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Vous avez des angoisses liées à vos cheveux? Lisez ceci

Le cheveu a beau être un organe non innervé, il est très investi émotionnellement | Artur Chalyj via Flickr CC License by

Le cheveu a beau être un organe non innervé, il est très investi émotionnellement | Artur Chalyj via Flickr CC License by

Votre chevelure est éminemment sociale et culturelle. Et c’est pour ça que la moindre altération vous hérisse le poil. Surtout si vous êtes une femme.

Le nombre de cheveux blancs et de cheveux tout court sur votre crâne, votre brosse ou encore au fond de la douche après un shampooing vous préoccupe, voire vous angoisse. Rassurez-vous. D’abord parce que vous n’êtes pas seul(e). Sur Twitter ou dans la presse, les témoignages sont nombreux –pas étonnant que les articles listant les solutions pour éviter de vous retrouver sans aucun poil sur le caillou, des compléments alimentaires aux nouvelles techniques innovantes, et celles pour cacher cette chevelure grisonnante que l’on ne saurait voir pullulent. Et aussi parce que, pour le dermatologue au centre Sabouraud de l'hôpital Saint-Louis, spécialisé dans la peau et les cheveux, Philippe Assouly, s’«il est certain qu’une chute de cheveux importante stresse, car elle donne l’impression de partir en brioche, il ne faut pas assimiler une perte de cheveux à une perte de vie». Idem du blanchiment extrême chez l’enfant: «L’inquiétude des parents et du patient, c’est de savoir si le reste du corps vieillit au même rythme. Une fois que l’on a expliqué que ce n’était pas pathologique et que ça ne cachait rien d’autre, cela se vit mieux.»

Vous voilà rassuré(e). Mais un poil seulement. On a beau parler d’un organe non innervé, il n’en reste pas moins très investi émotionnellement –en attestent les expressions «à s’en arracher les cheveux» ou «à faire dresser les cheveux sur la tête». Les tempes de plus en plus dégarnies et le volume capillaire qui s’effiloche sur le sommet du crâne, ça fait partie de vos pires cauchemars. Pour preuve, un sondage Ifop mené en mars 2015 pour l’entreprise Norgil, autoproclamée numéro 1 de l’expertise capillaire, soulignait que «la chute de cheveux apparaît considérablement plus préoccupante quand elle est anticipée que lorsqu’elle est effective». Car ce n’est pas tant la perte du cheveu lui-même (ou de sa couleur) que celle de ce que la chevelure symbolise qui hérisse le poil.

Signe visuel social

Craindre de perdre ses cheveux ou de dénicher un cheveu platine, voire plusieurs, s’explique avant tout par la visibilité de la chevelure, qui en fait un élément social. «C’est, avec les autres poils, la seule partie du corps que l’on peut modifier sans risque (ça repousse) et où l’on peut imprimer l’image que l’on veut donner», nous écrit Christian Bromberger, auteur de l’ouvrage Les sens du poil – Une anthropologie de la pilosité (Créaphis Editions, 2015). Or «l’impératif contemporain est un corps jeune, le blanchiment est donc signe d’un insupportable vieillissement».

Perdre ses cheveux ou les voir blanchir, c’est en quelque sorte perdre le contrôle de cette image que l’on a de soi et veut présenter aux autres… et se retrouver ainsi à nu, dans sa vulnérabilité, face au regard d’autrui. D’autant plus que, comme le souligne la chercheuse en anthropologie au CNRS Corinne Fortier, la chevelure, sa texture, sa masse et sa couleur sont «souvent un élément de continuité dans la vie et une marque de fabrique». L’atteinte à la chevelure, «signe visuel qui nous échappe», peut alors être perçue comme un coup porté à son identité.

Dans de nombreuses cultures, «les cheveux sont considérés comme un prolongement de la personne» et sont utilisés dans la sorcellerie pour jeter des sorts ou bien perçus comme un motif amoureux qui représente l’être aimé, à l’instar des médaillons contenant des mèches du cher et tendre, et qui peut aussi servir à la concoction de philtres d’amour. Corinne Fortier, également auteure du chapitre «La barbe ou la tresse. Des cheveux et des poils marqueurs de la différence sexuée (société maure de Mauritanie)» dans l’ouvrage Poils et sang (L’Herne, 2010), évoque aussi l’exemple des femmes de la société maure de Mauritanie, pour qui se couper les cheveux revient à se mutiler, ou celui des Indiennes qui se rasent le crâne en cadeau à une divinité hindoue, faire don de sa chevelure étant une offrande sacrificielle et exceptionnelle de soi-même.

