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Comment Donald Trump est devenu le paria du hip-hop américain

Donald Trump lors d'un meeting dans l'Arizona le 4 octobre 2016. Ralph Freso / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Donald Trump lors d'un meeting dans l'Arizona le 4 octobre 2016. Ralph Freso / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Le nom du candidat républicain était jusque-là synonyme de réussite, mais sa campagne présidentielle a changé beaucoup de choses.

C’est l’histoire d’un début de relation sympathique qui a tourné au drame. Mac Miller, et Donald Trump n’ont pas vraiment grand chose en commun, mais le premier a pris une toute autre dimension grâce au second. L’un des premiers succès du rappeur était un titre au nom du magnat de l’immobilier, où il écrivait qu’il était capable de «conquérir le monde quand je suis en mode Donald Trump. Regarde tout ce fric».


Et visiblement, Donald Trump avait plutôt apprécié le succès du rappeur de Pittsburgh. Quelques mois après la mise en ligne de la vidéo en 2011 et la barre des 20 millions de vues passées, le magnat de l’immobilier avait enregistré un court message dans son bureau.

 

«Ça s’appelle “Donald Trump”. Tu devrais peut-être me payer un peu d’argent, mais bon… [...] D’une certaine façon, je suis fier de lui. Je n’ai pas vraiment compris les paroles, c’est un peu compliqué dans la chanson. C’est n’est probablement pas le morceau le plus clean que l’on ait entendu. Mais ce gamin est le nouvel Eminem. Tout le monde dit qu’il est fantastique. On verra ce qu’il en est. Mais le morceau “Donald Trump” vient de dépasser les 20 millions de vues. Ce n’est pas si mal. J’en suis très fier.»

Mac Miller avait ensuite expliqué regretter d’avoir utilisé le nom de Trump pour son morceau, chose que le magnat de l’immobilier n’avait pas vraiment apprécié. Et puis, comme il l’avait laissé entendre dans sa vidéo, Trump avait fini par demander au rappeur de récupérer un peu d’argent sur le morceau parce qu’au fond, il utilisait son nom. Des noms d’oiseaux avaient été échangés, et des menaces de procès aussi, avant que les choses ne finissent par se calmer.

Jusqu’à ce que Trump ne se lance dans la course à la présidentielle. Clairement, son programme n’a pas plu au rappeur qui avait profité d’une invitation dans le late-show de Larry Wilmore pour se lâcher et expliquer ce qui ne va pas, selon lui, dans le discours de ce «fils de pute de raciste».

 

D'admiration à haine profonde

Cette mutation d'une forme de fascination en une haine profonde à l'égard de Donald Trump n’est pas isolé dans le milieu du rap américain. En fait, c’est même une véritable tendance, comme l’a noté le site FiveThirtyEight, qui a demandé au site de paroles Genius de lui fournir la totalité des morceaux de rap où le candidat républicain (et le reste des candidats à la présidentielle en course lors des primaires) a été cité. Ainsi entre 1989 et 2014, le nom de Donald Trump a été lâché à 207 reprises. 60% du temps, c’était pour en dire du bien, 13% du temps pour en dire du mal. Et le parcours du hip-hop américain et de Donald Trump semblaient intimement liés, explique Vulture:

«Son ascension vers la célébrité et l’infamie, qui s’est déroulée dans le New York des années 1980, a parfaitement coïncidé avec la rapide ascension du hip-hop vers la notoriété sur la scène nationale. Comme un rappeur, Trump était indifférent aux opinions des autres: il disait ce qu’il voulait dire. Comme de plus en plus de rappeurs, Trump semblait devenir de plus en plus riche, et en plus, il devenait riche en racontant à quel point il était déjà riche, comme de nombreux rappeurs. Donc il n’est pas très surprenant que le nom de Trump soit devenu un synonyme d’argent.»

Et puis tout a changé quand le magnat de l’immobilier s’est lancé dans la course à la primaire républicaine, en août 2015. «Avant cette année-là, Trump n’avait reçu que huit références négatives au total», a compté FiveThirtyEight.

Je ne pense pas que le monde du hip-hop lui attache une quelconque importance, mais il était un symbole de richesse, et il était facile de faire des rimes avec son nom

Jeff Chang

Un chiffre à relativiser, nous explique Jeff Chang, auteur du livre de référence sur la culture hip-hop Can’t Stop, Won’t Stop et directeur de l’institut pour la diversité dans les arts de Stanford. Pour lui, Trump n’est pas l’une des références majeures du hip-hop.

