait de montrer une simple bande-annonce du film au journaliste venu l’interviewer. En France, le film est sorti près d’un an plus tard dans le cadre d’une «sortie technique» (pas de pubs, juste une ou deux copies dans des petits cinémas).

Et personne n’a jamais réellement su les raisons exactes de ce black-out. Du sérieux Time au très nerd Ain’it cool news, ils sont pourtant nombreux à avoir essayé de comprendre. Certains ont prétendu que le film n’avait pas plu pendant les projections-test.

D’autres ont avancé l’hypothèse que la 20th Century Fox avait soudainement eu peur que le film soit mal pris par les amateurs de comédies idiotes, un de ses fonds de commerce (ironiquement, Date Movie est aussi une production du studio!). D’autres, plus réalistes, se sont dits que le studio avait eu peur que les blagues à charge sur Costco, Starbucks ou Carl’s Jr effraient ces marques qui, habituellement, sont des partenaires commerciaux et des annonceurs pour les chaînes télé du conglomérat de Rupert Murdoch.

Souvent décrit comme une des plus intelligentes comédies idiotes, Idiocracy n’est en effet pas tendre avec l’humanité du futur. Le film décrit un monde dans lequel on se nourrira exclusivement de «extra big ass fries» ou de «extra big ass taco»; un monde dans lequel le langage aura été réduit à portion congrue, «un hybride de péquenot, d’argot de cité et autres grognements»; un monde dans lequel l’eau aura été remplacée par du Brawndo, un soda vert fluo «avec des électrolytes», et ne servira plus qu’à tirer la chasse (mais surtout pas à arroser les récoltes); un monde dans lequel les Starbucks se seront reconvertis en bordels spécialisés dans les fellations; un monde dans lequel les exécutions capitales se feront dans des arènes de Monster Trucks; un monde dans lequel l’émission télé la populaire sera une série ininterrompue de coups de pieds dans les couilles et le film le plus récompensé aux Oscars un plan fixe sur un cul qui pète –un film sobrement intitulé Cul; un monde dans lequel la pub pour les fast-food Carl’s Jr sera partout, en particulier tatouée dans les cous; un monde dans lequel le Président des Etats-Unis, Dwayne Elizondo Mountain Dew Herbert Camacho, sera une star du porno cinq fois championne de catch...

Trump ou Président Camacho?

Bienvenu dans le futur! Ou serait-ce déjà notre présent?

Bienvenu dans le futur! Ou serait-ce déjà notre présent? Car si tout le monde semble, en ce moment, regarder vers 2505, c’est que 2016 y ressemble de plus en plus à mesure que les jours passent et les déclarations et révélations sur Donald Trump se succèdent.

«Merde. (....) on n'a plus de frites et de burritos. J'ai une solution. J'ai une solution. Je sais qu'on est tous un peu secoués en ce moment. Mais écoutez. J'ai un plan en trois points. Numéro un, y a ce type, Pas Sûr. Numéro deux, il a le Q.I. le plus élevé au monde. Numéro trois, il va tout arranger. Je vous donne ma parole de président qu'il règlera les problèmes (...).»

Trump ou Président Camacho? C’était déjà le titre d’un petit quiz du site Flavorwire l’année dernière. Ci-dessus, c’est du Camacho. Mais entre «Ecoutez bien, bande d’enculés, on va vous taxer à 25%» et «T’es intelligent alors? Je pensais que ta tête serait plus grosse. Elle ressemble à une cacahuète», difficile de faire la différence. Car entre le candidat bien réel à la Présidence américaine et le Président de la fiction hollywoodienne, hormis la couleur de peau et la musculature, il n’y a pas tant de différences: démagogie extrême, confiance en soi et égo démesurés, brutalité, affirmations si stupides qu’elles confinent à l’absurde et exploitation sans limites d’une célébrité acquise dans divers domaines - qui n’ont évidemment rien à voir avec la politique. Aussi dingue que cela puisse paraître, la comparaison va même encore plus loin, Trump s’étant, comme Camacho, illustré sur les rings et dans le porno (softcore)!

Et que dire de ses supporters? Après un meeting, l’un d’eux avait cette réponse pour expliquer ses motivations: «Hell, yeah! He’s no bullshit. All balls. Fuck you all balls. That’s what I’m about.» («Putain, ouais! Il ne raconte pas de conneries. Que des couilles. Allez vous faire foutre, que des couilles. C’est tout ce qui m’intéresse.»). Une réplique qu’on croirait tout droit sorti du film de Mike Judge. Et dans ce sketch de Triumph The Insult Dog sur un véritable focus group chargé de commenter de fausses publicités, une supportrice de Trump propose, par exemple, de mettre des détecteurs dans les vaccins des Mexicains pour qu’ils s’électrocutent sur une barrière électrique invisible qui servirait de frontière!

Même le co-scénariste du film, Etan Coen, s’est fendu d’un petit tweet, à la suite de l’investiture républicaine du magnat de l’immobilier.

La dystopie satirique serait devenu un documentaire sur 2016: l’année où le monde est entré dans l’idiocratie, «une société qui valorise et récompense les gens en fonction de leur manque d’intelligence» comme le définit Urban Dictionnary.

Après tout, outre Trump, c’est vrai qu’à la télé, on peut voir des gens se prendre des coups de pieds dans les couilles à l’image de l’émission japonaise Downtown no Gaki no Tsukai ya Arahende!! qui en a fait un de ses segments les plus populaires (heureusement on n’en en France qu’à l’étape des nouilles dans le slip). C’est vrai aussi que pousser de son vagin le plus possible de petits êtres humains peut certainement vous aider à avoir votre propre reality show à l’image de Kate Plus 8 ou 19 Kids And Counting. Et bien sûr, il y a ces centaines d’émissions de télé-réalité du monde entier pleines de répliques et commentaires hallucinants.

