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L'Iran ne veut pas le voir, mais le pays a un vrai problème avec l'alcool

Sur le comptoir de la cuisine d’un appartement du nord-ouest de Téhéran, Mohammad, 36 ans, présente les bouteilles de bière qu’il vient de produire, à base de bière non alcoolisée et de levure de bière (Sebastian Castelier).

Sur le comptoir de la cuisine d’un appartement du nord-ouest de Téhéran, Mohammad, 36 ans, présente les bouteilles de bière qu’il vient de produire, à base de bière non alcoolisée et de levure de bière (Sebastian Castelier).

Autorisée sous le Shah, la consommation d’alcool est aujourd’hui interdite par la république islamique d’Iran. Mais les arrestations, les coups de fouet et les pendaisons n’empêchent pas des milliers de jeunes Iraniens d’en boire chaque jour.

Téhéran (Iran)

Le bruit de la circulation et la chaleur étouffante de la journée ont laissé place à un étonnant silence et une rafraîchissante petite brise. À bord de son taxi Peugeot jaune un poil désuet, Atash s’est presque assoupi à un feu rouge. L’homme roule lentement. Il bafouille quelques mots en persan, tenant à justifier l’interminable trajet: il est perdu mais, surtout, totalement bourré. Des cas comme lui, le gouvernement iranien en recense des milliers tous les ans. Une étude sur l’alcoolémie au volant réalisée en 2012 à Téhéran par la police locale faisait état d’un conducteur sur cinq ivre au volant.

À l’été 2012, Esmaïl Ahmadi Moghadam, chef de la police de l’époque, soutenait que l’Iran, ce pays où la consommation d'alcool est interdite, comptait 200.000 personnes souffrant d’alcoolisme et plus d’un million de buveurs réguliers. Pourtant, ces statistiques semblent bien en deçà de la réalité. Au pays des mollahs, on se saoule à domicile, on confectionne son propre alcool dans l’intimité d’une salle de bains et on appelle un Saghi (dealer d’alcool) en cas de besoin majeur pour une fête underground. Principaux consommateurs, les jeunes Iraniens manquent d’informations et l’interdiction stricte aggrave le phénomène. Selon un rapport de l’OMS publié en 2010, parmi les 4% d’Iraniens de plus de 15 ans ayant consommé de l’alcool dans les douze derniers mois, ceux-ci ont bu en moyenne 12 litres d’alcool de plus que les 95% de Français buveurs.

Le gouvernement iranien prévoyait d’ouvrir en 2016 150 centres de désintoxication d’alcool. Ce projet a t-il vu le jour? Non pour Sanaz Shamaz, médecin généraliste à Téhéran: «J’en n’ai jamais entendu parler. Nous avons des centres de désintoxication, mais ils ne sont pas réservés uniquement à l’alcool.» De ses soirs de garde de jeune étudiante interne dans un hôpital de la capitale, la jeune femme de 30 ans se souvient «de gens qui passaient soigner leur addiction. Mais ce n’était que pour quelques heures alors qu'ils devaient être hospitalisés sur du long terme. Personne n’a jamais prévenu la police car c’est dans notre métier de soigner, peu importe le patient».

«Tu fais piétiner ton raisin par une belle femme»

Babak* n’est pas de ceux-là, mais ce pharmacien de 47 ans est un homme qui a plaisir à confectionner et siroter ses bières et son vin. Pris dans les interminables embouteillages de la capitale, il balance: «Tu sais, j’ai usage de dire que la loi en Iran, c’est comme la circulation à Téhéran: on l’enfreint au moins une fois par jour.» Le risque est pourtant grand. Selon le code pénal calqué sur la charia, un homme pris en état d’ébriété est fiché dans un premier temps. La seconde fois, il est puni de quatre-vingts coups de fouet s’il ne soudoie pas l’agent de police d’environ 1 million de rials, soit 280 euros (le salaire moyen se situant à 320 euros). Un énième flagrant délit et le contrevenant se retrouve tout bonnement condamné à mort. Si la république islamique ne rigole donc pas sur le sujet, beaucoup d’Iraniens préfèrent prendre le risque. «Mon patron est un homme très influent, poursuit Babak. C’est quelqu’un de pieux et proche du pouvoir. Là où je bosse, tout le monde en a peur. Moi je m’en fous, je ne me cache pas derrière un masque. Je lui ai dit que je buvais de l’alcool de temps en temps et je n’ai jamais eu de souci parce que il aime ma franchise.»

Mohammad exhibe les deux bouteilles de bière qu’il vient de produire de manière artisanale (Sebastian Castelier).

