Monde

Les Kurdes de Daech, sujet tabou

Ariane Bonzon, mis à jour le 10.10.2016 à 7 h 00

Najmuddin Faraj Ahmad, (Mollah Krekar), fondateur d'Ansar al-Islam, le 9 Octobre 2007 à Oslo, à la Cour Suprême. AFP PHOTO DANIEL SANNUM LAUTEN

Najmuddin Faraj Ahmad, (Mollah Krekar), fondateur d'Ansar al-Islam, le 9 Octobre 2007 à Oslo, à la Cour Suprême. AFP PHOTO DANIEL SANNUM LAUTEN

Les Kurdes sont, dit-on, les ennemis déterminés des djihadistes de l’Etat islamique (EI). C’est effectivement le cas des Kurdes du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et de sa branche syrienne, le Parti de l’Union démocratique (PYD) ainsi que des peshmergas du Gouvernement régional du Kurdistan en Irak (KRG) qui combattent Daech en Irak et Syrie.

Ce qu’on ne dit pas

Mais ce qu’on ne dit pas toujours c’est que des Kurdes, il y en a aussi dans les rangs de l’Etat islamique. Le prédicateur Najmuddin Ahmad Faraj, fondateur du mouvement Ansar al-Islam, qui a donné naissance à l’Etat islamique dans les années 2000, n’était-il d’ailleurs pas lui-même un Kurde?

Et en Syrie lors de la fameuse bataille de Kobane, d’octobre 2014 à janvier 2015, les Kurdes du PKK-PYD ne se sont-ils pas trouvés combattant aussi d’autres Kurdes engagés dans l’EI? Tandis que, pendant quelques jours, de l’autre côté de la frontière en Turquie, de véritables scènes de guerre civile opposant jeunes kurdes du PKK et membres du Parti de Dieu (Hüda-Par, islamiste radical kurde) faisaient une cinquantaine de morts.

En avril 2016, on estimait à quelques 300 le nombre de combattants kurdes de l’EI tués par la coalition internationale, dont Ziad Salim Mohammad Ali le Kurde, l’un des dirigeants, lors d’un raid sur Mossoul début 2015. Plus récemment en juin 2016, un autre responsable de l’EI, Hemn Jalal, connu sous le nom d’Abdulrahman le Kurde, a également été liquidé. Tous deux venaient d’Irak mais on évoque aussi la présence de deux frères kurdes originaires de Turquie à la tête de l’une des unités turques de l’Etat islamique en Syrie.

Un phénomène déjà ancien en Turquie

Liée à la crise sociale et politique que vit le sud-est de Turquie, la radicalisation religieuse des Kurdes sunnites du sud-est du pays est un phénomène qui n’est pas nouveau. Il remonte au moins à 30 ans.

Dans les années 80, le terme générique d’Hezbollah (sans rapport avec son homonyme libanais chiite) recouvrait plusieurs groupes, essentiellement kurdes, qui avaient pour objectif d’établir par la violence un Etat fondé sur la Charia. Deux de ces groupes les plus connus, Manzil et Ilim, avaient noué des liens avec l’Iran dont ils ont pu recevoir une aide financière et logistique en échange de renseignements sur les dissidents iraniens réfugiés en Turquie ou sur les positions militaires turques dans la région frontalière.

Or à partir de 1984, à l’autre bout du spectre idéologique, le PKK veut établir un Etat kurde, indépendant et marxiste-léniniste. Pour cela, il passe à la lutte armée contre les forces de sécurité turques. Ces communistes voient donc d’un très mauvais œil l’influence grandissante du Hezbollah parmi les Kurdes pieux et pauvres, recrutés dans les mosquées de Diyarbakir, Batman, Bingöl et Mardin. L’Etat turc quant à lui comprend l’intérêt qu’il peut tirer de l’essor des musulmans radicaux pour empêcher les militants marxistes et ruraux du PKK de prendre pied dans les zones urbaines. Et il ne s’oppose pas à la coopération (information sur d’éventuelles cibles, entraînement au fonctionnement des armes, etc.) entre services secrets turcs et militants radicaux du Hezbollah.

Résultat: le PKK lance une campagne d’attaques et d’assassinats contre des cadres du Hezbollah qui à leur tour exécutent ou font disparaitre sommairement leurs rivaux. Entre 1992 et 95, ces affrontements intra-kurdes auraient fait quelque 600 morts (dont deux tiers de militants du PKK).