«Je ne pense pas que le monde du hip-hop lui attache une quelconque importance, mais il était un symbole de richesse, et il était facile de faire des rimes avec son nom. Par conséquent, il était cité assez souvent à titre d’exemple à suivre. Quant à la Tour Trump qui revient parfois dans les paroles, c’est un symbole de richesse et d’exclusivité à New York.»

 

«Assassinate Trump like I'm Zimmerman»

Aujourd'hui, Trump fait figure de paria. C’est en tout cas ce que retient FiveThirtyEight de ses mentions dans des morceaux depuis 2015.

«Au cours des deux dernières années, le nombre de mentions négatives à quadruplé [par rapport à la période allant de 1989 à 2015] pour atteindre 34 références négatives. [Il a néanmoins été mentionné de façon neutre à 17 reprises et de façon positive à 16 reprises].

 

Rick Ross a parlé de Trump plus que n’importe quel autre artiste dans notre base de données. Avant 2015, il n’avait jamais parlé en mal du candidat républicain, sur les sept reprises où son nom était revenu. Mais quelque chose a changé en 2015. En septembre, sur sa mixtape “Black Dollar”, Ross rappait “Bel Air bottles like a boss, penthouse at the Trump”. Trois mois plus tard, sur “Free Enterprise”, il clamait “Assassinate Trump like I'm Zimmerman”.»


Dans un remix d’un morceau d’Anderson.Paak, T.I. rêve de tirer sur Trump, «un coup pour chaque noir qui se fait tuer». Sur «FLEM», A$AP Ferg explique que si Trump l’emporte, il quitte le pays. El-P, la moitié du brillant Run The Jewels, utilise la relation plus qu’étrange entre Donald Trump et sa fille Ivanka pour sortir l’une des plus grosses punchlines de l’année sur «Nobody Speak», la collaboration entre le groupe et DJ Shadow: «Flame your crew quicker than Trump fucks his youngest» [«Je crame ton crew plus vite que Trump se tape sa plus petite»].

L’argent dirige peut-être tout autour de nous, mais l’argent ne peut pas acheter notre vote ou notre silence

Pour Jeff Chang, ce changement de perception remonte d’ailleurs peut-être un peu plus tôt que l'annonce de sa candidature. Pour lui, la campagne lancée par le magnat de l’immobilier contre Barack Obama, et la rumeur sur son lieu de naissance a marqué les esprits. Donald Trump assurait que le président américain n’était pas né à Hawaï, mais au Kenya, ce qui rendrait impossible son accession au poste de président. Après l’avoir porté pendant de longues années (et ce même après la publication par la Maison-Blanche de l’acte de naissance du président), Trump a finalement tiré un trait sur cette polémique en septembre, assurant être désormais persuadé que Barack Obama était bien né sur le sol des États-Unis.

«Cette campagne menée par Trump a probablement joué un rôle. Elle s’est par ailleurs construit sur un sentiment anti-noirs, islamophobe et anti-immigrants. Et en même temps que le mouvement Black Lives Matter montait, l’estime que le hip-hop avait pour Trump est retombée. Je pense que les attaques contre Trump font partie d’une mobilisation plus large d’un sentiment contre sa campagne, chez les jeunes, et chez les jeunes personnes de couleur, en général.»

«Donald Trump sera une cible pour toujours»

Interrogé par FiveThirtyEight à ce sujet, le groupe Migos raconte qu’en effet, désormais, «plutôt que de dire que comme lui, on a de l’argent, c’est plutôt qu’on l’emmerde, parce qu’il a montré qui il était vraiment».

C’est ce que souligne le site DJ Booth, qui indique qu’il est désormais impossible de faire semblant de ne pas savoir qui est Donald Trump, et que cela a complètement changé la façon dont le rap et le hip-hop le perçoivent.

«Le rap et le hip-hop ont toujours eu une certaine affinité pour l’argent, les riches et la fortune. La politique est aussi intégrée dans l’ADN du genre et de la culture, et à cause de ses opinions politiques, Donald Trump sera une cible pour toujours. Il ne faut pas dire de mots gentils, il ne faut plus écrire de paroles qui lui sont favorables. Il est désormais un symbole de ce que nous ne voulons pas chez un président, et de qui on ne veut pas à la tête du pays. L’argent dirige peut-être tout autour de nous, mais l’argent ne peut pas acheter notre vote ou notre silence. Je ne suis peut-être pas tout le temps le plus fier des Américains, mais je suis fier que le hip-hop sache quand il faut s’exprimer et dénoncer.»

La musique française avait le Front national, le hip-hop américain a désormais Donald Trump.

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