Partager cet article

«Payer pour travailler», c'est déjà une réalité

Workspace | tomatoeblue via Flickr CC License by

Workspace | tomatoeblue via Flickr CC License by

Dans son livre «Va-t-on payer pour travailler?», la journaliste Valérie Segond enquête sur des dérives du travail low cost et de la flexibilité qui se généralisent.

«Plus le chômage est élevé, plus le droit de travailler se paie cher», résume la journaliste Valérie Segond dans son livre Va-t-on payer pour travailler? (publié le 12 octobre aux éditions Stock). Elle nous le fait constater. C'est que certaines situations se sont banalisées: payer sa formation et sa qualification pour voler sous les couleurs de Ryanair; payer pour accéder à un stage de reconversion auprès d’une association après un licenciement; payer pour acquérir une franchise et rebondir lorsqu’on est un cadre au chômage.

Mais aussi payer de sa personne en se déqualifiant lorsqu’on est jeune diplômé en additionnant les stages à des fractions de Smic pour être moins cher que son voisin et espérer pouvoir revendiquer un début d’expérience professionnelle sur son CV. Payer en acceptant aussi des rémunérations qui, dans les services d’aide à la personne, ne couvrent que 70% du travail effectif. Payer aussi, sur son temps, comme cadre en travaillant sans limite dans le système des forfaits jours et en accumulant les heures gratuites jusqu’au burn-out pour atteindre ses objectifs. Ou payer lorsqu’on est auto-entrepreneur et corvéable à merci, en faisant l’impasse sur la rentabilité pour obtenir des missions à un coût moins élevé qu’un salarié…

C’est sur la base de tels constats, et en les analysant, que Valérie Segond, dans son livre Va-t-on payer pour travailler?, décrit des réalités qui peuvent être des transgressions au droit du travail, mais pas toujours, loin s’en faut. Et c’est bien le problème.

Tous les secteurs d'activité concernés

Le travail low cost a maintenant investi tous les secteurs d’activité pour tous les personnels, quelles que soient leurs qualifications, de l’apprenti  au jeune diplômé, du travailleur détaché au chercheur, du graphiste et du journaliste à l’avocat qui passent par des plateformes informatiques où tout le monde casse ses tarifs pour décrocher un petit contrat…  Et qui paient pour accéder à ces plateformes, comme dans le cas d’Uber.

Avec, en toile de fond, une consternante vérité:

«Le travail est devenu si rare et si vital qu’au-delà du travail gratuit, on va voir que de plus en plus de personnes qui ont été sorties de l’emploi sont aujourd’hui prêtes à payer pour travailler.»

 Le Rubicon est franchi.

Cette régression mine le pacte républicain. Toutes ces situations qui sont analysées sous le scalpel de la journaliste, nous les vivons, directement ou par procuration. C’est tout l’intérêt de cette enquête en prise directe avec le terrain, menée sur plusieurs années auprès de centaines de personnes, et notamment des inspecteurs du travail. On n'y décèle pas la moindre posture politique –sauf à considérer que tous les pouvoirs en prennent pour leur grade–, tous ceux qui ont laissé ces excès se développer en contradiction avec l’histoire qu’ils se plaisent à inventer, et qui sont vécus «comme une véritable injustice, voire une trahison» sont responsables. La méthode journalistique de l’auteure se veut transparente et rigoureuse. L’objectif est atteint. Les mélenchonistes, toutefois, y feront leur miel.

Aussi bien pour les jeunes poussés dans un labyrinthe lorsqu’ils cherchent à intégrer le marché du travail que pour tous les autres confrontés aux rapports de force dans la compétition pour l’emploi. «Le pacte républicain a été rompu», juge la journaliste qui dénonce le mensonge d’une situation «insupportable pour ceux qui ont cru à la République, au mérite, à l’égalité des chances». Une situation qui empêche «la construction d’une vision commune ou chacun peut trouver sa place».

Et si l’accumulation de ces désillusions qui prennent leurs racines dans le travail low cost et la régression des droits fondamentaux liés au travail, alimentait l’effritement de notre capacité actuelle à vivre ensemble en minant «notre contrat social», s’interroge Valérie Segond ? La réponse est dans la question. Le problème posé par le low cost dans le travail va bien au-delà d’une simple réduction des coûts.

Le «foutoir des chiffres»

Toutefois, pour réagir, il faudrait que des éléments de réflexion soient vraiment disponibles. Comme le coût réel et la durée effective du travail. Des outils existent, mais ils sont biaisés.

La journaliste a pris le temps d’analyser le mode de calcul du coût du travail établi par l’Insee… pour découvrir que les petites entreprises de moins de dix salariés où les salaires sont plus bas ne sont pas pris en compte à travers la méthodologie, que le coût de la main d’œuvre des travailleurs indépendants comme les auto-entrepreneurs n’étaient pas pris en compte dans ce coût… et bien d’autres aberrations parce que «les nouvelles formes d’emploi sont trop hétérogènes pour qu’on les comprenne dans le coût du travail», reconnait-on à l’institut.

Ainsi, le «foutoir des chiffres» ne cacherait qu’une méconnaissance de la diversité des formes d’emploi, et le coût réel du travail en France (intégrant les niches et innombrables exonérations de charges sociales) ne serait pas aussi élevé que la statistique officielle ne l’établit. Finalement, tout le monde disserte à partir de chiffres erronés.

Même chose pour le temps de travail. Que veut dire aujourd’hui le procès fait aux 35 heures lorsque des fonctions autrefois dévolues à des salariés sont externalisées auprès de consultant hors de l’entreprises ou à des auto-entrepreneurs, hors de toute réglementation sociale pour s’affranchir de la durée légale du travail?

Et même parmi les salariés, que recouvre le temps de travail lorsque les tâches sont préalablement quantifiées pour parvenir à une durée théorique bien inférieure à la durée effective ? Lorsque le temps, pour un employé d’un centre d’appel, n’est comptabilisé qu’à partir du moment où il décroche le téléphone, et non quand il entre dans l’entreprise ? Lorsque le temps passé au vestiaire à endosser une tenue de travail n’est plus pris en compte alors qu’il l’était autrefois?

Le découpage des métiers en microtâches associé à la flexibilité permet aux employeurs de ne payer que les temps les plus productifs du travail, et d’employer gratuitement le salarié pour le reste du temps qui lui est néanmoins nécessaire pour accomplir l’ensemble de sa tâche, démontre Valérie Segond.

«Comme chez Ryanair où les pilotes ne sont pas rémunérés pour les temps de préparation des vols, la flexibilité a consisté à transférer sur ces salariés les temps d’attente, tous ces temps improductifs mais incontournables qui font pourtant partie du job», insiste-t-elle.

Ce qui est une autre façon de payer pour travailler. Et d’entrer dans l’ère du «boulot no limit».

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte