Allemagne / Monde

L'Allemagne est toujours unifiée mais de plus en plus désunie

Temps de lecture : 4 min

Plutôt qu'une célébration du rattrapage économique de l'Est, le 26e anniversaire de la Réunification a servi d'exutoire aux protestations identitaires.

«Merkel dehors»: lors de la manifestation anti-Merkel de Pegida, le 3 octobre 2016. ARNO BURGI / DPA / AFP.
«Merkel dehors»: lors de la manifestation anti-Merkel de Pegida, le 3 octobre 2016. ARNO BURGI / DPA / AFP.

Il y avait deux vérités, le lundi 3 octobre, en ce 26e anniversaire de l’unité allemande. Deux vérités qui s’opposent et se complètent. D’un côté, les cérémonies officielles, à Dresde, la capitale de la Saxe, qui a retrouvé sa splendeur d’avant le communisme. Elles disaient qu’il fallait encore construire des ponts, surtout dans les têtes, entre l’Est et l’Ouest, mais elles célébraient aussi, et à juste titre, les réussites d’un quart de siècle de réunification, avec une ancienne Allemagne de l’Est en passe de rattraper la prospérité de l’Ouest.

De l’autre, les manifestants appelés par Pegida, pour «Patriotes européens contre l’islamisation de l’Occident», ce mouvement, plutôt en perte de vitesse, qui marche tous les lundis soir dans cette même ville de Dresde. Avec l’arrivée massive de réfugiés l’année dernière, il s’est trouvé une nouvelle raison d’être. «Nous sommes le peuple», crient ses partisans, reprenant le slogan des manifestants est-allemands de 1989. Ils conspuent la chancelière Angela Merkel et le président de la République Joachim Gauck, deux anciens ressortissants de l’Allemagne de l’Est, aux cris de «Traîtres», «Dégagez!», ou encore «Merkel en Sibérie, Poutine à Berlin!». Ils n’étaient pas très nombreux –quelques centaines– mais suffisamment pour que l’attention se concentre sur ces trouble-fête.

Une protestation politique et violente

Ils sont l’expression citoyenne et protestataire de deux tendances qui inquiètent les autorités. L’une est politique: c’est la montée de l’AfD, Alternative pour l’Allemagne, ce parti de la droite populiste que les enquêtes d’opinion créditent de 12 à 14% des intentions de vote dans toutes l’Allemagne mais qui a atteint des scores de 25% à des élections régionales dans les nouveaux Länder de l’est. D’abord créée contre l’euro, l’AfD a récupéré la thématique xénophobe et antimusulmane.

L’autre est violente: ce sont les attaques de groupuscules néonazis dirigées directement contre les immigrés mais aussi contre des élus qui manifestent leur volonté d’accueillir des réfugiés dans leur commune. Sur le thème «le rock au service de l’identité», des festivals néonazis se sont tenus dans plusieurs petites villes de Saxe et de Thuringe. Le Land de Saxe est devenu un des hauts lieux de l’extrême-droite. En 2015, 477 attaques contre des demandeurs d’asile y ont été constatées, soit une croissance de 86% par rapport à l’année précédente. Ce chiffre s’explique en partie par l’augmentation du nombre de réfugiés, mais pas seulement.

Les rixes se multiplient entre bandes de jeunes Allemands, encadrés par des groupuscules extrémistes, et des réfugiés désœuvrés souvent mineurs qui errent dans le centre des bourgades, voire de villes plus importantes, comme Schwerin, dans le Mecklembourg- Poméranie occidentale. C’est dans ce Land que l’AfD est arrivée en deuxième position aux récentes élections régionales, devançant pour la première fois la démocratie-chrétienne.

«Une menace très sérieuse pour le développement social et économique»

Bautzen, en Saxe, est un de ces lieux. En février, un ancien hôtel en voie de reconversion pour accueillir des demandeurs d’asile a été incendié sous les applaudissements d’une partie de la population. A la mi-septembre, un groupe de quelque 80 jeunes, certains faisant le salut hitlérien, ont pourchassé à travers la ville une vingtaine de réfugiés qui les avaient provoqués. La police a ordonné un couvre-feu à partir de 19 heures et une interdiction de vente d’alcool pour les réfugiés. Les jeunes Allemands n’ont pas été inquiétés. Entre temps, l’interdiction de sortir après 19 heures a été levée. Mais quelques jours plus tard, un Allemand d’origine algérienne, dans le pays depuis 40 ans, a été battu par deux individus qui criaient «Les étrangers dehors».

L’Est n’a pas le monopole de ce genre de débordements. A Oersdorf, dans le Schleswig-Holstein, un village de 900 habitants, le maire a été agressé et laissé sur le trottoir sans connaissance alors qu’il se rendait à une réunion de la commission des bâtiments. Le bruit courait qu’il voulait héberger des réfugiés dans une maison du village. Depuis des mois, il avait reçu des menaces: «Celui qui ne veut pas entendre va le sentir passer.»

La chargée des affaires de l’Est dans le gouvernement fédéral, par ailleurs secrétaire d’Etat au ministère de l’économie, Iris Gleicke (SPD), a remis son rapport annuel à la veille de la fête de l’unité allemande. Elle y explique sans fard que «l’extrémisme de droite représente une menace très sérieuse pour le développement social et économique des nouveaux Länder».

Cette franchise lui a été reprochée par ses partenaires de la grande coalition. Officiellement, on préfère minimiser les incidents qui, s’ils restent en effet très minoritaires, n’en constituent pas moins une tendance inquiétante. Le ministre fédéral de l’intérieur, Thomas de Maizière, qui a été ministre de l’intérieur et de la justice en Saxe au lendemain de la réunification, met en cause «les grands bouleversements vécus» par les Allemands de l’Est au cours des vingt-cinq dernières années et met en parallèle les violences de l’extrême-droite avec les exactions des autonomes d’extrême-gauche. Il appelle aussi les Allemands de l’Ouest à se garder de vouloir donner des leçons à leurs compatriotes de l’est. Mais cette critique n’atteint pas Iris Gleicke, elle-même élue de Thuringe, dans l'ancienne RDA.

Daniel Vernet Journaliste

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