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Quand l'école séparait les filles et les garçons à la récré

Photo datée de 1955 d'enfants montrant leur cartable lors de rentrée des classes à Paris I UPI / AFP

Photo datée de 1955 d'enfants montrant leur cartable lors de rentrée des classes à Paris I UPI / AFP

Longtemps, garçons et filles ont été séparés à l'école, même dans les établissements mixtes. Très longtemps.

À une époque où le principe de mixité à l’école subit des remises en cause, de la part d’hommes politiques ou de chercheurs en éducation, il est hautement salutaire de se remémorer le temps qui fut nécessaire à son affirmation: un long cheminement allabt de 1792 à 1976.

En 1862, il y avait en France 18.000 écoles mixtes, pour 70.000 au total. Souhaitées par Condorcet dans son plan d’éducation en 1792, elles existaient, depuis une ordonnance de François Guizot, en 1836, lorsque c’était la seule solution pour scolariser les filles. Ces écoles mixtes avaient des cours de récréation en principe rigoureusement non-mixtes. Une claire-voie de hauteur convenable était réglementairement prescrite pour séparer filles et garçons.

La loi Goblet, en 1886, fixe l’organisation des écoles publiques obligatoires, des écoles «spéciales», c’est-à-dire de garçons ou de filles, et spécifie que la mixité s’applique au-dessous de 35 élèves. La réglementation antérieure sur la séparation des cours n’est pas mentionnée dans la loi, mais les dispositions demeurent.

Une école mixte mais des élèves séparés

En 1887, un arrêté prévoit une autre mixité: deux écoles spéciales à classe unique peuvent en devenir une seule à deux niveaux, celui «des petits» et celui «des grands». Filles et garçons sont rassemblés mais non «mêlés», ni en récréation, ni en classe d’ailleurs, où deux parties distinctes sont ménagées. On nomme cela coéducation ou gémination, soit le regroupement par âge des garçons et des filles.

À la récréation, «chacun chez soi». La manœuvre est aisée si les deux classes sont dans les nouvelles écoles du plan type IIIe République, avec leurs cours symétriques, sinon elle est délicate puisqu’il faut accompagner les enfants d’une école à une autre pour les réunir selon leur genre.

Le risque de cour de récréation mixte, pour simplifier les choses, est alors avéré. La priorité est aux initiatives locales, mais les plans doivent être fournis et approuvés par un accord ministériel. Une certaine distance entre les cours peut être tolérée, mais laquelle? Ce sont des couples d’instituteurs qui ont en charge les écoles dites géminées (décret Viviani, mars 1914) pour éviter tous risques de promiscuité entre instituteurs et élèves filles, particulièrement lors des récréations.

La gémination, pouvait aussi consister à supprimer une école, soit un bâtiment à entretenir et un salaire à verser, si les effectifs étaient insuffisants. En 1930, la moyenne nationale était de 40 élèves par classe, 50 étant la norme en Bretagne, mais 8 ou 10 en Ardèche. Encore fallait-il que les aménagements de cours ne soient pas trop coûteux (arrêt du Conseil d’État du 20 janvier 1928 qui exige «des économies»). Une nouvelle loi est attendue, chacun se retranche derrière ce constat.

Pour les parents d’élèves, «cette promiscuité n’est pas sans danger pour les mœurs et parfois même pour la santé physique des enfants de 10 à 13 ans»

Le partage de la cour: un combat idéologique

La loi Brenier du 12 février 1933 décide de la gémination de toutes les écoles spéciales à une ou deux classes. Le ministre qui va s’employer à la faire appliquer est Anatole de Monzie, homme politique expérimenté et «avocat de talent». L’accord des municipalités est toujours requis, mais on peut «passer outre: la cour sera partagée, autant que faire se peut». Les inspecteurs d’Académie établissent les listes de communes qui doivent mettre leurs écoles en conformité: construire des toilettes privées, séparer les cours. «Faites entrevoir des subventions», dit un préfet avisé à un inspecteur d’Académie.

L’application de cette loi qui met en cause la cour de récréation se fit de trois manières: pas du tout, très volontiers, ou avec des difficultés. Une cartographie tripartite de la France serait trop sommaire mais indicative tout de même. Clivage religieux ou politique? Les deux peuvent «se fondre en un parfait alliage».

