Histoire / Culture

L'Église n'a pas attendu Jude Law et «The Young Pope» pour avoir son Pie XIII

Temps de lecture : 4 min

La série «The Young Pope» propose d'imaginer un jeune cardinal venu d'Amérique s'installant dans le siège de Saint Pierre et devenant pape sous le nom de Pie XIII. Mais l'Église a déjà connu un Pie XIII. Enfin, si on veut...

La place Saint-Pierre-de-Rome, par Dennis Jarvis via Flickr Creative Commons
La place Saint-Pierre-de-Rome, par Dennis Jarvis via Flickr Creative Commons

Lenny Belardo est jeune, américain et surtout, il vient d'accéder à l'une des plus hautes fonctions spirituelles du monde des hommes: le conclave l'a désigné comme pape. Voici la trame de la série The Young Pope de Paolo Sorrentino, que s'apprête à diffuser en France Canal+. Dans ce feuilleton, Lenny Belardo, interprété par Jude Law, prend pour nom Pie XIII. Une manière de s'inscrire dans la tradition vaticane car Pie est l'une des dénominations préférées des souverains pontifes. L'histoire officielle de la papauté compte ainsi vingt-trois Jean, seize Benoît et douze Pie. Mais Jude Law n'est pas le premier pape Pie XIII: ce dernier a bien existé en chair et en os... et qu'il était également américain.

Inutile cependant de consulter des histoires du christianisme ou des encyclopédies du Vatican, vous n'en trouverez pas trace. Car ce Pie XIII n'a jamais été reconnu pape que par une institution, celle qu'il avait lui-même créée dans son coin, la «true Catholic Church» (avec une minuscule au premier terme).

L'illuminé «qui éclairait»

Pour en savoir plus sur celui qui sera proclamé pape par ses quelques ouailles le 24 octobre 1998 et le restera pour ses énigmatiques fidèles jusqu'à sa mort en 2009, il faut faire un tour par la biographie rédigée sur ce site mis en place par ses sympathisants eux-mêmes. Earl Pulvermacher naît dans le Wisconsin le 20 avril 1918. Il prononce ses vœux en 1942 et est ordonné prêtre le 5 juin 1946. Conformément à la tradition de l'ordre des Capucins qu'il a rejoint, il change alors une première fois de prénom. Ce futur illuminé décide alors de s'appeler Lucien, «celui qui éclaire».

En 1948, il part dire la messe au Japon. Il y reste jusqu'en 1970. À cette date, il devient missionnaire en Australie et ce, pour six années. Jusqu'ici tout va bien. Mais en 1976, ça commence à se gâter. De sensibilité traditionnaliste, Lucien Pulvermacher tolère mal les réformes de Vatican II, qui s'est clos en 1965, notamment l'encouragement de la célébration en langues vernaculaires au détriment du latin et la liberté religieuse (depuis Vatican II, l'Eglise déclare ainsi que nul ne peut être bridé par quiconque en matière religieuse ni forcé à embrasser une foi, fût-elle catholique). Son départ d'Australie en 1976 et son retour aux Etats-Unis coïncident ainsi avec la rupture du prêtre vis-à-vis du Saint-Siège.

Une élection opaque

Il n'est pas le seul à opérer un schisme à ce moment là mais l'homme est peu commode et s'entend mal avec les autres traditionnalistes. Très vite, il se retrouve isolé. Il faut dire qu'il a une vision très rigoureuse de la communauté des «vrais catholiques». Selon lui, aucun des successeurs de Pie XII ne l'était. Lucien Pulvermacher ne reconnaît ni Jean XXIII, ni Paul VI, ni plus tard Jean-Paul Ier, Jean-Paul II ou Benoît XVI. Son credo est particulièrement dur à l'encontre de Jean XXIII qu'il accuse d'avoir été «un franc-maçon rose-croix depuis 1935» (mélangeant ainsi deux organisations ésotériques distinctes mais également condamnées par l'Église). Il va donc peu à peu construire sa nouvelle Église, la «vraie Église Catholique». C'est elle qui le consacre pape en 1998 après une élection dont le processus a démarré à l'été. N'ayant pas de cardinaux à disposition, c'est l'ensemble des fidèles qui ont voté pour le désigner, souvent par courrier.

La «true Catholic Church», explique ici le déroulement du scrutin. L'institution mène tout d'abord des investigations «pendant trois ans» pour trouver le plus grand nombre de catholiques «véritables» de par le monde. Selon la même source, ceux-ci reçoivent alors deux formulaires: l'un est une feuille d'inscription, l'autre consiste à approuver la déclaration de principes fondant l'instance. On n'en saura pas plus.

C'est peut-être là la grande blague que Dieu nous adresse: “Quand j'ai dit que vous deviez aimer tous mes enfants, je parlais aussi d'aimer les gars comme ça”

On ne sait pas non plus combien d'électeurs prennent part au scrutin en 1998 car la «true Catholic Church» est fâchée avec les chiffres ou plutôt comme elle le dit: «Ce n'est pas le nombre qui compte, mais la validité de l'élection.» Cet étrange clergé assure tout de même compter dans ses rangs un évêque. C'est lui qui a la charge, une fois Lucien Pulvermacher élu pape sous le nom de Pie XIII, de faire de ce simple prêtre un évêque (une obligation pour le pape). Problème, c'est «Pie XIII» lui-même qui a élevé le dénommé Gordon Bateman à la dignité d'évêque avant que celui-ci ne lui retourne la politesse.

Ultra-traditionnel

Autant de bizarreries qui ont empêché la «true Catholic Church» de sortir de son état de groupuscule. D'autant plus que «Pie XIII» n'était pas le seul résident américain à se voir en pape de substitution. Dans un village du Kansas, un certain David Bawden s'est proclamé pape, sous le nom farfelu de «Michael Ier», dans les années 1990. L'original a même créé sa chaîne YouTube via laquelle il dispense la bonne parole dans une incomparable solitude.

Thomas J. Craughwell s'est intéressé, sur le site du magazine conservateur The American Spectator, au cas de ces deux personnages. Après avoir noté qu'ils rappelaient les «antipapes» du Moyen Âge, papes dissidents que certains royaumes soutenaient pour s'opposer au souverain pontife légitime, il nuance son propos: «Nos antipapes américains sont surtout de tristes sires, et plus qu'un peu embarrassants.»

«Michael Ier» est toujours parmi nous. En revanche, la mort de «Pie XIII» a été annoncée à la fin de l'année 2009. Un de ses anciens «frère» capucin s'est alors fendu d'un billet publié sur son blog pour revenir sur le parcours de celui qu'il avait connu en tant que Lucien Pulvermacher. Ladite trajectoire est même à l'origine chez lui d'une interrogation théologique et métaphysique:

«On peut plaisanter de la manière dont Pulvermacher s'est écarté de l'Église et de l'Ordre des Capucins pour fonder sa propre Église et sa propre papauté. C'est peut-être là la grande blague que Dieu nous adresse: “Quand j'ai dit que vous deviez aimer tous mes enfants, je parlais aussi d'aimer les gars comme ça!”.»

Robin Verner Journaliste

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