Economie

La vraie réforme de la finance n'est pas pour demain

Moisés Naím, mis à jour le 05.11.2009 à 22 h 52

L'occasion a encore une fois été manquée.

C'est toujours la même chose. La reprise économique est venue plus tôt que prévu. Elle a été aussi soudaine que l'effondrement financier. Le trimestre dernier, la croissance économique américaine a été de 3,5% en rythme annuel. Au début de l'année, selon les gros titres des journaux, nous étions sur le point de subir une dépression plus sévère que celle des années 30 et la stagnation devait durer une génération.

Désormais, nous savons que les experts, les gouvernements et les investisseurs qui n'ont pas vu venir le krach n'ont pas non plus vu venir la reprise de l'activité économique mondiale. Evidemment, les pessimistes pensent que ce n'est pas une véritable reprise et qu'une rechute est inévitable. Il est vrai que les déficits fiscaux et la dette publique sont encore considérables, les taux de chômages de plus en plus élevés et le système financier encore très précaire. Mais alors que l'inquiétude est palpable, les grandes économies du monde croissent plus et plus vite que ce qu'aucun expert n'avait anticipé.

La même situation s'était déjà produite lors des nombreux accidents financiers des années 90 dans les pays émergents. En Asie, en Amérique latine et en Russie, la reprise avait été aussi rapide et aussi surprenante que les crises elles-mêmes. Mais si, de toute évidence, la réactivation de l'économie est préférable à la récession prolongée, une reprise rapide comporte également des inconvénients: les responsables politiques perdent la volonté de réaliser les changements nécessaires pour éviter d'autres crises.

C'est ce qui s'est passé lors des précédentes crises financières, et je crains que cela ne se reproduise aujourd'hui. Au plus fort de la crise, les chefs d'Etat des pays les plus influents se sont réunis d'urgence et ont déclaré que la priorité absolue était de «renforcer l'architecture du système financier mondial». Ils se sont également engagés à «réduire les risques de crises récurrentes et à améliorer les techniques pour faire face aux crises quand elles surviennent». Joli discours. Dommage que ce soit exactement le texte du communiqué émis par les dirigeants du monde, il y a dix ans, lors du sommet qui s'était tenu en Angleterre et où il s'agissait de trouver des solutions à la crise financière asiatique.

Peu après ce sommet, à la surprise générale, les économies asiatiques se sont mises à croître à grande vitesse, éloignant la contrainte de réformer le système financier. Ainsi, dix ans et une grande crise plus tard, les leaders mondiaux actuels continuent de promettre qu'ils réformeront le système financier mondial. Et, comme leurs prédécesseurs, depuis la reprise, ils ne sont plus aussi déterminés à s'attaquer aux réformes.

Cela ne veut pas dire qu'il n'y aura pas de changements. On contrôlera davantage les banques et les rémunérations des banquiers seront plafonnées. On surveillera de plus près les paradis fiscaux. Mais ces règles et d'autres, nouvelles, ne s'appliqueront pas de la même façon partout. Chaque pays aura sa propre législation, interprétera les règles à sa manière et les mettra en œuvre avec différents niveaux d'enthousiasme. Par exemple, les responsables de la régulation du secteur bancaire en Allemagne auront des motivations un peu différentes de celles, admettons, de leurs homologues à Monaco. Ou en Russie.

Il n'y aura pas de nouvelle architecture financière mondiale, mais une combinaison de quelques initiatives multilatérales et de nombreux changements au niveau national. Si l'argent répond de plus en plus à des dynamiques internationales, les gouvernements, eux, continuent de dépendre de leurs réalités locales. Et si la régulation bancaire et financière repose sur des critères techniques, dans le monde entier, elle procède surtout d'un processus essentiellement politique.

Par conséquent, dans le «nouveau» système financier mondial, l'argent ne connaîtra toujours pas de frontière. En revanche, les gouvernements continueront d'agir dans le cadre de leur législation nationale.

Cette mosaïque irrégulière de règles créera des opportunités extraordinaires pour les spéculateurs. Les gouvernements pourront contrôler les banques traditionnelles et d'autres institutions financières. Mais pas toutes. Tous les banquiers ne seront pas employés dans des entreprises régulées par l'Etat. Par ailleurs, les plus ambitieux et talentueux d'entre eux ne resteront pas dans des sociétés où le gouvernement impose des plafonds de rémunération.

Nous verrons donc apparaître un système financier «dans l'ombre» qui, sans être illégal, générera d'immenses recettes grâces aux nouvelles règles. Inévitablement, un système mondial de régulation financière constitué de différents systèmes nationaux comportera des brèches et des contradictions. Par exemple, le fait d'exploiter une règle comptable obscure et inintelligible en Thaïlande qui crée des opportunités aux Pays-Bas, où la règle n'est pas la même, pourra s'avérer un business juteux. Ou le fait de créer des fonds de capital destiné à «arbitrer» les distorsions liées aux incohérences entre les régulations des différents pays.

Nombreux sont les spécialistes de la finance qui disposent des connaissances, des contacts, de la technologie et du capital nécessaires pour saisir ces opportunités et gagner beaucoup d'argent. Jusqu'à la prochaine crise...

Moises Naim

Lire également: Le déficit doit être détruit avant qu'il nous détruise, Banques: nationalisez les toutes!, Banques: le triomphe des coupables et Les bonus dans les banques ne sont pas près de disparaître.

Image de Une: Le parquet du New York Stock Exchange  Reuters

Moisés Naím
Moisés Naím (203 articles)
Editorialiste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte