Culture

«Crisis in Six Scenes» de Woody Allen, l'art de faire une bonne série sans en avoir l'air

Boris Bastide, mis à jour le 14.10.2016 à 15 h 05

Largement boudé par la critique, le nouveau projet du new-yorkais pour Amazon vaut pourtant le détour au-delà d'une ouverture un peu poussive.

«Crisis in Six Scenes»

«Crisis in Six Scenes»

Mise en garde: l'article contient des spoilers.

S'il y a une série que j'attendais tout particulièrement cette année, c'est elle. Il m'a donc fallu patienter jusqu'au début de cet automne pour mettre fin à près d'un an et demi d'un suspense insoutenable. Non, je ne parle pas ici du mastodonte Westworld, diffusé par HBO, avec Anthony Hopkins, Ed Harris et Evan Rachel Wood et tout un tas d'autres androïds étranges, mais d'un objet en apparence bien plus modeste. Une simple comédie en six épisodes d'à peine plus d'une vingtaine de minutes chacun (imaginez un quart d'une saison de Friends, oui c'est court) diffusée sur Amazon video. Sauf que voilà Crisis in Six Scenes a la particularité d'avoir été écrite et réalisée par Woody Allen.

Pour les inconditionnels du cinéaste comme moi (pour ceux qui auraient raté l'épisode précédent, j'en parlais longuement ici), l'idée même d'un tel projet est totalement incongrue. Non pas à cause du grand âge du réalisateur —81 ans le 1er décembre prochain—, ou de l'incompatibilité de son esthétique avec celle des séries. La première chose qui m'est venue à l'esprit lors de l'annonce du projet en janvier 2015, ce sont toutes ces diatribes que le cinéaste a multiplié contre la télévision que ce soit par exemple dans Annie Hall ou Manhattan. Après tout, une de ses citations les plus célèbres n'est-elle pas: 

«La vie n'imite pas l'art, elle imite la mauvaise télévision.» L'art et la mauvaise télévision, presque un oxymore. Deux territoires antagonistes. Incompatibles dans l'imaginaire allenien.

Alors, comment Woody allait-il se sortir de ce casse-tête? Par une pirouette scénaristique, bien entendu. C'est même un des running gags des six épisodes. Dans Crisis in Six Scenes, le New-Yorkais s'est offert le rôle de Sidney Munsinger, un ancien publicitaire reconverti en écrivain raté qui s'est donné pour objectif... d'écrire une série télé. Par facilité. Pour l'argent. Sauf que l'exercice bien entendu va se révéler beaucoup plus ardu qu'espéré. Voire impossible. Entre-temps, son quotidien bourgeois aux côtés de son épouse (Elaine May), conseillère conjugale, et d'un jeune homme hébergé par le couple (John Magaro), est perturbé par l'arrivée soudaine d'une militante gauchiste recherchée par la police (Miley Cyrus).

«Je m'attends à être immensément embarrassé»

Il est tentant de lire ici dans les difficultés créatives du héros une confession de celles de son auteur. Télérama ne se prive pas de rappeler dans sa critique que Woody Allen avait déclaré au Los Angeles Times dès 2015: «C'était une erreur catastrophique [d'accepter de faire une série, ndlr]. Je n'ai aucune idée de ce que je fais. Je patauge. Je m'attends à être immensément embarrassé.» De même, il confessait au Hollywood Reporter en mai dernier: 

«C'était beaucoup plus difficile à faire que je ne le pensais. Dans ma tête, je m'étais dit: “tu n'as qu'à glisser ce projet entre deux films. Ca ne va pas être bien dur, c'est juste de la télévision”. Mais, ces dernières années, les séries télé ont réalisé d'immenses progrès. Je ne pouvais pas juste m'en débarasser.»

Vous l'aurez sans doute déjà compris, la ruse n'a pas pris auprès de tout le monde. Cette mise en abyme et ses aveux alimentent aujourd'hui une vague de commentaires mitigés voire très négatifs sur la série. Télérama comme le Guardian reprochent à Woody Allen sa facilité et une part de cynisme. Dans une violente diatribe, Hollywood Reporter l'accuse d'avoir fait ce projet pour l'argent «sans aucun souci pour ceux qui le regarderont». Première cite des propos rapportés par Deadline dans lesquels Woody Allen dit ne pas avoir été aussi bon qu'il le pensait, avant de lui reprocher un téléfilm bâclé. 

