Culture

Le cas Elena Ferrante: pourquoi l’anonymat nous est-il insupportable?

Elise Costa, mis à jour le 05.10.2016 à 13 h 24

«Rien n’est vrai que ce qu’on ne dit pas», écrivait Jean Anouilh. Dans une quête insensée de vérité, un journaliste italien a révélé ce week-end l’identité d’Elena Ferrante, auteure qui avait à maintes reprises insisté sur son besoin de pseudonymat. Pourquoi a-t-il fallu pousser une personnalité de l’ombre vers le feu des projecteurs?

Anonymous | Miran Rijavec via Flickr CC License by

Anonymous | Miran Rijavec via Flickr CC License by

Ce n’est ni une bonne, ni une mauvaise nouvelle. À l’annonce de la véritable identité d’Elena Ferrante, personne ne se souviendra de ce qu’il était en train de faire. Cela ne fait pas «l’effet d’une bombe» dans le milieu littéraire, elle ne crée pas «un vent de panique» auprès des lecteurs, elle ne «suscite» aucun espoir ni intérêt. Elle est pourtant annoncée comme tel:

«Après des mois d’une enquête aujourd’hui publiée simultanément en français par Mediapart, en italien par le quotidien économique Il Sole 24 Ore, en allemand par le quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung et en anglais par The New York Review of Books, il est maintenant possible d’apporter des éléments décisifs sur la véritable identité de l’auteure», avertit Mediapart.

L'entreprise est digne des Panama Papers: un journaliste d’investigation italien –Claudio Gatti– a passé «des mois» à fouiller les comptes de la petite maison d’édition d’Elena Ferrante, à éplucher des listes entières d’actes de propriété et à interroger des avocats spécialisés en fiscalité pour trouver, enfin, qui se cachait derrière la quadrilogie napolitaine de L’Amie prodigieuse. Les romans, traduits dans une quarantaine de langues et vendus à plus d’un million d’exemplaires à travers le monde, semblent être lus par tous et écrits par personne. Elena Ferrante n’apparaît pas en public et ne répond que par e-mail, ce qui encourage les rumeurs extravagantes. Des physiciens décortiquent ses mots, des philologues analysent ses textes à la recherche d’indices: est-elle une professeure d’histoire contemporaine, un homme, un programme informatique?

La nuit dans le rêve

Il existe tout un tas de raisons de préférer le pseudonymat. Johnny Hallyday sonne mieux que Jean-Philippe Smet pour un rockeur, Michel Houellebecq est un nom de plume peut-être plus marquant que Michel Thomas et Raël est certes plus mystique, pour un gourou, que Claude Vorilhon. Parfois il s’agit d’une blague (Mark Twain), parfois d’une nécessité (nombre de femmes au cours des siècles précédents), parfois d’un compromis avec ses parents. Mais qu’importe le nom inscrit aux registres d’état civil. Ce n’est pas ce qui intrigue le public. Le jeu, à vrai dire, ne commence qu’en cas d’invisibilité.

Sia a-t-elle un gros nez? Thomas Pynchon est-il trapu? Qui se cache derrière Banksy? Et derrière Mozinor? L’auteur anonyme du Livre Sans Nom serait-il Quentin Tarantino? Le patronyme n’est pas une fin en soi: il permet juste de mettre un visage sur une œuvre. Car il y a, d’une certaine manière, quelque chose d’inconfortable à laisser un auteur pénétrer notre âme sans que nous puissions le voir à notre tour. Nous sommes toutefois prêts à l’accepter en échange de la création. N’est-ce pas le but même de l’art que de nous faire échapper à la réalité? Nietzsche écrivait: «Tout homme se laisse continuellement tromper la nuit dans le rêve.» Et cela ne nous empêche pas de dormir. C’est un pacte entre l’obscurité et nous-mêmes: donne-moi un peu de répit, et tu pourras me bercer d’illusions.

Mais une fois que nous avons digéré l’œuvre, que nous reste-t-il? Il n’y a plus qu’elle. Le seul moyen de maintenir le lien est alors de faire entrer l’auteur dans sa création. L’écrivain devient le livre. Tenter de deviner qui il est vraiment, à quoi il ressemble, est un nouveau rebondissement dans l’histoire.

«Tout est dans le livre»

L’auteur du Livre Sans Nom –connu aussi sous le nom de Bourbon Kid– me raconte par message privé:

«J’ai été traqué par un gars une fois. Quand il m’a expliqué comment il avait trouvé mon nom, il fallait voir jusqu’où il était allé. C’était flippant. Par la suite, il m’a envoyé une demande d’ami Facebook. J’ai aussi eu un écrivain qui auto-publiait ses livres et qui me détestait. Il avait lu mon premier bouquin et il trouvait ça injuste que j’ai un éditeur et pas lui. Il m’a poursuivi sur internet pendant deux ans mais heureusement pour moi, il n’était pas assez malin pour percer ma vraie identité.»

Bien sûr, l’anonymat peut être agaçant. Joseph Andras, qui a refusé le prix Goncourt pour De nos frères blessés sorti chez Actes Sud cette année, justifie sa discrétion en ces termes: «Tout est dans le livre, je ne vois pas vraiment ce que j’aurais à ajouter de plus.» Faut-il le croire ou y voir une forme élaborée de fausse modestie? À quel point sommes-nous certains qu’il ne s’agit pas d’un plan marketing très malin? Admettons quand même que ce serait prendre bien des risques, surtout pour un premier roman.

Là où le désir de célébrité se mue en un monstre insatiable, l’anonymat peut être perçu comme une pulsion tordue. Au mieux, elle nous rappelle notre propre misère à chercher l’attention à coups de likes, de commentaires et autres pages vues, et alors briser cet anonymat infligerait une punition (1); au pire elle renferme une personnalité pernicieuse, cherchant à nous tromper. Souvenons-nous par exemple du hoax de J.T. Leroy. Enfin, n’est-il pas vrai que les lecteurs du roman à succès Des Cornichons au chocolat se sont sentis bafoués en apprenant que l’auteur n’était pas Stéphanie, 14 ans, mais Philippe Labro, 46 ans? Si la célébrité est dangereuse pour soi-même (cf Kim Kardashian), l’anonymat serait aussi un piège pour les autres. Nous sommes d’accord pour fermer les yeux, pas pour être victimes de tartufferies.

Il n’y avait rien à craindre d’Elena Ferrante. Le mensonge, pour reprendre Nietzsche, lui était permis. Il n’était pas immoral. Son existence ne faisait aucun doute. Mais elle a fait un geste qui a convaincu le journaliste Claudio Gatti de mener son investigation.

«Je ne dirai jamais la vérité»

En 2003, l’auteure italienne publie incognito depuis déjà une décennie quand elle décide de se lancer dans une autobiographie. Intitulé Frantumaglia, le livre parle de ses trois sœurs, de sa mère couturière et de son dialecte napolitain. Il est un point d’appui à l’univers de L’Amie prodigieuse. Et ce texte contrarie Claudio Gatti: «Ces bribes d’informations étaient destinées à satisfaire l’appétit de ses fans. Mais aucun de ces détails ne correspond à [sa] vie.» Pourtant, et il le rappelle, Elena Ferrante la jouait franc-jeu dès le départ en écrivant: «Demandez-moi ce que vous voulez et je vous répondrai. Mais je ne dirai jamais la vérité.» Alors, pourquoi s’acharner?

Claudio Gatti, et ceux qui ont relayé son article, ont cassé le jeu. Il était bien plus amusant d’imaginer qui pouvait être Elena Ferrante que de le savoir réellement. Voilà pourquoi ses révélations ont avant tout provoqué un tollé dans la presse, dans le milieu littéraire et chez les lecteurs. Ces méthodes cavalières ne détruisent pas seulement un statu quo où tout le monde y trouve son compte (d’autant plus que la personne derrière Elena Ferrante faisait déjà partie de la liste des suspects), elles mettent aussi en péril la tranquillité de l’écrivain.

«Maintenant qu’il y a eu violation de sa vie privée, des gens peuvent se présenter à sa porte, lui envoyer des lettres désespérées, lui demander de signer leurs livres… Tout ce genre de choses qu’une personne discrète ou timide cherche à éviter», compatit Bourbon Kid.

L’article ne change rien pour nous, et il change tout pour Ferrante. C’est l’inverse de ce que devrait être l’intention journalistique. Trois jours après publication de l'enquête, un compte Twitter semble confirmer que l'identité d'Elena Ferrante a bien été démasquée. L'auteure demande qu'on la laisse tranquille. Elle précise qu'elle ne répondrait jamais quand on lui parlerait de son alter ego, comme si c'était toujours une personne distincte d'elle-même.

Comme pour se disculper, Gatti avance que ses recherches ont été faites dans un but d’intérêt général, parce qu’elles donnent «une meilleure compréhension de ses romans». Puisqu’il l’a fait pour nous, je vous pose la question: a-t-on besoin de savoir où l’écrivain puise son inspiration? Un auteur se doit-il de raconter la vérité? Faut-il qu’il soit cohérent avec sa prose? Le journaliste italien tente de nous rendre complices alors qu’en réalité, il nous prend pour des imbéciles. Le lecteur reconnaît la fiction. Il ne demande pas à l’écrivain de faire l’expérience de ce qu’il écrit. Il n’y a pas meilleure explication que celle de Jean-Philippe Toussaint quand il dit, dans L’Urgence et la patience: «Les meilleurs livres sont ceux dont on se souvient du fauteuil dans lequel on les a lus». Nous avons cru à L’Amie prodigieuse. C’est donc vrai pour nous.

Elena Ferrante le dit elle-même, dans The Paris Review:

«Nous dénigrons, à tort, l’intelligence collective quand nous mettons un point d’honneur à ne mettre qu’une personne derrière chaque œuvre d’art.» 

Un anonymat envahissant

Gatti confond, et c’est peut-être une déformation professionnelle, l’absence de sincérité et la l’absence de réalité. L’œuvre de Ferrante n’a pas besoin d’être réelle: il lui suffit d’être sincère. En dévoilant au grand jour l’identité d’un auteur qui cherchait à être anonyme, l’inquisiteur dévoile aussi sa propre existence. Il sera reconnu comme l’auteur du scoop. Ce qui va dans le sens de sa réflexion, où les mots sont aussi importants que ceux qui les prononcent. Le journaliste a commis un sacrifice: en livrant Elena Ferrante, il pouvait obtenir en récompense les faveurs du public-Dieu. Faire état de ses propres talents. Hélas, l’histoire nous a appris que lorsque le messager est placé au même niveau que le message, l’issue est rarement positive. Regardez ce pauvre Edward Snowden.

Interrogé à propos du choix d’Elena Ferrante d’être anonyme, Jonathan Franzen disait :

«C’est un choix artistique personnel que je respecte. Mais l’anonymat peut être aussi envahissant que la publicité. Vous n’avez peut-être pas à gérer les propos déformés et les mauvaises interprétations, mais il vous faut faire avec ceux qui parlent en permanence de votre anonymat. Et dans les deux cas, c’est gênant pour votre travail qui lui, compte plus que tout.»

Elena Ferrante, à l’instar de Joseph Andras, l’a clamé suffisamment longtemps pour qu’on la prenne au sérieux: tout est dans le livre. Et au début de L’Amie prodigieuse, souvenez-vous: à la suite d'une catastrophe dont nous ne connaissons pas encore l’origine (probablement à venir dans le dernier volet), que fait Lila? Elle part sans laisser d’adresse, et disparaît.

1 — L’ironie veut que des auteurs comme Anne Rice ont autrefois signé une pétition pour interdire l’anonymat sur Amazon Retourner à l'article

 
Elise Costa
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Journaliste
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