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«Luke Cage»: Netflix et Marvel réinventent depuis les bas-fonds la comédie surhumaine

Image issue de la série «Luke Cage» (Netflix)

Image issue de la série «Luke Cage» (Netflix)

En construisant son propre univers à l'échelle des quartiers, Marvel et Netflix se rapprochent du citoyen lambda et font de l’ombre aux Avengers.

Au tout début d'un épisode de Civil War –un comics Marvel dans lequel une guerre déchire les super-héros Marvel et qui a récemment été adapté au cinéma–, Captain America fait un état des lieux des rebelles qui refusent d’obéir aux ordres du gouvernement. S’il y a malheureusement de «gros poissons» qui font défection, le super-héros explique que «la plupart sont des héros des bas-fonds, comme Daredevil et Luke Cage».

En une simple phrase, Captain America a résumé le fossé qui règne actuellement dans le monde des super-héros Marvel, entre leurs adaptations cinématographiques et celles qui sont «reléguées» à la télévision et sur internet. Du côté du grand écran, nous avons droit à la crème de la crème made in Marvel, une Dream Team constituée, entre autres, du Captain, d’Iron Man, ou de Thor, qui submergent à eux seuls le box-office à coups de marteau magique et de milliards de dollars de recettes. Et de l’autre côté, sur petit écran, on trouve des adaptations en séries de héros «secondaires», moins populaires, ou même de sous-fifres a priori inintéressants. Mais si ABC propose des séries inégales consacrées aux agents du S.H.I.E.L.D., agence d’espionnage internationale dans l’univers Marvel, Netflix a réussi un véritable tour de force en misant depuis trois ans sur des super-héros de proximité, très éloignés des batailles intergalactiques de Thor et ses copains.  

Depuis le 30 septembre, le site de SVoD diffuse l’adaptation très intéressante de Luke Cage, ce «héros de bas-fonds» indestructible qui tente de sauver son quartier, le bouillonnant Harlem.


Déjà présent comme personnage secondaire dans la série Jessica Jones, Cage fait partie avec la détective privée à la force surhumaine encore traumatisée par son ancien tortionnaire et Daredevil, l’avocat aveugle capable d’entendre une souris couiner à cinq kilomètres de distance, de ces héros Netflix qui évoluent au cœur même de New York. Ensemble, et avant d’être réunis pour de vrai dans une prochaine série, ils proposent des visages différents mais qui ont tous le même objectif: survivre à leur propre condition.

Du fils d’Odin au fils de boxeur

«Je ne suis pas le genre à être un héros», lance à plusieurs reprises Luke Cage dans cette première saison, quand sa célébrité commence à le submerger. Et il a raison: ce n’est pas son genre, il n’est pas né pour en être un. On apprend vite qu’il n’a rien à voir avec ces super-héros qui combattent les menaces extraterrestres et deviennent les idoles de la terre entière. Créé en pleine blaxploitation dans les années 1970, il devient dans la série un fils de pasteur qui a été envoyé en prison pour un crime qu’il n’a pas commis. Là-bas, une expérience secrète le transforme contre sa volonté en surhomme sur qui les balles de revolver rebondissent comme de vulgaires cailloux.

Mais avec lui, la phrase mythique de Spider-Man qui dit qu’«un grand pouvoir implique de grandes responsabilités» ne tient plus: son passé de criminel l’oblige à se cacher, à ne pas assumer son talent, et donc à renoncer à ses espoirs. On le regarde ainsi refuser ses pouvoirs et cumuler deux emplois (homme de ménage dans un salon de coiffure le jour et barman la nuit) pour payer sa logeuse et ses hoodies de la marque Carhartt.

Les deux autres héros de Netflix n’ont pas non plus les mêmes préoccupations quotidiennes que leurs camarades des Avengers. Quand Tony Stark cherche un moyen de renforcer son cœur bionique, Matt Murdock a bien du mal à trouver des clients et Jessica Jones vit dans un taudis où elle laisse libre cours à son addiction pour l’alcool. Là encore, leurs origines sociales de ces héros façonnent complètement leur personnage. Murdock est le fils d’un boxeur qui acceptait des pots-de-vin pour se coucher sur le ring et qui espérait que son fils s'en sorte mieux que lui. Quant à Jessica Jones, s'il y a des différences notables avec les comics originaux, le fond reste le même: il s’agit d’une jeune femme orpheline, encore brisée après avoir été abusée par un homme capable de lui faire exécuter chacun de ses ordres. 

Ils n’ont donc rien à voir avec des super-héros comme Thor, fils du dieu Odin, Tony Stark, scientifique multimilliardaire et playboy à ses heures perdues ou même, ou même Captain America, qui s’est porté volontaire pour l’expérience qui l’a transformé en héros d’une nation. Les Avengers semblent lointains car ils ont tous hérité, d’une façon ou d’une autre, d’un don d’une situation qui les place au-dessus des personnages que l’on voit chez Netflix, loin de notre propre banalité. Luke Cage, Daredevil, Jessicas Jones à l'inverse sont ancrés dans notre réalité. Avec tous les personnages secondaires (qu'ils soient politiciens, flics, trafiquants d'armes, infirmières, junkies, vétéran, avocats ou vendeurs de journaux à la sauvette), ils écrivent à leur façon une comédie surhumaine où les préoccupations sont bien plus terre-à-terre, où la rue prévaut sur la planète Terre.

