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On a perdu Bridget Jones

Renee Zellweger dans «Bridget Jones's Baby» © 2016 UNIVERSAL STUDIOS, STUDIOCANAL AND MIRAMAX. ALL RIGHTS RESERVED

Renee Zellweger dans «Bridget Jones's Baby» © 2016 UNIVERSAL STUDIOS, STUDIOCANAL AND MIRAMAX. ALL RIGHTS RESERVED

Dans le troisième film inspiré du personnage d'Helen Fielding, l'héroïne n'est plus l'ingénue géniale des premiers. Et c'est bien dommage.

«I like you very much. Just as you are», («tu me plais beaucoup, telle que tu es»). Cette phrase de Mark Darcy à Bridget Jones, dans Le journal de Bridget Jones sorti en 2001, résume l’essentiel de ce qui était curieusement novateur dans cette comédie romantique.

Pour la première fois, un scénario de comédie romantique populaire rimait avec «ce n’est pas si grave si je trouve que j’ai quelques kilos en trop mais que je ne respecte jamais mon régime, ce n’est pas si grave si je bois trop, fume trop, ne fais pas assez de sport et ce n’est pas si grave non plus si je suis extrêmement maladroite dans les rapports sociaux, car Hugh Grant et Colin Firth peuvent quand même se battre pour moi à la fin». Comme l’expliquait sa réalisatrice Sharon Maguire au Los Angeles Time:

«L’une des raisons de son succès ne tient pas seulement au fait qu’il s’agisse d’une comédie, mais également à ce qu'il réalise le souhait que, nous, filles rondes dans la trentaine, puissions être au goût de non pas un, mais bien deux hommes élégants.»

Vous me répondrez: Bridget Jones ne se définissait donc que dans son rapport aux hommes? Ce n'est pas faux. Ni très novateur. Ni très féministe. Mais dans un genre où de toute façon tous les personnages et toute l’intrigue ne tournent qu’autour de la relation amoureuse, utiliser le peu de marge de manœuvre restant pour mettre en avant une femme qui ne s'habille pas en taille 36, qui est très loin de l’archétype de la femme parfaite mais s’avère quand même très séduisante, c’était assez cool. Et Bridget Jones l'était sacrément, cool, drôle et belle dans ses imperfections. Elle était même unique.

Adapté du livre éponyme d’Helen Fielding vendu à des millions d’exemplaires à travers le monde, le film fut d'ailleurs lui aussi un énorme succès engrangeant 281,9 millions de dollars au box office.

 

C’est donc sans surprise que deux ans plus tard est venue une suite, à la fois en roman et en film: Bridget Jones, l’âge de raison, dans lequel Bridget était en couple avec Mark Darcy mais peu sûre d’elle et très jalouse de la collègue de Mark, elle faisait tout capoter avant de finalement tout réparer et de retourner avec Mark, toujours fou amoureux d’elle, telle qu'elle est. Comme beaucoup de sequel, celui-ci était moins drôle, moins bien écrit, moins bien tout court. Mais la recette fonctionnait encore à peu près.


Et puis en 2016, c’est le drame. Le troisième volet sort: Bridget Jones’s baby, premier film de la saga à ne pas avoir été adapté d’un roman d’Helen Fielding (en l’occurrence le troisième volet romanesque s’appelle Bridget Jones: Mad about the boy, et il est sorti en 2013). Surtout, premier film de la saga dont on voudrait vraiment qu’il ne soit jamais sorti.

 

La nouvelle Bridget

La raison la plus probable pour laquelle Bridget Jones’s baby ne suit pas du tout l’intrigue du troisième tome d’Helen Fielding (tout de même créditée parmi les scénaristes), mais certaines des aventures de Bridget publiées dans The Independent en 2005/6, est que l’histoire de celui-ci n’a pas été jugée assez «catchy» et glamour. Dans le livre, Bridget Jones a 51 ans, elle est veuve depuis 4 ans –Mark Darcy est mort alors qu’il était en mission au Soudan– et mère de deux enfants. Elle est toujours empêtrée dans ses régimes qu’elle ne suit pas, compte toujours ses unités d’alcool consommées par jour, et a remplacé les cigarettes par des chewing-gums Nicorette dont elle est devenue dépendante. Mais Bridget Jones, toujours fidèle à elle-même décide de ne pas se laisser aller et de se remettre en quête de l’amour découvrant ainsi la quête amoureuse version 2.0 avec son lot de gags autour de Twitter, Tinder, etc.

Rien de tout ça dans le film qui se situe une dizaine d’années après la fin de L’Age de Raison, Bridget n’a que 43 ans –l’âge de 51 ans doit avoir été jugé trop avancé pour qu’une femme reste séduisante et bankable au cinéma– elle n’est pas veuve non plus, mais toujours célibataire et donc une «cougar», non plus une «spinster» (l’équivalent anglais de la vieille-fille qu'elle se plaignait déjà d'être à l'orée de la trentaine, dès le premier volet).

