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Pourquoi internet ne suffit-il pas aux stars du web comme EnjoyPhoenix, Betty Autier, Norman ou Natoo?

Images extraites des comptes Instagram d'EnjoyPhoenix, Betty Autier et Caroline.

Images extraites des comptes Instagram d'EnjoyPhoenix, Betty Autier et Caroline.

Alors que tout leur réussit sur internet, ils sont nombreux à chercher quand même à remplir les rayons de la Fnac avec des livres.

«J'ai souvent hésité à me confier sur certains sujets et puis je me suis dit que c'était le moment ou jamais, ce n'est pas tous les jours qu'on sort un livre, encore moins chez Flammarion.» Début septembre sur sa page Facebook, la blogueuse mode Betty Autier annonçait officiellement à ses 650.000 fans l’arrivée de premier livre, sobrement intitulé Betty, le 5 octobre dans les librairies.

 

La couv' Premier exemplaire, les autres arrivent le 5 octobre (en précommande dans mon profil) #bettybook

Une photo publiée par Betty Autier (@bettyautier) le


Elle y raconte ses débuts dans le monde du blogging, le premier succès, la mise en place de son entreprise mais aussi ses problèmes, aussi bien liés à sa vie personnelle qu’aux haters d’internet, qui l’ont faite sombrer dans la boulimie et l’anorexie. Mais ce qui est fascinant dans sa démarche, au-delà de l'histoire, c’est de voir à quel point un livre représente pour elle un accomplissement presque aussi important que la carrière qu’elle s’est construite sur internet.

Et la blogueuse n’est pas la seule à avoir entrepris de quitter un temps ce web qui lui a tant apporté pour travailler sur des supports que l’on qualifiera de plus «anciens»...

Livres, cinéma, séries, BD, scène…  les talents du web sont désormais partout

Depuis près de deux ans, de nombreux blogueurs et YouTubeurs envahissent tous nos écrans, sans exception. EnjoyPhoenix est devenue animatrice pour Disney Channel. Norman, qui a connu le succès avec un one-man-show, a joué dans l’oubliable Pas très normales activités et dans le récompensé Mon Roi de Maïwenn. Il apparaîtra bientôt dans la deuxième saison de la très bonne série Dix pour cent. Citons également Jimmy Labeeu, qui semble avoir bien lancé sa carrière au cinéma, ou encore Jérôme Niel qui apparaît dans L’Idéal, de Frédéric Beigbeder.

Mais c'est du côté des libraires que ces talents semblent le plus s'épanouir. On peut ainsi mentionner les livres d’Andy, de Solange te parle, de Natoo, des ex-meilleures amies Caroline et Safia, de Kemar, du YouTubeur histoire Nota Bene, ou même la bande dessinée... de CyprienCette liste ne serait pas complète si l’on ne citait pas #EnjoyMarie, livre confession écrit par EnjoyPhoenix et vendu à plus de 210.000 exemplaires. Et ce phénomène n'est pas seulement lié à la France et son histoire si particulière avec la littérature: dans les pays anglo-saxons, Michelle Phan avec Make Up ou encore Pewdipie avec This Book Loves You ont tous connu un succès retentissant lorsque de leur passage en librairie.

Ce virage artistique et littéraire sonne évidemment comme une réponse aux médias qui ont toujours eu tendance à demander aux YouTubeurs et aux blogueurs, de façon souvent condescendante, ce qu’ils aimeraient faire «après» internet. Comme si internet n’était qu’un trampoline vers quelque chose de sérieux. Comme si internet ne permettait pas à des auteurs talentueux de produire du contenu parfois tout aussi intéressant que ce que l’on voit dans la librairie, à la télévision ou au cinéma.

Ainsi, lors de son passage dans «On n’est pas couché» fin 2015, Natoo a dû répondre à la question de Léa Salamé qui lui demandait «Comment vous vous voyez vieillir? Parce que vous allez pas faire des blagues sur YouTube à 50 ans. […] C’est quoi l’étape d’après?» Agacée, la jeune femme répond: «Comment vieillir, j’en sais rien. Vous savez comment vous allez être dans cinq ans, ce que vous allez faire?»


Mais en regardant tous ces talents, dont le succès phénoménal sur internet n’est plus à démontrer, on aurait envie de prendre le contrepied de Léa Salamé: Pourquoi aller ailleurs qu'internet? Le web fournit facilement à n’importe qui les moyens d’exprimer son talent en toute liberté, de le diffuser et, en cas de succès, de le commercialiser. On ne peut pas en dire autant du circuit habituel des maisons d’édition, où les jeunes auteurs ont parfois plus de chance de rencontrer Willy Wonka que de décrocher un contrat.