En Mauritanie, traditionnellement, les poils, cheveux compris, étaient pensés comme découlant du sperme puisqu’ils apparaissent conjointement chez l’homme à la puberté

Un rituel qui n’est pas sans lien avec le fait que le cheveu est aussi une extension visible de la force vitale de l’individu. On pense aux publicités pour des produits capillaires fortifiants mais cette correspondance entre énergie et chevelure ne vient pas d’apparaître et n’est pas non plus propre à l’Occident. En Mauritanie, ajoute l’anthropologue, les coiffures traditionnelles des hommes de la société maure étaient volumineuses, comme si, par elles, la gent masculine exprimait sa fougue, surtout que les poils, cheveux compris, étaient pensés comme découlant du sperme puisqu’ils apparaissent conjointement chez l’homme à la puberté. Ce symbolisme énergétique de la chevelure s’expliquerait par un phénomène naturel: «le cheveu continue à pousser pendant toute la vie», analyse Corinne Fortier. Résultat, chez les arabes de Mauritanie, «l’amante offrait une crème pour graisser les cheveux de son aimé» et le cheveu s’inscrivait ainsi dans le rituel de séduction.

Potentiel érotique

Mais si la chevelure, en tant que prolongement de l’énergie vitale, est parfois associée à la virilité, elle acquiert un côté fantasmatique encore plus prononcé chez la gent féminine. Le cheveu est, dans toutes les sociétés, un fort symbole de la féminité. Certes, chez l’homme, la perte des cheveux et de leur vigueur peut renvoyer à la castration, comme l’évoque la dermatologue et psychanalyste Sylvie Consoli, également secrétaire du groupe Psychodermatologie de la Société française de dermatologie. Mais une femme aux cheveux ras, si elle n’est pas vue comme malade, la chute de cheveux faisant penser aussitôt aux effets secondaires de la chimiothérapie, sera au minimum perçue comme anormale, marginale, un avatar de Brigitte Fontaine (qui a pourtant fini par se laisser «pousser [l]es cheveux pour laisser pousser [s]a santé nerveuse ou mentale»). La docteure Consoli se remémore une patiente qui perdait ses cheveux (oui, les cas d’alopécie chez la femme existent, même si les femmes ne deviennent pas pour autant chauves et subissent plutôt une réduction du calibre du cheveu) et lui disait en consultation que, «à force de vivre comme un homme, on en devient un». Bien sûr, ce n’était pas le fait de sortir du foyer, traditionnel espace féminin, et de travailler qui avait fait perdre ses cheveux à cette pauvre femme. Sa réflexion et son interprétation étaient tout simplement le signe, révélateur, que, comme beaucoup de femmes, elle associait sa chevelure à son identité de femme.

Jusqu’à il y a peu, en France, sortir «en cheveux», c’est-à-dire sans chignon ni tresse ni chapeau, équivalait à sortir nue. Cette image érotique de la chevelure féminine a envahi nos imaginaires. Nombreux sont les films (et même dessins animés) où l’on voit la femme devant sa coiffeuse, souvent le soir et en tenue légère, dénouant ses cheveux et se les brossant avec sensualité… avant de rejoindre son compagnon au lit. Et la chevelure féminine continue d’être vue comme potentiellement érotique; en attestent le voile porté par les musulmanes pour raison de pudeur et les perruques des juives orthodoxes, tout comme les coiffures très serrées empêchant les cheveux des jeunes filles maures en Mauritanie de bouger, «comme si les mères contrôlaient la sexualité de leur petite fille à travers le fait de leur tresser les cheveux», analyse Corinne Fortier.

La peur du cheveu blanc peut s’analyser de la même façon: cette dégradation du corps est aussi un signe de la diminution du pouvoir de séduction, davantage chez la femme que chez l’homme, fait remarquer Sylvie Consoli. «On va plus fréquemment parler d’un Don Juan aux tempes argentées que d’une séductrice aux tempes argentées.» Notamment parce que ce signe extérieur de vieillesse se transforme en «signe de sagesse pour les hommes», poursuit Christian Bromberger; et, avant la chevelure entièrement nacrée, le poivre et sel est perçu comme un signe d’âge mûr et de virilité. Peut-être parce que l’âge et la couleur de cheveux de ces messieurs n’est pas un révélateur de la disparition de leur potentiel reproductif, à l’inverse de la femme aux mèches (voire à la chevelure) opalines, probablement ménopausée, ou proche de l’être.

Résultat: on retrouvera peu d’hommes qui se teignent les cheveux (peut-être parce que, lorsqu’ils le font, ils sont instantanément moqués, à l’instar de François Hollande) et le docteur Assouly précise que la plupart des hommes refusent les traitements contre la chute de cheveux – «ils n’ont pas le même regard que les femmes par rapport au temps passé dans la salle de bain, à s’occuper de soi». Et puis il est même devenu cool d’être chauve. Preuve s’il en est que les peurs liées au cheveu sont éminemment genrées et culturelles. Et que, si le dermatologue y voit «un signe de bonne santé de la société», puisqu’elles renvoient à des inquiétudes certes loin d’être superficielles mais qui ne sont du moins pas mortelles, s’y reflètent aussi les injonctions corporelles faites aux femmes, et le consumérisme associé.

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