De plus en plus infiltré à partir de 1995, le Hezbollah (dont le groupe principal comprendrait alors environ 20.000 militants dont 4000 engagé dans son aile militaire, et un réseau de plusieurs dizaines de mosquées dans les régions kurdes) prend ses distances vis-à-vis de la police et des services secrets turcs.

Jusqu’à ce qu’en 1999, suite au retournement d’un des dirigeants du Hezbollah, l’Etat turc conduise plusieurs raids, exécute de nombreux responsables et arrête 4000 militants. Certains croient alors que c’en est fini du Hezbollah turc. Or en 2003 à la faveur du vote d’une loi d’amnistie générale, quelque 2000 de ces militants sont libérés par le gouvernement du Parti de la Justice et du développement (AKP) au pouvoir depuis l’année précédente.

Un réseau et des routes tout prêts pour l’Etat islamique

Depuis 2003, des Kurdes de Turquie sont partis faire le djihad contre l’occupation américaine de l’Irak. Les anciennes filières de recrutement djihadiste sont déjà en place lorsque l’Etat islamique perce en 2013. Il bénéficie donc de routes et d’un réseau tout prêts.

Même si le courant salafiste importée d’Arabie saoudite n’a pas en Turquie autant d’influence que dans d’autres pays musulmans, comme en Tunisie par exemple, une partie de la société kurde, traditionnelle et profondément religieuse, n’adhère toujours pas au discours socialiste et plutôt laïc du PKK où les femmes se battent comme des hommes. Pour une jeunesse désemparée et en pleine crise d’identité dans une région ravagée par trente ans de guerre et alors que le processus de paix initié par le gouvernement turc a échoué, la perspective de reconstruire le Califat peut constituer un bon « produit d’appel » aux yeux de nombreux jeunes Kurdes religieux. Et puis, ils n’ont que la frontière turco-syrienne, longtemps poreuse, à traverser pour rejoindre l’Etat islamique (ou une autre formation djihadiste).

Les témoignages ne manquent pas sur les radicalisations expresses au vu et au su de tous

Les témoignages ne manquent pas sur les radicalisations expresses au vu et au su de tous. Ainsi de la fameuse cellule kurde d’Adiyaman que l’on trouve derrière 8 des 10 des attentats perpétrés par l’EI en Turquie.

A Suruç (juillet 2015) comme à Ankara (octobre 2015), l’EI a choisi des djihadistes kurdes pour aller tuer d’autres Kurdes dont de nombreux alévis (un courant musulman minoritaire), proches du PKK ou de gauche. La stratégie est la même en Turquie que dans le monde entier : s’engouffrer dans les failles ethniques, religieuses et politiques pour provoquer une guerre civile.

Les «vrais kurdes»

Il faut donc sortir de la vision caricaturale d’une société kurde homogène et unifiée. En Turquie, parmi les Kurdes animés par une idéologie révolutionnaire et qui ont opté pour la lutte armée, il y a d’un côté les Kurdes du PKK, les plus nombreux, et de l’autre les Kurdes djihadistes. Leurs projets de société (socialisme vs charia) n’ont pas grand-chose de commun.

Cette dichotomie a d’ailleurs son pendant politique avec le Parti démocratique des peuples (HDP, proche du PKK, fondé en 2013 et majoritaire dans les régions kurdes) et le parti de Dieu (Hüda-Par, fondé en 2012 par le Hezbollah, ultra minoritaire). Leurs scores électoraux ne sont pas comparables (aucun député pour Hüda-Par, 59 pour HDP) mais chaque année pour fêter l’anniversaire de Mahomet à Diyarbakir, la cérémonie de Hüda-Par rassemble plusieurs dizaines de milliers de personnes.

La diversité de la société kurde est souvent ignorée en raison du discours du PKK selon lequel ses membres combattraient au nom de l’idéal kurde (socialiste, féministe et communautaire) tandis que les djihadistes, qu’il cherche à décrédibiliser, le feraient pour de l’argent ou des biens matériels, sous-entendu: ils ne peuvent être de «vrais Kurdes».

Ariane Bonzon
Ariane Bonzon (214 articles)
Journaliste
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