Monde

Je suis Syrien, et aider des réfugiés m’a fait comprendre à quel point je suis chanceux

Temps de lecture : 3 min

Pour les réfugiés qui arrivent en Grèce après une traversée potentiellement mortelle, l'Europe n'est pour l'instant qu'un «gros mensonge».

Sur le port de Chioros, en Grèce, en avril 2016. LOUISA GOULIAMAKI / AFP.
Sur le port de Chioros, en Grèce, en avril 2016. LOUISA GOULIAMAKI / AFP.

Pour un Syrien, je m’en sors plutôt bien. Oui, j’ai été emprisonné par le régime de Damas, qui m'accusait de soutenir les forces étrangères et de menacer la sécurité nationale, et au Liban, où je fus notamment accusé d'être membre d'un groupe armé. Oui, j’ai été torturé. Oui, j’ai perdu tout ce que j’avais et oui, j’ai été séparé de ma famille pendant quatre ans. Mais je suis chanceux.

Je dis ça parce que, grâce aux persécutions du régime de Bachar el-Assad, j’ai pu obtenir l’asile politique en France. L’Etat m’est venu en aide financièrement et m’a aidé à apprendre le français. Plus que tout, je veux pouvoir rendre à ce pays ce qu’il m’a apporté.

Là où j’ai été le plus chanceux, c’est que l’asile politique m’a permis de m’envoler directement de Beyrouth à Paris. Je n’ai pas eu à affronter l’ignominie d’une traversée en mer potentiellement mortelle, suivie d’une marche sans fin pour atteindre un continent qui a décidé de fermer ses frontières à des gens comme moi. C’est la situation à laquelle sont confrontés des milliers de mes compatriotes en Grèce.

La fermeture en série des frontières des pays européens a traumatisé et désespéré des milliers de réfugiés, bloqués dans ce pays face un problème insoluble. Soit attendre dans l’espoir d’obtenir des papiers qui ne viendront probablement jamais, soit payer des passeurs pour arriver à destination illégalement, au risque de se voir expulsés.

J’ai commencé à reconstruire ma vie en France, mais je ne pouvais ignorer les souffrances de mes compatriotes. Je me suis rendu au camp de Nea Kavala, une ancienne caserne sale et mal-équipée du nord de la Grèce, faire du bénévolat dans un centre éducatif, «We Are Here».

Enfants, adultes ou personnes âgées ne reçoivent ni l’éducation ni l’aide dont elles ont besoin et à la recherche desquelles beaucoup ici ont fui leur pays. Sous l’écrasant soleil grec, par près de 40 degrés, s’entassent vieillards, femmes enceintes, malades et nouveaux-nés. Leurs tentes ne les protègent pas de la chaleur. Le camp n’a pas l’électricité: l’obscurité est totale une fois la nuit tombée. Construit sur le fond d’un lac asséché, il se transforme en marais à chaque pluie un peu importante.

«L’Europe est un gros mensonge»

Le camp manque aussi d’installations médicales. L’hôpital le plus proche est à des kilomètres. Les urgences entraînent souvent des tentatives frénétiques pour trouver un médecin, surtout en pleine nuit. Les médicaments sont rares.

«L’Europe est un gros mensonge», m’a dit Issa Alkheder, un ingénieur civil diplômé de la prestigieuse université d’Alep. Une réaction courante. «J’avais imaginé trouver du travail comme ingénieur et réaliser mes rêves. Mais ça fait six mois que mon frère et moi sommes coincés sous une tente dans le nord de la Grèce à attendre je ne sais pas trop quoi. C’est une morte lente.»

Les réfugiés du camp viennent de zones de guerre tout autour du monde. Il y a une certaine tension entre les différents groupes qui dégénère parfois en disputes violentes. Beaucoup se plaignent que souvent, les militaires grecs n’interviennent pas pour disperser les altercations et protéger les familles vulnérables et les enfants.

Ce manque de protection incite de plus en plus certaines communautés à constituer des gangs. La plupart des réfugiés ne se sentent pas en sécurité et accusent les militaires de ne pas leur offrir la protection qu’ils méritent.

Culpabilité

Hasan Elias, diplômé de physique de l’université Salahaddine en Irak, se retrouve lui aussi bloqué là.

«On a beaucoup souffert: on n’en pouvait plus, notre patience avait des limites. Grâce à Dieu, on a pu traverser la mer, c’est un miracle! Mais le choc a été énorme quand on est arrivés en Europe et qu’on a réalisé que les “droits de l’homme” n’étaient que des mots. On a du oublier nos rêves d’études et de futur. Notre réalité, aujourd’hui, ce sont des tentes déchirées.»

L’expérience a été probablement plus dure pour moi que pour la plupart des autres volontaires. J’étais un des rares arabophones et, comme je suis Syrien, beaucoup de réfugiés se raccrochaient à moi, croyant que j’étais leur chance de pouvoir quitter le camp ou au moins de recevoir plus d’aide.

Je me suis senti un peu coupable d’être dans ma situation et eux dans la leur. Ce qui nous différentiait semblait être le fruit du hasard. Une décision bureaucratique m’avait rendu un futur; une décision bureaucratique leur avait pris le leur.

L’Union européenne devrait offrir des solutions pour améliorer les conditions de vies des réfugiés et des demandeurs d’asile en Grèce. Elle devrait aussi aider des autorités grecques à court de moyens à fournir des abris appropriés, des installations sanitaires et un minimum de soins médicaux. C’est la seule manière de montrer aux réfugiés, qui pensaient que l’Europe était le chemin d’une vie meilleure, que leur rêve n’était pas une simple illusion.

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