Pourtant, l’alcool n’a pas toujours été triquard en Iran. A l’époque du Shah, il faisait même partie intégrante du paysage culinaire et festif du pays. «Sous le Shah, on avait tout ce que vous avez aujourd’hui: des bars, des boîtes de nuit, des cabarets...», regrette Babak. En décembre 1979, au moment de l’arrivée au pouvoir de l’ayatollah Khomeini, Babak a 12 ans. «Jusque là, j’avais toujours vu mes parents boire de temps en temps du vin ou de la bière. Toute une génération a grandi avec l’alcool, tu crois que ce sont eux qui vont nous enlever ça?» Alors, pour contrer cette interdiction, le pharmacien prépare lui-même sa rincette. «C’est très simple: tu prends une bière islamique non alcoolisée, tu rajoutes 118 grammes d’un sucre spécial, puis tu mets un peu de levure, tu verse le tout dans un bidon exposé à une température de 18°C. Tu attends quelques jours, tu mets le tout au frigo et, hop, tu t’en sers une ou deux fraîches devant la télé!» Même procédé pour le vin où «il suffit d’acheter du raisin et de le faire piétiner par une belle femme», rigole-t-il.

Au même moment, au nord-est de Téhéran, Mohammad rentre du boulot. Il est 21h00. L’ingénieur en électronique boucle une journée de onze heures de travail. Son 150 m2 est situé dans une résidence huppée de Téhéran. À peine sorti de la douche, il se dirige en peignoir ouvrir la porte de son frigo pour s’offrir une bière maison. Servie dans une bouteille de cola, la boisson présente une couleur rouge-orangée au look d’un vulgaire soda sans gaz. «Comme ça, si un jour la police déboule chez moi, elle prendra ça pour du Fanta», sourit-il. Capuche pointue bleue sur la tête, affalé sur son canapé, les jambes croisées, il raconte:

«Un jour que je préparais ma bière dans ma salle de bains, je me suis montré impatient. Je voulais qu’elle soit prête assez rapidement. Alors, j’ai secoué le bidon pour mélanger le tout. Quand j’ai ouvert le couvercle du bidon, ça m’a explosé au visage.»

Explosions mortelles

Ce cadre de 36 ans avoue qu’une grande majorité d’Iraniens produisent leur alcool en catimini, comme lui: «Quand je croise à la caisse un gars qui est chargé de bières islamiques, de paquets
 de sucre et de levure, on se regarde et on se comprend tout de suite. Parfois
, on échange même sur la meilleure recette possible. C’est assez libre. On sait que c’est interdit mais on a rarement de problèmes si on reste un peu discret.» Malheureusement, comme partout, l’alcool tue, notamment lorsqu’on produit sa propre liqueur. Si les Iraniens lui préfèrent le whisky et l’arak, la vodka a aussi ses adeptes. Mais sa fabrication n’est pas sans risque. «Un jour, un ami est venu m’annoncer la mort de sa mère. Elle faisait de la vodka. Elle s’est trompée dans les doses et elle a explosé avec sa préparation», se remémore Babak, navré.

Mohammad agite la mixture de bière qu’il prépare dans son appartement (Sebastian Castelier).

Depuis la fin du règne du père de la révolution islamique, en 1989, une société underground toujours plus développée et organisée s’est déployée. «L’espace public est de plus en plus déserté au profit de l’underground. Cela ne touche pas que la jeunesse : la société iranienne toute entière devient underground», explique Chahla Chafiq, sociologue iranienne réfugiée en France en 1983 pour ses opinions politiques. Homayoon, leader du plus vieux groupe de hard-rock iranien, Kahtmayan, connaît mieux que quiconque la vie «sous terre» de Téhéran. Lui et sa formation ont dû patienter des années avant de dégoter un studio de répétition légal et monter sur scène à l’air libre. Le ténébreux leader de la bande chevelue reçoit dans les entrailles d’un bâtiment, non loin des cuisines d’un snack. «Tu te rends compte, en treize ans d’existence, on n’a pu faire que sept concerts et on a bu presque autant de bières!», souffle-t-il.

Pour la classe moyenne et riche des grandes mégapoles iraniennes, l’alcool s’achète via un Saghi. Malgré des coups de filets fréquents, ces dealers d’alcool pullulent. Ramin*, jeune Téhéranais tatoué de tout juste 21 ans, a plusieurs numéros de Saghis dans son répertoire: «Tu appelles le gars, tu lui dis ce que tu veux. Tu prends ta caisse, t’attends à un feu et la transaction se fait comme ça.» Mais tous n’ont pas les moyens comme lui d’acheter une bouteille de vodka ou de whisky dont le prix oscille entre 100.000 et 130.000 rials, soit 35 euros. Minoo, étudiante en sociologie des quartiers riches de Téhéran, rappelle que, pour les «classes populaires qui n’ont pas assez de pouvoir d’achat» pour se payer le luxe de contacter un dealer, l'alcool fort fait maison reste la règle. En Iran, qu'importe la manière, pourvu qu'on ait l'ivresse.

* — Le prénom a été changé.
 

Texte: Quentin Muller. Photos: Sebastian Castelier

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