Premier malaise

C’était donc ça son happy ending rêvé? Être la plus maigre possible?

Le film s’ouvre sur une Bridget avec 20 kilos de moins et qui déclare le jour de ses 43 ans, extrêmement satisfaite d’elle-même «I was finally down to my perfect weight», «J’étais enfin arrivé à mon poids parfait». Premier malaise. C’était donc ça son happy ending rêvé? Etre la plus maigre possible?

Souvenons-nous: Mark l’aimait pourtant «telle qu'elle était» et comme le faisaient remarquer ses trois amis dans le premier film «pas plus mince, pas plus intelligente, pas avec des seins un tout petit peu plus petits, pas avec un plus petit nez». Et qu’est-il devenu d’ailleurs Mark? Contrairement au roman, le film part du principe qu’ils ne sont en fait pas restés ensemble malgré les deux happy endings consécutifs des deux premiers volets et Bridget qui déclarait à la fin de L’âge de raison: 

«Comme vous pouvez le voir j’ai enfin trouvé mon happy ending et je pense sincèrement que le bonheur est possible même quand on a trente-trois ans et qu’on a des fesses qui font la taille de deux boules de bowling».

Réponse du troisième volet: oui mais en fait non. Mark était grand, mince, beau, distingué et réussissait brillamment sa carrière d’avocat. Quand Bridget n’était pas très grande, un peu ronde, maladroite et pas hyper brillante professionnellement: forcément, ils n’étaient pas compatibles. Elle le gênait, lui était trop souvent absent, bref ils se sont séparés. Et devinez quoi? Il s’est marié avec une brune, mince et élégante. Bridget est restée célibataire mais a maintenant beaucoup plus confiance en elle (rapport aux vingt kilos de moins) a arrêté de fumer il y a 1891 jours, ne compte plus ses unités d’alcool car elle n’en a plus besoin, et a réussi sa carrière: elle est désormais productrice d’un show d’infotainment.

Elle a une nouvelle copine cool, Miranda, la présentatrice de l'émission qu'elle produit, et avec qui elle peut faire la fête parce que ses deux vieilles copines sont bien sûr mariées avec des enfants et donc beaucoup moins fun qu’avant. Tom, son copain gay, cherche à adopter un enfant; il est devenu adepte de la dynamo (cette nouvelle façon de faire du vélo en salles avec un moniteur hystérique et de la musique à fond). Quand Bridget le rejoint à un cours, cette fois, elle ne tombe pas du vélo.

Instagrammeuse

Elle écrit désormais son journal sur son Macbook et prend ses photos avec son iPhone 6; elle a des petites lunettes noires rondes dès qu’elle travaille, et une petite queue de cheval un peu lâche sur le côté, qu'elle porte en minaudant. Elle ne mange plus de la glace à même le pot en jogging devant la télé.

Et puis elle tombe enceinte. Parce qu’elle a voulu utiliser des préservatifs vegans. Et elle éteint «All by myself» pour danser sur «Jump Around» de House of Pain: hip hop des années 90, référence beaucoup plus branchée que Céline Dion qui a disparu.

En voulant rendre Bridget Jones glamour et à la page, ils la transforment en un ersatz d’Instagrammeuse ratée

C’est un peu comme si les scénaristes avaient vu une grande piscine pleine de clichés et avaient décidé de joyeusement plonger dedans. Et en voulant rendre Bridget Jones glamour et «à la page», ils la transforment en un ersatz d’Instagrammeuse ratée. 

Bien évidemment, dans ce troisième volet, Bridget maîtrise la situation.

Les deux seuls moments où l’on retrouve à peu près sa maladresse légendaire sont son arrivée à un festival qui a tout l’air de Glastonbury (la branchitude incarnée) en ensemble blanc et chaussures à talons: elle pensait que sa copine l’emmenait dans un spa luxueux et évidemment, tombe dans la boue. Mais Jack Qwant (Patrick Dempsey) l’aide à se relever et, sous le charme, mime le prince chaussant Cendrillon. Cet épisode utilise d’ailleurs un motif du premier volet de façon navrante: lorsque Bridget arrivait déguisée à la fête «prêtres et prostituées» sans avoir été avertie que le thème avait été annulé et donc en arborant fièrement des vêtements totalement inappropriés pour une garden party dominicale.
 

 

 

Le deuxième moment de gêne pour Bridget est lorsqu’elle est dans les coulisses du festival: elle ne reconnaît pas le musicien britannique Ed Sheeran, très connu en Angleterre et a fortiori dans le monde de la télé auquel elle appartient, et c'est la lose. 

