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Le numérique offre une seconde chance aux littéraires

Xavier-Laurent Salvador, mis à jour le 07.10.2016 à 14 h 28

Il rend en effet nécessaire de réimplanter des problématiques de civilisation dans les parcours professionnels en entreprise.

LIONEL BONAVENTURE / AFP

LIONEL BONAVENTURE / AFP

Les humanités représentent aujourd’hui une chance pour la République d’offrir à sa jeunesse un espace d’intelligence et de culture communes, réunissant des personnalités venues d’horizons divers mais ayant des objectifs personnels, professionnels, familiaux différents. Mais ce cadre particulier de la formation est pensé comme un rapport top-down, pour parler à la moderne, un rapport condescendant de la part des institutions vers les jeunes adultes qui ne perçoivent aucun gain immédiat à adhérer au principe de cet humanisme scolaire qui ne semble pas, ou si peu, représenté dans le monde économique qui s’offre à eux.

Une des raisons principales de la désaffection dont souffrent aujourd’hui les filières traditionnellement dévouées à l’humain dans la formation scolaire (les lettres, l’histoire, la linguistique, la géographie humaine) puis universitaire trouve sans doute une partie de son explication dans ce débrayage entre les attentes de la formation humaniste suspectée d’être idéale et la «réalité» professionnelle dont il semble évident à tout le monde qu’elle s’économise de penser l’humain au cœur du système et qu’elle est dévouée à des impératifs empruntés aux sciences dures, forcément plus «réalistes», plus «pertinentes» que ne le sont les premiers.

La grande transition

La désaffection entre le public étudiant et les filières des humanités est quantifiable. Les IUT sont devenus des filières sélectives, certaines universités de proche banlieue parisienne recrutent un nombre élevé d’étudiants (plus de la moitié) issus de filières professionnelles, refusés en IUT, qui rentrent principalement dans les filières littéraires. Le nombre d’inscrits, à l’issue des études, dans les concours de recrutement sur les postes d’enseignement peine à se stabiliser et le mouvement centrifuge largement amorcé au début des années 2000 des étudiants de filière de prestige comme l’ENS est largement amplifié aujourd’hui, contribuant à renforcer le débrayage entre les humanités et la possibilité d’en vivre ailleurs que dans les carrières universitaires elles-mêmes. Ce mouvement va croissant actuellement, créant une endogamie dont il est impératif de penser les moyens d’en sortir.

Or, cette situation crée un paradoxe puisque, le volume des humanités se réduisant de générations en générations, le spectre des textes et des livres, des documents facilement accessibles par les gens de lettres ne cesse de se réduire au fur et à mesure alors même que dans le même temps ne cessent de croître les quantités de données numérisées à travers «le plasme numérique» des données massives que les grandes campagnes de numérisation portées essentiellement par les GAFA et quelques grandes institutions publiques rendent accessibles.

Le numérique, aujourd’hui, constitue donc à n’en pas douter une seconde chance pour nos sociétés de remettre l’humain au centre du système et d’offrir un regard cultivé, diachronique, qui permette d’accompagner le changement et de réimplanter des problématiques de civilisation dans les parcours professionnels en entreprise. Qui aujourd’hui ne voit pas que les métiers de l’archive en entreprise ont besoin des compétences des gens des métiers du patrimoine? Qui croit que les compétences de «synthèse» ou de «gestion d’information» n’ont pas besoin des compétences développées par les littéraires? Qui ne voit pas que la gestion documentaire, la pensée de la donnée et de l’information sont au coeur de l’élaboration d’un moteur de recherche? 

Quelles chances pour le XXIe siècle d’être spirituel?

Les humanités, quand elles sont numériques, constituent la seconde chance accordée aux trois acteurs que sont la République, sa jeunesse et ses institutions.

La question de la seconde chance doit être au coeur des préoccupations de notre contemporanéité lorsqu’elle se pose la question du rapport qu’elle entretient avec la formation de sa jeunesse, sa propre culture et l’articulation de la vie des étudiants avec les réalités du monde économique. Quelle(s) chance(s) pour l’humain, au coeur du systèm ? Quelle chance pour les humanités dans nos vies? Quelles chances pour le XXIe siècle d’être spirituel?

La seconde chance, c’est la chance de pouvoir gagner après avoir perdu. Mais c’est aussi, et c’est surtout, la chance de pouvoir doubler son gain. La question de la spiritualité telle qu’elle était pensée par Malraux n’était sans doute pas la lutte des anciens contre les technologies modernes. C’était peut être, c’était sans doute la question de l’accompagnement éclairé par les lumières de l’aube d’un jour nouveau de la naissance d’une civilisation dont il nous appartient de penser l’horizon.

Ce texte a été prononcé à l'occasion du Lucky Talk #2, une conférence dont Slate.fr était partenaire. Retrouvez ici l'ensemble des articles de notre dossier Question(s) de chance.

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