Quand les Avengers détruisent New York, Daredevil et les autres les reconstruisent

New York est le lieu de prédilection de presque tous les super-héros Marvel. Ainsi, dans le premier film The Avengers, on assiste à une spectaculaire bataille contre des extraterrestres et l'équipe de super-héros qui ravagent Manhattan. Des destructions si catastrophiques que des consultants engagés par The Hollywood Reporter ont estimé qu'il faudrait 160 milliards de dollars pour tout réparer dans la ville. La catastrophe aura pourtant peu d'importance pour les héros, qui continueront pendant plusieurs films à détruire des villes un peu partout dans le monde sans vraiment se soucier des vies humaines qu'ils ébranlent. Pire, dans le dernier Captain America: Civil War, les héros mettent en péril des citoyens à cause de querelles purement personnelles. Car s’il y a bien quelque chose à laquelle tiennent Cage, Daredevil et Jones (à sa façon), ce sont les murs de leur New York, qui s’étend d’Harlem à Hell’s Kitchen, et des gens qui y vivent. 

Nos trois héros Marvel-Netflix ont là encore une vision complètement différente de ce qui compte, et pas seulement parce que les séries ont un budget bien inférieur à ceux des blockbusters. Ils fonctionnent sur un tout autre niveau: plutôt que l'humanité, ils concentrent leurs efforts sur ce qui les entoure, à savoir les quartiers et les populations déshéritées qui y vivent, bien loin du penthouse de Tony Stark. Daredevil est un héros d'abord tourmenté par l'idée qu'il faut se faire justice, mais son alter-ego Matt Murdock décide de défendre des locataires qui refusent de quitter leur logement lorsque le terrible Wilson Fisk tente de s'approprier Hell's Kitchen. Et comme l'explique la vidéo ci-dessous, les créateurs de Luke Cage ont voulu placer le quartier d'Harlem au centre de l'histoire, en montrant par exemple le mythique Apollo Theater ou les murs de la ville recouverts de référence à la culture noire. 

 

Des héros enfin ancrés dans la (triste) réalité

Mais la puissance et le message de ces séries vont bien au-delà des murs. Jessica Jones, derrière son cynisme, traite avec intelligence mais sans voyeurisme d'un drame dont sont victimes de nombreuses femmes: le viol et l'abus émotionnel. Ici, l'agression sexuelle de l'héroïne ne sert pas de rebondissement à l'intrigue, il permet, de son point de vue à elle, de montrer comment une victime survit après un tel traumatisme. Dans une interview au LA Times en novembre 2015, la créatrice de la série, Melissa Rosenberg, expliquait que le «ton est fait pour être très fondé, réel. Il fallait donc être très sérieux et réel avec ces sujets. [...] C'était vraiment une exploration d'une survivante et de sa guérison.»

Le créateur de la série Luke Cage, Cheo Hodari Coker, a lui aussi tenu à doter sa fiction d'un message politique fort. En faisant porter un hoodie à son héros, il évoque la mise en danger des Noirs aux États-Unis dès l'instant où ils enfilent une capuche. L'interprète de Luke Cage, Mike Colter, qui répondait aux questions du Huffington Post, expliquait que le lien était volontaire avec des drames comme celui de Trayvon Martin, jeune homme noir tué simplement parce que sa capuche le rendait suspect aux yeux d'un homme armé. «Quand vous êtes noir avec un hoodie, vous devenez tout d'un coup un criminel», explique l'acteur. Dans la série, le hoodie troué de Cage est transformé en symbole de revendication pour des centaines de Noirs vivant à Harlem.

En fin de saison, le rappeur Method Man explique lui aussi que, si les flics cherchent Cage, c'est bien parce que, «avant d’être résistant aux balles, il est noir.» Et lui aussi évoque les difficultés d'être noir dans cette ville:

«On ne comprend pas un négro si l'on n'a pas vécu dans sa peau. Des cafards dans le berceau, rien à bouffer dans le frigo. La criminalité prolifère, les gamins sont en galère.» 


C'est de leur proximité avec la brutalité du réel que ces héros tirent leur force. En ramenant les enjeux d'une vie à l'échelle d'un quartier et d'une population, Luke Cage, Daredevil et Jessica Jones nous feraient presque oublier les héros qui atomisent le box-office. Pour autant, le chemin est long avant que les fans et New York reconnaissant la force et la beauté de ces justiciers errants: pas plus tard que cet été, la ville a inauguré une statue à l'effigie... de Captain America. Il n'y a vraiment aucune justice dans le monde des super-héros. 

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