La différenciation entre les pour et les contre est idéologique. D’un côté, «l’éducation nouvelle» qui se réclame de Rousseau, prônant la confiance en la personne humaine, défendue par Pauline Kergomard, fondatrice de l’école maternelle, de l’autre celle des conservateurs catholiques tels l’abbé Desgranges ou Xavier Vallat.

Dans les cas difficiles, des maires affirment «ne pas pouvoir garantir l’ordre dans leur commune», d’autres menacent de démissionner. Pour les parents d’élèves, «cette promiscuité n’est pas sans danger pour les mœurs et parfois même pour la santé physique des enfants de 10 à 13 ans».

Ces protestations peuvent devenir des pétitions. Sans compter le soutien de l’Église lors des actions entreprises contre la mixité, telle la grève scolaire. Les élèves sont alors accueillis dans les écoles religieuses, que l’on a pu ouvrir spécialement pour la circonstance. L’inspecteur d’Académie du Doubs dénonce dans une lettre datée de 1934 «un traditionalisme désireux de manifester sa puissance et de faire revivre à son profit des temps disparus».

Serait-ce «Vichy avant Vichy»? «Ces fonctionnaires payés par la nation et appliqués à la détruire», dit une pétition d’une association diocésaine. Le maréchal Pétain déclarait ainsi le 3 décembre 1934 que «les membres du personnel enseignant se donnent pour objet de détruire l’État et la société». Ce rejet de la mixité n’est pas une survivance, mais participe d’une réaction, au sens politique du terme.

Une illustration exemplaire

Prenons le cas d’une commune du Lot qui avait deux écoles mixtes, adaptées à un habitat très dispersé, depuis 1891. En mai 1925, le curé exige en chaire la séparation des cours des deux écoles.

C’est fait quinze jours plus tard avec l’aide des fidèles, qui apportent du bois pour construire les claires-voies de séparation sous sa menace de priver de communion solennelle les enfants les fréquentant. L’une des deux institutrices concernées avertit son inspecteur dans une lettre: «Je ne sépare pas les élèves en récréation, je les laisse jouer librement.»

Ce n’est qu’en 1965, avec la circulaire du 15 juin, que la mixité devint le «régime normal de l’enseignement primaire»

Le curé ne s’avoue pas vaincu: basse vengeance, il refuse de baptiser la fille de l’institutrice, née en 1928. Plus grave, il incite les parents d’élèves à porter plainte, ce qui entraîne une enquête sur les agissements de l’enseignante. Une pétition est envoyée au ministère. L’intéressée est visée par une mesure de déplacement. Elle proteste avec véhémence, sa requête va jusqu’au ministre: «Aucune suite ne sera donnée à cette affaire et il sera bon que madame G. sache qu’elle conserve l’estime et la confiance entière de ses chefs», conclut-il. Mais la grève scolaire fut l’arme utilisée et elle atteignit son but: plus que six enfants à l’école. Le déplacement finit par se faire, en 1932, transformé en promotion: on offrit à l’institutrice de campagne un poste à Figeac, la sous-préfecture.

Une question délaissée

L’année suivante, Anatole de Monzie défendit sa loi et le Lot fut un record national en matière de géminations: 103 à la rentrée 1933 –«J’ai considéré qu’il m’appartenait de donner l’exemple.» Il quitte le ministère le 30 janvier 1934. À la rentrée suivante, 2.000 écoles sont effectivement géminées. Mais ses successeurs n’auront pas son volontarisme. On créa même le mot «dégémination». Les cours de récréation restent en l’état jusqu’aux années 1960. On peut les rénover (exemple d’installation de lavabos pour les filles) sans remettre en cause la séparation des sexes.

Un aboutissement tardif 

Ce n’est qu’en 1965, avec la circulaire du 15 juin, que la mixité devint le «régime normal de l’enseignement primaire», pour les écoles nouvellement construites. Elle fut généralisée à tout établissement scolaire par les décrets d’application de la loi Haby en décembre 1976.

Le changement, dans la cour de récréation, ne s’est pas fait par le haut, la loi de 1933 qui l’abordait prudemment en a éprouvé la difficulté. La mixité totale à l’école ne s’est pas imposée d’elle-même après-guerre, comme le voudrait une croyance assez répandue. L’imposition s’est faite lentement, non sans remous voire conflits, et de façon non linéaire. Raison supplémentaire pour défendre cet aboutissement.

Cet article a été initialement publié sur le site de The Conversation

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