Pendant que son personnage s'empêtre dans un embarrassant projet de série mettant en scène des hommes des cavernes, le réalisateur, lui bien sûr, va en réalité au bout de son idée

Le procès qui est fait à Crisis in Six Scenes utilise là quelques raccourcis. D'une part, Woody Allen n'a jamais été d'un enthousiasme débordant pour la qualité de son œuvre. C'est le moins que l'on puisse dire. Je parle ici d'un cinéaste qui a supplié son producteur de ne pas sortir Manhattan parce qu'il avait honte du résultat. D'un cinéaste qui a lui-même mis en scène son rapport aveugle à la fabrication de ses films dans Hollywood Ending, à l'aide d'un personnage de réalisateur perdant la vue en plein tournage. Dans l'interview citée plus haut au Hollywood Reporter, il rappelle que, si ça ne tenait qu'à lui, il garderait moins d'une dizaine de ses œuvres et effacerait tout le reste.

D'autre part, un des aspects qui m'attire le plus dans le cinéma de Woody Allen, et dont personne ne semble faire beaucoup de cas ici, c'est son goût du jeu. Y compris dans son rapport à sa propre image. La mise en abyme de Crisis in Six Scenes n'est pas à prendre au premier degré. Pendant que son personnage s'empêtre dans un embarrassant projet de série mettant en scène des hommes des cavernes, le réalisateur, lui bien sûr, va en réalité au bout de son idée. On peut lire là une manière modeste de faire les choses sans avoir l'air de les faire. Il est à noter que ce goût du faux-semblant se retrouve jusque dans le titre, puisque si la série est divisée en six épisodes, chacun est loin de ne comprendre qu'une seule scène.

Alors, série ou film?

Le principal reproche fait à Woody Allen est alors d'avoir tourné non pas une série, mais un film qu'il a artificiellement découpé ensuite en six épisodes. La remarque revient dans quasiment toutes les critiques. Remarque d'autant plus étrange qu'aujourd'hui, les séries explorent de multiples formats, durées et dispositifs narratifs sans que leur statut soit généralement ainsi questionné. Après tout, il ne fait qu'appliquer à la comédie une manière linéaire de tenir un récit que l'on retrouve dans chacune des deux premières saisons de Fargo par exemple. Surtout que si le scénario suit résolument une intrigue jusqu'à sa conclusion, plusieurs traits témoignent d'un vrai souci de coller à une esthétique télévisuelle.

Le générique, d'abord, qui aux longs crédits traditionnels sur fond noir et musique de jazz laisse vite la place à un montage d'images donnant à voir les troubles sociaux des années 1960, le tout baigné d'une musique rock –Jefferson Airplane, «Volunteers». Le spectateur est ainsi tout de suite immergé dans le contexte historique de l'époque à l'aide d'images que de nombreux Américains ont probablement découverts. 

Visuellement aussi, Crisis in Six Scenes arbore une lumière beaucoup plus neutre que dans ses films. L'image est moins sophistiquée pour une plus grande clarté. La concentration d'une grande partie de l'action dans la maison de Sidney Munsinger ajoute au côté théâtralisé que l'on peut retrouver dans certaines sitcoms. Enfin, Woody Allen abuse du «cliffhanger» terminant chacun des segments sur une action comme suspendue dont la résolution n'est révélée qu'au tout début de l'épisode suivant, de l'intrus qui pénètre dans la maison à l'explosion d'une bombe.

La mécanique du rire

Ce qui a pu décontenancer une partie des critiques et amateurs de séries contemporaines, c'est sans doute le refus de Woody Allen de prendre son temps avec ses personnages. Outre la longueur de l'ensemble, pour le moins très ramassée, ceux-ci restent très en surface. Ils sont au service de nombreux bons mots –qui ne font pas toujours mouche il est vrai, à l'image d'une scène d'ouverture très poussive– et de la mécanique scénaristique (très drôle Gad Elmaleh en mari cocu). Plus que les trajectoires individuelles somme toute assez convenues, c'est le tableau d'ensemble qui donne toute sa valeur à Crisis in Six Scenes.

C'est là sans doute que Woody Allen, que ce soit dans ses films récents –le titre Café Society annonçait déjà le programme– ou dans ce nouveau projet, est le plus sériel, au sens presque balzacien du terme: le voilà peintre de la comédie humaine. Les points de vue de chacun des personnages ne valent pas tant pour eux-mêmes que pris dans un plus vaste système d'échos et d'antoganismes. Un foisonnement d'idées qui offre une plus large perspective sur nos existences.

Le choix de situer son récit dans les années 1960 est assez révélateur de cela. Malgré le name dropping amusé de personnalités totalement oubliées, Crisis in Six Scenes ne cède pas à une fascination pour les sixties façon Mad Men. Outre un effet rétro-comique rappelant OSS 117, cette Amérique en guerre, comme déchirée de l'intérieur, notamment par les conflits raciaux, fait bien entendu écho à celle d'aujourd'hui. Quand Lennie Dale critique la mainmise des grandes entreprises sur le pays, le commentaire nous semble contemporain. D'ailleurs, la chanteuse Miley Cyrus, qui a récemment pris plusieurs positions marquées pour se distancier du star-system, a confessé à Elle que, si elle avait accepté de jouer ce personnage, c'est qu'elle se reconnaissait complètement dans son engagement.

Aujourd'hui, le réalisateur plie toutes les formes, les personnages, les époques à son propre univers, l'ensemble de son travail de fiction pouvant presque être perçu comme une grande série télé

Mais, là encore, ce dispositif somme toute classique ne se contente pas d'un simple jeu de miroir. Il ajoute à cela un effet de distanciation. De l'Amérique des années 1960 à celle d'aujourd'hui, le terrorisme n'est plus le même, mais les passions, elles, ne bougent pas, comme si les hommes ne pouvaient changer leur nature profonde. Midnight in Paris jouait déjà sur le même effet quand Owen Wilson rencontrait, au cœur du Paris des années 1920 dont il était si nostalgique sans l'avoir vécu, Marion Cotillard qui elle-même rêvait à un âge d'or qui se serait situé au XIXe siècle. Cet effet d'écho entre deux époques, comme on en trouve dans Crisis in Six Scenes, permettait d'élargir le propos au-delà des apparences à notre rapport intime au présent. Là, il le fait avec la thématique de l'engagement politique.

Rester vivant

Inutile dès lors d'attendre une révolution allénienne qui ne viendra jamais. Le sous-texte de la série est clair là-dessus, il n'y a sans doute rien que le cinéaste craint plus qu'une révolution. Woody Allen travaille plutôt sur la variation, le changement. Il est devenu l'anti-Zelig, du nom de son personnage caméléon qui prenait l'apparence de tous ceux qu'il approchait. Aujourd'hui, le réalisateur plie toutes les formes, les personnages, les époques à son propre univers, l'ensemble de son travail de fiction pouvant presque être perçu comme une grande série télé dont chaque projet serait un nouvel épisode.

Dès lors, ce qui travaille profondément toute l'œuvre allénienne, c'est la circulation du sens et l'effet d'accumulation, tels les patients qui s'agrégent dans la maison de la conseillère conjugale et réinventent une nouvelle conversation. Woody Allen n'a pas son pareil pour faire s'entrechoquer différentes conceptions de l'existence, et voir tous les ressorts comiques et dramatiques que l'on peut en tirer. Prolongement souterrain et farceur de Meurtre mystérieux à Manhattan, Crisis in Six Scenes est d'abord un touchant règlement de compte avec le statu quo, la routine. Il y a quelque chose d'assez jouissif dans cette confrontation entre une jeune génération et ce large groupe de personnages du troisième âge où, peu à peu, les idées sont emportées dans une folle mécanique burlesque qui dévaste tout sur son passage.

Là où il y a de la vie, il y a de l'espoir et de l'absurde, semble nous dire Woody Allen. Et c'est encore ce qui a le plus de valeur. Faussement superficiel, Crisis in Six Scenes célèbre avec modestie le progrès, la prise de risque, quitte à manquer de se perdre. Woody Allen qui se lance dans un projet de série, ce n'est que ça. Une manière de regarder devant soi plutôt que derrière, tout en ne perdant pas de vue ses propres armes. Le réalisateur le pressent, s'arrêter, c'est déjà mourir un peu. Son prochain long métrage avec Kate Winslet et Justin Timberlake est déjà en cours de tournage.

Boris Bastide
Boris Bastide (106 articles)
Éditeur à Slate.fr
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