Le besoin de reconnaissance... et de matérialité

 «Quand ma maison d'édition Flammarion m'a contacté, explique Betty Autier par email, j'ai trouvé l'idée géniale, j'ai vu ça comme une magnifique opportunité de raconter des choses dont je n'avais pas forcément eu l’occasion de parler au fil des années sur mon blog.» Et pour partager son émotion lors de la sortie de sa bande dessinée, Cyprien parle d'un «truc de fou». «Je lis des tonnes de BD et de mangas depuis que je suis gamin, et je rêvais même de devenir réalisateur de BD.»


Kevin Tran, YouTubeur plus connu sous le pseudo «Le Rire Jaune», publie bientôt chez Michel Lafon un manga intitulé Ki & Hi, dont le premier tome sort le 26 octobre en collaboration avec la dessinatrice Fanny Antigny. Par mail, il nous a expliqué dessiner depuis l’âge de quatre ans et que, si c’est grâce à sa chaîne qu’il a pu publier ce manga, la publication de son premier manga est «la réalisation d’un rêve qui remonte à plus de treize ans. Il compte donc évidemment plus pour moi que n’importe quelle vidéo que j’ai pu faire».


Stéphane Carrière, responsable des éditions Anne Carrière, et à qui l'on doit le premier livre d'EnjoyPhoenix, m'explique que les jeunes accordent une importance au livre en tant qu'objet: «C’est une erreur que d’opposer les YouTubeurs et leur jeune public aux livres. Les jeunes lisent beaucoup, l’édition adolescente se porte très bien, le public de Marie Lopez [nom d'EnjoyPhoenix] achète les grandes sagas qui leur sont destinées. Marie aussi lit énormément, elle a toujours aimé les livres, on lit dans sa famille.»

L'éditeur nous explique également que l'importance du livre n'est pas seulement due à son format. En choisissant d'écrire, Marie Lopez affirmait son besoin de recul et de réflexion sur ce qu'elle avait à dire, notamment en ce qui concerne le harcèlement scolaire: «Elle a voulu écrire un livre pour prolonger avec son public la conversation qu’elle avait commencé à avoir en vidéo. Elle considérait qu’il y avait un certain nombre de sujets qui étaient plus adaptés à l’écrit, car elle pouvait prendre son temps.» Le livre, plus que la vidéo ou le blog, est un espace plus adapté à un discours sérieux sur des questions importantes pour un lectorat jeune et adolescent.

Il était donc logique que cette importance donnée aux livres et à leur écriture cache aussi, parfois, un besoin de reconnaissance et de crédibilité. Après tout, ils ont grandi avec des vedettes du XXe siècle, qui diffusait leur art sur des supports comme le livre:

J’ai tout le temps envie de prouver quelque chose, que ce soit à mon public ou aux autres YouTubeur

«Il y a effectivement une envie chez moi d’être reconnu, respecté, avoue Kevin Tran, tout en affirmant que la célébrité n’a jamais été son but quand il s’est lancé sur YouTube. J’ai tout le temps envie de prouver quelque chose, que ce soit à mon public ou aux autres YouTubeurs. En ce sens, ce manga est certes l’accomplissement d’un rêve, mais j’ai travaillé comme un acharné dessus car je ne voulais surtout pas qu’un lecteur se dise: “C’est pas terrible comme manga, c’est publié juste parce que Kevin est connu”. Non, je voulais le surprendre et qu’il se dise: “Je ne pensais pas qu’il était capable de ça.”»

L’envie de matérialiser leur carrière, étant donné qu’internet reste au fond qu’une suite de chiffres binaires vite balayés par des contenus plus récents, est également très importante pour la postérité de leur carrière. Un livre se garde bien haut sur une étagère, une photo avec filtre se noie au fond d’un profil Instagram. «La musique, la vidéo, les films… Ce sont des contenus maintenant dématérialisés, m'explique par téléphone Guillaume Talavera éditeur chez Michel Lafon, qui s’est occupé des livres de Natoo et de Kevin Tran. Quand on créé un contenu comme un livre, on a un objet à toucher et auquel tout le monde est encore attaché. Et pour eux c’est un vrai challenge d’imaginer de nouvelles manières de faire lire les gens.» 

«J'aime internet et les supports numériques, mais ils ont leurs failles, confirme Betty Autier. Ils disparaissent, s'effacent. C'est un grand paradoxe, il y a d'un coté cette profusion d'informations et de l'autre cette possibilité de disparaître totalement. […] Le support change tout, le papier c'est noble, les choses sont concrètes, restent, deviennent officielles d'une certaine manière.»

Une évolution logique de stratégie pour les maisons d'édition

Et c’est là qu’intervient l’explication plus pragmatique, plus économique. Le talent web peut développer ses sources de revenus. Betty Autier nous le dit sans détour, un livre est aussi «un acte d'achat qui donne de la valeur, contrairement à un site ou un compte Instagram qu'on peut consulter gratuitement.»

Notons une exception néanmoins: Klaire fait Grr a publié un livre compilant des commentaires haineux reçus après ses critiques contre Marion Maréchal-Le Pen et ses positions sur le Planning familial. Un livre dont elle vient de reverser les recettes (environ 14.000 euros) à l'association.


Du côté de l’édition, il y a deux avantages. Evidemment, signer un jeune homme ou une jeune femme qui bénéficie d’une large communauté de fans avec qui il ou elle a noué une relation spéciale est un avantage déterminant quand il s’agit de communiquer autour du produit en question. Pourtant, comme nous le précise Stéphane Carrière, rien de nouveau dans ce genre de démarche:

«Il n’y a aucune différence entre aller chercher un YouTubeur et aller chercher Christophe Galfard, qui fait des chroniques sur l’astrophysique sur France Inter. C’est ce que l’édition a toujours fait: Une personne a quelque chose à dire, il a un public, on va aller voir s’il elle a envie de faire un livre. La démarche n’a rien de nouveau, il s’agit simplement d’un nouveau vivier de créateurs.»

Et pas n’importe quels créateurs, si l’on croit Guillaume Talavera: «Ils sont déjà créatifs, ils sont réalisateurs, monteurs, ils écrivent... Alors ils font leur livre de A à Z, avec l’équipe de la maison d’édition certes, mais vraiment en tant qu’auteurs, pas simplement comme des personnalités qui sont aidées. Ils ont une approche complète de leur livre. Kevin Tran, par exemple, a dessiné ses planches avant que la dessinatrice les refasse.» Pour ces jeunes talents, qui ont toutes les casquettes, le livre est un support comme un autre pour exprimer leur créativité. Mais le challenge de format et de créativité leur permet de créer des livres que les maisons d'édition jugent bien plus originaux que d’habitude. 

Il s’agit donc d’une évolution logique et bienvenue à la fois pour les stars du web et les grandes sociétés d’édition. Et cette ambition pourrait même prendre de plus en plus de place dans les mois et les années qui viennent. En réalisant un rêve de gosse, en se lançant un challenge, en jouant avec les formats, ces talents portent en eux le renouvellement d'une partie de la création littéraire française. «J’ai rêvé tellement longtemps de ce moment que maintenant que j’ai le pied dedans, je ne quitterai cette pièce pour rien au monde, raconte Kevin Tran. Je veux faire plusieurs Ki et Hi, j’ai une autre idée de série en tête aussi. Les Français, nous représentons le deuxième pays le plus consommateur de manga au monde et pourtant il y a si peu de mangaka dans notre pays, je pense qu’il y a beaucoup de choses à faire.»

Du côté des blogueuses mode, Betty Autier nous confie ne pas avoir de projet immédiat de nouveau livre, mais Enjoy Phoenix en revanche va revenir sur le devant de la scène début novembre. Celle qu’il faut désormais appeler Marie Lopez (le détail est important) s'apprête à sortir de ce qu'elle produisait jusque-là pour publier son tout premier roman, Carnet de routes. Le résumé, déjà disponible, promet un livre complètement différent de ce que l'on connaissait de la jeune femme:

«Une étudiante en architecture, une YouTubeuse, un jeune homme trop tranquille nommé Marco, un moniteur d'auto-école et un professeur d'université... Cinq personnages aux destins dissemblables vont former un groupe hétéroclite et fantasque à la faveur du permis de conduire.»


La sortie événement de Carnet de routes, et son succès qui s'annonce, présagent l'arrivée de bien d'autres livres de blogueurs et de YouTubeurs dans les mois qui viennent. Désormais, il faudra donc s'habituer à ces stars du web quand vous déambulerez dans les rayons de votre librairie. Que vous le vouliez ou non.

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