Vrai aussi que le dictionnaire Oxford a récemment inclus dans ses pages des mots tels que «Amazeballs» (très impressionnant), «Bro Hug» (une étreinte amicale entre hommes) ou «Douchebaggery» (odieux). Vrai aussi que, mieux qu’un film intitulé «Cul», 84 millions de personnes s’extasient tous les jours sur l’Instagram de Kim Kardashian (en écoutant ce tube immortel aux 80 millions de vues).

«Hé, tu l’as bien prédit!»

C’est vrai également qu’on peut désormais acheter des pizzas dans un distributeur ou consommer des délices comme la Pizza Burger de Burger King, la Burger Pizza de Domino’s, le Double Down Hot Dog de KFC, ou la Pizza au Pepperoni enroulée dans 106cm de bacon de Little Caesar. C’est vrai que les écrans de nos ordinateurs, tablettes et téléphones ont été simplifiés à l’extrême. Vrai que le langage est en train d’être remplacé par des emojis. Et oui, Mountain Dew s’est réellement mis à vendre son soda, comme dans le film, en mettant en avant qu’il contenait des «électrolytes» – même si personne ne sait vraiment ce que c’est.

Mike Judge racontait d’ailleurs à The Verge en 2014:

«Quelqu’un m’a envoyé un e-mail il y a plusieurs années à propos d’un genre de café à Seattle où les filles sont pratiquement topless. Les gens m’envoient des e-mails et postent des trucs sur mon Twitter en mode ‘Hé, tu l’as bien prédit!’.»

C’est comme ça qu’Idiocracy est devenu un hashtag. Très populaire de surcroît. Normal: il est très facile à utiliser. Les exemples ne manquent pas ci-dessus. Alors quand un gouvernement prend une mesure impopulaire: #idiocracy. Quand des ados font des selfies: #idiocracy. Quand un fast-food sort une nouveauté: #Idiocracy. Quand une star de la télé-réalité fait des siennes: #Idiocracy. Quitte à être, le plus souvent, très condescendant.

Comme le disait Francis Veber pendant la promotion de son Dîner de Cons en 1998, «la seule chose rassurante concernant les cons, c'est qu'on est toujours le con de quelqu'un. (...) Les gens vous surprennent plus par leur connerie que par leur intelligence.»

Mike Judge l’a dit lui-même: «une bonne partie du film était déjà basée sur des choses qui se passaient déjà.» Après tout, c’est le principe même de la satire: exagérer le présent pour porter à réfléchir.

L'intemporalité de la connerie

Si, en 2006, Mike Judge n’avait pas encore Trump, il avait George W. Bush

Car si, en 2006, Mike Judge n’avait pas encore Trump, il avait George W. Bush, le 43e Président des Etats-Unis qui a permis au fondateur de Slate.com Jacob Weisberg de transformer en best-sellers sa série de livres de Bushisms, des phrases incohérentes (mais bien réelles) comme: «Nos ennemis sont innovants et ingénieux, et nous aussi.  Ils n'arrêtent jamais de penser à de nouveaux moyens pour nuire à notre pays et à notre peuple, et nous aussi.»

L’essayiste Christopher Hitchens écrivait à ce propos dans The Nation en 2000:

«Le pauvre type est évidemment dyslexique et dyslexique au point d’un quasi-analphabétisme. (...) Je sais de mon expérience de professeur que la nature compense très souvent la dyslexie par un QI plus élevé ou par un don d’intelligence intuitive. Si c’est vrai pour Bush, ce n’est pas encore évident.»

L’ancêtre de Mike Judge, le journaliste et satiriste H.L Mencken, lui, avait Warren G. Harding, le 29e Président des Etats-Unis qui avait été choisi par le clan républicain non pour son intellect mais pour sa «belle gueule», l’année où les femmes ont pu voter pour la première fois (!). Avant que John Oliver s’empare du personnage dans un mémorable segment, Mencken écrivait ainsi dans le Baltimore Evening Sun en 1921:

«Il écrit le pire Anglais que j’ai jamais vu. Il me fait penser à une série d’éponges mouillées; il me fait penser à des vêtements en lambeaux sur une corde à linges; il me fait penser à une soupe de haricots rassis, à des chants universitaires, à des chiens aboyant stupidement à travers des nuits sans fin.»

Dans la première saison du «Saturday Night Live», Chevy Chase avait, lui, fait de «la bêtise» de Gerald Ford son objet de moquerie préféré –le 38e Président des États-Unis dont Lyndon Johnson disait qu’il «avait joué trop souvent au Football sans son casque» ou qu’il «était si stupide qu’il pouvait péter et mâcher du chewing-gum en même temps» et dont une des citations les plus célèbres reste «Si Lincoln était en vie aujourd’hui, il se retournerait dans sa tombe.»

Des phrases qui auraient fait d’excellents tweets avec hashtag #Idiocracy, comme ceux que l’on partage aujourd’hui à propos de Trump et ses supporters. La part de bêtise chez l’être humain est toujours plus fascinante que sa part d’intelligence.

C’est ce qui fait parfois oublier que sur les 15 derniers mois, l’être humain a, par exemple, découvert une neuvième planète dans le système solaire; il a permis à des victimes d’attaques cérébrales de remarcher grâce aux cellules souches; il a permis à un quadriplégique d’utiliser ses mains à nouveau grâce à un implant dans son cerveau; il a trouvé de l’eau sur Mars; il a découvert une exo-planète similaire à la Terre située à 1400 années lumières; il a inventé une méthode de stockage éternelle ou découvert un nouveau nombre premier.

En attendant le résultat des élections américaines...

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