Sauf que tout sonne faux: le fait même que Bridget Jones soit en coulisses à Glastonbury, qu'une productrice télé ne reconnaisse pas Ed Sheeran (qui fait ici un cameo dont sa carrière se serait bien passée). Qu'ils aient choisi Ed Sheeran, alors que dans l'épisode 1, le caméo était de Salman Rushdie. Son total look festival 2016 mini-short en jean/bottes en caoutchouc, et sa nuit qui se termine dans les bras de Mark Dempsey, dans sa yourte hyper classe. Sans problème de choix de culotte. Elle semble maîtriser la vie, la société, les soirées, comme une parfaite YouTubeuse beauté. Quand Bridget Jones avait jusqu'ici elle, toujours ressemblé à la vraie vie: imparfaite. 

On a l’impression que les scénaristes ont regardé l’Instagram de Cara Delevingne et se sont dit «tiens mais elle a plein de followers, si on calquait Bridget Jones sur elle pour attirer les jeunes ce serait une super idée non?»

Bridget Jones avait été l’anti Cara Delevingne et c’est pour ça qu’elle était géniale.
 

 

Une image déplorable de la femme

Dans les deux premiers films, Bridget est obsédée par son poids. Mais à travers cette obsession, c’est la difficulté d’accepter son corps qui est racontée, pas le but ultime que toute femme devrait viser: être ultra mince. Dans Le Journal de Bridget Jones, lorsqu’elle ne sait pas quelle culotte choisir, la culotte sexy ou celle qui cache son ventre, c’est la difficulté de gérer ses complexes et d’être à l’aise avec son corps qui est racontée, pas la nécessité de cacher ses bourrelets. Dans L’Age de Raison lorsqu’elle se lève emmitouflée dans sa couette pour que Mark ne la voie pas nue et que celui-ci lui rappelle comme il la trouve belle, elle laisse tomber la couette et se sent belle avec ou sans ses kilos «en trop».
 


De même, lorsqu’elle s’imagine que Mark la trompe avec sa très jolie collègue Rebecca alors que celle-ci est en fait lesbienne et amoureuse d’elle, le film montre à quel point son manque de confiance en elle et en sa beauté lui pourrit la vie.

Mais dans Bridget Jones’s Baby le fait qu’elle ait enfin confiance en elle, non pas parce qu’elle a appris à s’aimer comme elle est mais parce qu’elle a enfin son «poids idéal», remet en question tout ce qui était si positif et moderne dans les deux premiers films. En fait, une femme ne peut pas être aimée «telle qu'elle est» et ne peut pas apprendre à s’accepter, elle doit juste perdre du poids pour être heureuse

 

Bridget Jones n’a jamais été un personnage foncièrement féministe. Mais c'était un personnage de fiction d’une comédie romantique qui, pour le premier film, était très bien écrit. Et sa créatrice Helen Fielding avait su représenter une nouvelle génération de femmes modernes, qui, nombreuses, s'y étaient reconnues.

La plupart des ressorts comiques partent de stéréotypes lourdingues et misogynes

Dans le nouvel opus, la plupart des ressorts comiques partent de stéréotypes lourdingues et misogynes. Bridget se rend compte qu’elle est enceinte parce que, juste ciel, elle a repris un peu de poids et n’arrive plus à rentrer dans ses jeans slims. Lorsqu’elle l’apprend à sa mère et ses copines, l’une d’entre elles lui répond: «On pensait juste que tu étais redevenue grosse.» (Dieu merci, ce n'était pas ça.)

La mère de Bridget Jones est d’ailleurs devenue femme politique et se présente aux élections locales mais, comme toute femme politique, elle n’est pas à prendre au sérieux puisqu’elle adopte finalement un programme diamétralement opposé à celui défendu pendant sa campagne. Mark Darcy défend un groupe féministe qui est une parodie lourde à souhait des Femen et des Pussy Riots, ridiculisant les activistes russes au passage, tandis que Mark regrette ses bons vieux cas de génocides et les dictateurs à l’ancienne. La nouvelle chef de Bridget Jones est la caricature de la femme bossy, bête, méchante, insensible, qui n’arrive pas à se détendre; elle est détestée par tout le monde et d’ailleurs surnommée  la «fascist boss». Et lorsque Bridget a couché avec deux hommes différents en l’espace de deux semaines, beaucoup trop de dialogues intérieurs sont centrés sur le fait qu’elle soit ou non une «whore» (une salope) pour qu’on n’ait pas besoin de vérifier que, ah oui, si: pourtant on est bien en 2016.

A la fin du film, Bridget Jones se marie enfin à Mark Darcy. Car (spoiler) le bébé est fort heureusement celui de Mark. Et comme pour réhabiliter un peu son côté femme moderne, il porte son nom en premier et s’appelle William Jones-Darcy. Bel effort mais c’est un peu tard. 

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