Monde

Les réfugiés syriens et le droit à l'écroulement

Fanny Arlandis, mis à jour le 05.10.2016 à 11 h 38

Dans la société syrienne, on attend des hommes qu'ils soient forts et solides. Quand ils quittent leur pays pour se réfugier au Liban, ils ne peuvent plus se comporter ou se déplacer comme en Syrie, ni subvenir aux besoins de leur famille de la même manière. Une situation de très grande fragilité dont ils parlent peu, parce que les hommes sont tout censés garder pour eux. Enquête en trois parties dans un centre de soin tenu par Médecins du Monde, dans la plaine de la Beqaa, au Liban.

©Margot de Balasy

©Margot de Balasy

Cet article est le troisième volet d'une enquête en trois parties. Vous pouvez retrouver le premier volet ici, et le deuxième là

 

Kamid el-loz, plaine de la Beqaa, Liban

Fin janvier 2016. La plaine de la Beqaa est désormais plongée dans un hiver glacial. A l’intérieur du centre de soin de Médecins du Monde, où je conduis mes entretiens, un air algide pénètre sous la porte de la salle étriquée. Noëlle, la psychologue qui suit les réfugiés que j'interroge, vient d’ouvrir à Mohammad avant de s’asseoir, comme toujours, du côté droit: celui où sont disposées les deux petites chaises.

C’est pour s’engager auprès des réfugiés syriens que cette libanaise de Mosbeh, un petit village du Kesrouan, a décidé de quitter le centre de réhabilitation pour toxicomanes dans lequel elle travaillait depuis quatre ans.

«J’ai aussi connu la guerre. La guerre civile libanaise. J’étais petite. On allait d’une ville à une autre, chez une tante ou un oncle, quand les violences se rapprochaient. Mais les Syriens, eux, ont dû quitter leurs maisons, laisser tout derrière eux et recommencer. Et ça, c’est pire que tout.»

Faire parler les hommes

Elle a un regard espiègle du haut de ses un mètre cinquante mais la densité de ses petits yeux noirs imposent une sorte de distance respectueuse entre elle et les patients. On sent que Mohammad, Omar et les autres ont confiance en elle. Noëlle, elle, parle de «transfert». Les patients reportent inconsciemment sur elle des sentiments éprouvés dans le passé vis-à-vis d’autres personnes et revivent des émotions qui influent sur leurs comportements.

Quatre jours par semaine, elle voit six patients par jour dans les différents centres de soin et les camps informels de la région. Au moins 60% d’entre eux sont des hommes. Dans ce petit havre aux murs nus, Noëlle a réussi à créer un microcosme bien loin de la société syrienne, une sphère où les hommes, d’un instant à l’autre, ont le droit de s’écrouler.

«Au début, j’ai eu beaucoup de mal à faire venir les hommes. Les problèmes liés à la santé mentale étaient perçus par les autres comme une honte. On a travaillé longtemps avec d’autres ONG pour sensibiliser les gens, puis avec le temps ils sont venus. Ils se sont rendus compte que c’était vital pour eux et je pense que le fait que je sois extérieure à leur communauté a aidé à crever l’abcès.»

Un des enjeux du travail mené désormais par Noëlle est de comprendre les changements de comportement des hommes exposés aux traumatismes et les soulager pour mieux contrer les conséquences sur les femmes et leur famille. «Je parle plus à Noëlle qu’à ma femme», expliquait un jour Mohammad. Sa Femme? «Elle ne dit rien, parce qu’elle sent que ces séances sont mieux pour tout le monde».

Noëlle avait d’abord essayé, en 2013, de mettre en place des groupes de parole réservés aux hommes. Elle avait instauré trois réunions de dix à quinze personnes mais très vite le projet a été arrêté. Les aléas de la vie de réfugié ne permettaient pas à aux hommes d’un même groupe de pouvoir venir de façon régulière. Mais dans les prochains mois l’ONG voudrait tenter de remettre en place des activités psychosociales à l’intention des hommes.

Garçon

Noëlle s’est relevée donner un tour de clé pour éviter que la porte ne s’ouvre toutes les fois où quelqu’un tentera d’entrer. Depuis plusieurs semaines, nos conversations avec Mohammad ne tournent plus qu’autour de ses filles Cham et Hala. Il ne parle plus que des jeux qu’il aime faire avec elles, ceux qu’il aimerait inventer et ceux qu’il crée. Comme la balançoire qu’il vient d’installer pour Cham au centre de son minuscule appartement pour qu’elle puisse jouer l’hiver: une chaise suspendue à deux cordes. Il en avait parlé à l’avant-dernière séance et ses yeux pétillaient.

Pour Hala, la plus petite, il a créé ce qu’il appelle une «balançoire électronique». Il m’avait expliqué deux fois le principe, mais je ne comprenais pas. Amusé, il s’était levé, avait saisi mon calepin et avait dessiné quelques traits au stylo bleu, appuyé sur sa cuisse.

«Regarde. En fait, c’est une petite chaise à bascule. J’ai installé un bouton en haut à droite qui enclenche la musique quand Nour bouge le siège d’avant en arrière. C’est simple!»

dessin ahmad.jpg

Lors de la dernière séance Mohammad n’avait pas sa casquette. Ses cheveux étaient gominés, la raie bien visible avait été minutieusement tracée au peigne. Il était là, rayonnant, devant moi pour la toute dernière fois. Noëlle a été nommée responsable d’équipe, elle ne va plus prendre plus aucun patient et Mohammad refuse de voir une autre thérapeute qu’elle.

«Tu sais pourquoi je suis si heureux aujourd’hui?

Il a enchaîné sans me laisser l’espace d’un instant pour esquisser une réponse.

– J’ai appris ce matin que ma femme attend un petit garçon.»

Allemagne

Omar est entré et a pris place sur le canapé. Cette semaine, un chauffage au gaz est apparu à l’entrée de la pièce, mais la flamme ne cesse de s’éteindre. Omar sort un minuscule tournevis d’une des poches de son pantalon sur le côté de son genou et tente une réparation express. Tac. Tac. Mais la flamme ne veut pas prendre. Noëlle l’observe, son téléphone dans sa main. Ses larges ongles sont délicatement vernis de rouge. Elle porte deux fines bagues dorées sur l’index et le majeur de sa main droite. Omar va mieux depuis quelques temps. Il reprend confiance en lui et semble canaliser le besoin qu’il avait de bouger en permanence.

Comme Mohammad, Omar a décidé d’arrêter la thérapie. Il veut faire face seul à ses responsabilités et voudrait être un bon père avec l’arrivée de sa troisième fille. Les membres de sa famille viennent aussi d’obtenir leur visa pour l’Allemagne. Omar, lui, restera au Liban avec sa femme et ses filles. Il lui faudra apprendre à vivre sans son père, Hassan.

*Les prénoms ont été changés.

 

Cet article est le troisième volet d'une enquête en trois parties sur la façon dont la guerre redéfinit les masculinités. Elle a été menée entre octobre 2015 et janvier 2016. Vous pouvez retrouver ici le premier volet, «Comment la guerre redéfinit la masculinité», et ici le deuxième: «L'impossibilité d'être père»

 

Merci à Médecins du Monde.

Fanny Arlandis
Fanny Arlandis (238 articles)
Journaliste à Beyrouth (Liban). Elle écrit principalement sur la photographie et le Moyen-Orient.
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