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Un bouleversement du vote est en cours

Alain Juppé lors des municipales 2008 à Bordeaux. JEAN-PIERRE MULLER / AFP.

Alain Juppé lors des municipales 2008 à Bordeaux. JEAN-PIERRE MULLER / AFP.

Successivement de conviction, utile ou stratège, le vote est aujourd'hui devenu tacticien: la polémique autour de la primaire à droite en est l'illustration.

Un déjeuner dominical a été le déclencheur de cette chronique. Sur six convives de gauche, trois jurèrent qu'ils avaient la ferme intention de participer à la primaire de droite pour barrer la route à Nicolas Sarkozy. En dépit de mes vibrants rappels à l'honneur électoral, un quatrième s'est même laissé tenter par le vote gaucho-juppéiste au terme d'une discussion houleuse.

Bref, l'affaire n'est pas aussi anecdotique qu'on pourrait le croire. La gauche est en si piteux état, et souffrant de mille divisions, que son élimination du premier tour de l'élection présidentielle est, à tort ou à raison, largement considérée comme une fatalité.

Se situant explicitement dans le cadre de cette hypothèse, Jean-Pierre Raffarin, l'un des soutiens principaux du maire de Bordeaux, se montre ainsi ouvertement tentateur pour les électeurs de gauche au désespoir: «De sorte que les électeurs de la primaire se retrouveront peut-être face à ce choix: voulez-vous Sarkozy-Le Pen ou Juppé-Le Pen au second tour de la présidentielle?»

La délicieuse tentation d'éliminer Sarkozy

C'est sans doute Daniel Schneidermann qui a le mieux résumé, sur son excellent site Arrêt sur images, la délicieuse tentation à laquelle succomberaient les électeurs de gauche votant à la primaire de la droite et du centre: «Deux euros, pour contribuer à ma modeste place à renvoyer le Gaulois dans ses forêts au milieu des sangliers, à l'y renvoyer pour de bon, pour toujours (et accessoirement devant les tribunaux), c'est donné, c'est tentant.»

Bien sûr, il y a l'objection de l'honnêteté intellectuelle et politique, la légitime répugnance d'un électeur de gauche digne de ce nom à «s'engager sur l'honneur» en signant cette phrase: «Je partage les valeurs républicaines de la droite et du centre et je m’engage pour l’alternance afin de réussir le redressement de la France.»

D'aucuns ergotent en soutenant qu'un type de gauche peut parfaitement partager les valeurs «républicaines» de la droite, mais absolument pas ses positions économiques ou sociales, ou encore qu'il n'est pas précisé de quelle alternance il s'agit exactement. La triste vérité est cependant que l'honneur n'est plus exactement ce qu'il était dans une société où le calcul, le cynisme et la dérision s'étalent de toutes parts.

Se faire élire par les voix de gauche ou du FN

Au demeurant, les principaux acteurs concernés jouent eux-mêmes la carte d'une primaire débordant dangereusement ses contours électoraux naturels. «Homme de droite» mais «ouvert et porté au rassemblement», Alain Juppé n'hésite pas à lancer des appels aux «déçus du hollandisme» pour qu'ils «viennent» à la primaire de la droite.

Nicolas Sarkozy s'en est naturellement indigné: «Je dis aux électeurs de la droite et du centre: ne vous laissez pas voler votre primaire!» Mais il est mal placé pour faire le leçon. Lui même ne cesse de faire des appels du pied aux électeurs du FN, encore dernièrement en accordant une longue interview à Valeurs actuelles.

Dans une parfaite symétrie, Juppé et Sarkozy peuvent ainsi légitimement s'accuser de vouloir l'emporter avec des suffrages étrangers à leur famille politique. L'ancien président: «Quand on cherche à se faire élire par les voix de gauche, on se prépare à mener une politique qui donnera des gages à la gauche.» Réplique de l'ancien Premier ministre: «Quand on cherche à se faire élire par les voix du Front national, on risque de mener une politique inspirée des thèses du Front national.»

La morale de l'histoire, c'est que les apports d'électeurs clandestins à la primaire de droite pourraient dés lors s'annuler. Selon la dernière enquête Cevipof-Ipsos, l'électorat potentiel de ce scrutin serait composé de 10% d'électeurs de gauche mais d'autant d'électeurs du Front national.

Les coups de billards à trois bandes

La participation à la primaire d'un camp d'électeurs adverses ne serait toutefois pas une nouveauté absolue. En 2011, des citoyens de droite avaient marginalement voté à la primaire organisée par le Parti socialiste. Nombre d'entre eux avaient soutenu Manuel Valls, le candidat le moins éloigné de leurs idées. Qui osera, avec le recul, prétendre qu'ils n'avaient pas vu juste?

Encore les coups de billard électoraux à trois bandes ne sont-ils jamais d'une logique irréfutable. Michel Vauzelle, ancien président socialiste de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur, suggère ainsi sur Twitter «aux socialistes qui veulent voter Juppé à la primaire de voter Sarkozy pour que la gauche ait une chance à la présidentielle».

L'argument peut se soutenir. La seule chance, même si elle est faible, que la droite ne soit pas qualifiée pour le second tour de la présidentielle serait qu'elle soit suffisamment divisée. La victoire de Sarkozy à la primaire de la droite, en déclenchant automatiquement une nouvelle candidature de François Bayrou, favoriserait l'émergence d'un tel scénario. Mais reconnaissons que le pari est pour le moins risqué...

Du vote stratège au vote tactique

Il y a très longtemps, l'acte électoral était infiniment plus simple. Chacun votait sagement en fonction de ses caractéristiques sociales. Une femme âgée fidèle de la messe dominicale accordait régulièrement son suffrage aux conservateurs. Un jeune ouvrier athée votait presque à coup sûr pour la gauche. Les variables lourdes de la sociologie organisaient des électorats admirablement stables pour le plus grand confort des politologues.

C'était aussi l'époque où les identifications partisanes étaient très prégnantes. On restait fidèle au même camp, et souvent au même parti, toute son existence durant. Il était en outre fréquent que la couleur du vote se transmette de génération en génération, ce qui contribuait à une impressionnante stabilité de la géographie électorale.

Et puis est venu le temps de l'«électeur stratège». La volatilité électorale s'est répandue à mesure que les pesanteurs sociologiques dictaient moins le vote et que les fidélités partisanes s'étiolaient. Une fraction des votants –les plus jeunes, diplômés, modérés– s'est adonnée à de multiples vagabondages politiques, franchissant allègrement la frontière droite-gauche d'une scrutin à l'autre, et s'abstenant à l'occasion.

Le fameux «vote utile» est aussi l'enfant de cette mutation. On ne choisissait plus son bulletin de vote en fonction de son identité politique et de ses fidélités ancestrales, mais en rapport avec les chances supposées de victoire des candidats en présence. L'omniprésence des sondages d'intentions de vote a joué en rôle majeur dans cette conversion de l'électeur aux calculs politiques au détriment de ses convictions propres.

L'électeur tacticien est le stade suprême de l'électeur stratège. Il ne s'agit plus alors de composer pour faire triompher son camp politique mais de ruser pour éviter le pire. Dans un contexte de désaffiliation partisane et de désarroi idéologique, le citoyen déboussolé en est réduit à se demander comment donner un coup de pouce à ce qu'il considère comme le moindre mal. Et c'est ainsi qu'un honnête électeur de gauche s'apprête à voter discrètement pour Juppé à la primaire de la droite...

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