Monde

Bagdad en Louisiane

Temps de lecture : 51 min

La poignante histoire des erreurs politiques qui ont mené à la tragédie Katrina.

DAVID J. PHILLIP / POOL / AFP
DAVID J. PHILLIP / POOL / AFP

C’est sans doute d’avoir marché nu dans les ruines de la paroisse de St. Bernard à 2 heures du matin qui a aidé le sergent Mickey Giovingo a vraiment quitter l’Irak. Depuis son retour de la guerre, il dormait dans sa voiture devant l’allée menant à sa maison en ruines, dans son uniforme –le seul vêtement en sa possession. Il se souvient avoir passé des nuits assis à se dire qu’il y avait bien plus de remue-ménage dans le désert qu’il n’y en avait chez lui en Louisiane, la nuit. Il était en état d’hyper-vigilance et s’inquiétait du moindre bruit.

Parfois, il partait en patrouille. Quand il entendait une voiture passer, il la suivait et la dépassait pour voir le conducteur; des voleurs de cuivre pillaient les maisons abandonnées pour voler toute la plomberie. Il dit qu’il ne les a jamais menacés, mais qu’il demandait aux intrus de déguerpir sans quoi il appellerait la police. Il avait toujours son arme avec lui, celle qu’il avait acheté dès son retour au pays, et qu’il gardait glissée dans sa ceinture, dans son dos. «J’étais en mode combat», dit-il.

Une nuit, la solitude était pesante et il eut une idée. Il ôta ses habits, enfila ses tennis et commença à marcher au milieu des décombres. Il avait été assujetti à la discipline militaire des mois durant. Il avait tout perdu. En marchant nu au beau milieu de la rue, il avait enfin l’impression de décider. Quand aurait-il pu faire une chose pareille sans être jeté en prison? «C’était libérateur», dit-il.

Katrina vu d'Irak

Giovingo débarque en Irak le 29 août 2005, le jour même où Katrina frappe la Louisiane. Gamin des faubourgs, passionné d’électronique, il s’était engagé dans une unité technique de la Garde aérienne de Louisiane, chargée du câblages d’installations militaires en Louisiane, puis au Proche-Orient. La nuit où la tempête frappe, il est à Al-Udeid, au Qatar. Le lendemain matin, il prend un avion pour Kirkouk. Au cours des terribles jours qui suivent, il se tient, avec d’autres militaires issus de Louisiane et des environs, à proximité des postes de télévision dans les réfectoires. Ils peuvent voir l’ouragan frapper, les digues s’effondrer et entendre parler, à longueur d’antenne, de pillages et du chaos qui règne là-bas.

«Je savais que ma maison était détruite», se souvient-il. Giovingo avait servi d’agent de liaison de la garde à St. Bernard et connaissait par cœur son système de télécommunication; toutes les lignes de la paroisse étaient coupées. Il lui faut un mois, en partageant avec d’autres un temps de connexion à internet limité, pour avoir confirmation que sa famille est saine et sauve. Dans l’intervalle, il continue son dangereux travail, consistant à poser, avec ses collègues, des câbles dans des tranchées le long de l’aérodrome de la base. «Vous passez la journée à redouter les rockets et les obus qui arrivent, dit-il, et puis la nuit, vous vous demandez ce que vous allez bien pouvoir faire quand vous rentrerez.»

CARLOS BARRIA / POOL / AFP

Giovingo se retrouve face à un choix difficile. Les soldats de la 256e, une brigade d’infanterie de la Garde nationale de Louisiane, doivent effectuer une rotation fin septembre, et la garde a décidé de les rapatrier d’urgence à la maison, afin qu’ils puissent retrouver leurs familles et participer à la reconstruction. Giovingo fait alors partie d’une unité détachée, mais la garde de Louisiane trouve des places pour lui et quatre membres de son équipe dans un avion à destination du pays. Il demande à ses collègues s’il doit accepter l’offre; ils s’en remettent à lui. Il décide de rester; il veut finir ce qu’il a commencé et il a besoin de sa prime de combat –225 dollars de plus par mois– pour reconstruire sa maison à la Nouvelle-Orléans.

Sa sœur lui parle du programme fédéral d’aide d’urgence et il parvient à joindre ses services, malgré un temps de communication téléphonique limité. Vous êtes déployé à l’étranger? Vous n’êtes pas éligible à une aide. «Où donc fallait-il que je sois déployé pour récupérer de l’argent?, se demande-t-il. J’avais l’impression d’être dans le no man’s land, totalement oublié.»

«Là, nous sommes juste épuisés»

La guerre et les tempêtes peuvent vous piéger en un rien de temps, et personne ne le sait mieux que les soldats de la garde nationale. Voilà bien longtemps qu’elle se voit régulièrement confier de nombreuses missions disparates: ouragans, manifestations, incendies, émeutes, guerres. Au début de la guerre en Irak, le Département de la défense mobilise les hommes de la garde nationale dans des proportions inégalées depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. «L’époque où la Garde nationale était en retrait et ne s’occupait que d’émeutes et de catastrophes naturelles est révolue», déclare le général de brigade Glenn K. Rieth, commandant la Garde nationale du New Jersey, un mois avant l’invasion.

L’époque où la Garde nationale était en retrait et ne s’occupait que d’émeutes et de catastrophes naturelles est révolue

Au mois de septembre 2005, environ 175.000 gardes nationaux ont été rappelés en service actif, soit 40% du total des forces; ils constituent environ 15% des forces totales engagées en Irak et en Afghanistan. Et leur mission n’est pas sans conséquences sur le sol américain. Car en quittant le sol américain, les gardes ont anticipé des missions de six mois –un an peut-être– mais il arrive que leur mission dure jusqu’à vingt mois.

Le soldat John Blanchett, de la Garde de l’Illinois, raconte à un journaliste que sa section d’infanterie s’apprêtait à rentrer au pays à l’issue d’une mission de 447 jours quand le Pentagone décida soudainement, à minuit, le dimanche de Pâques, de les laisser là où ils étaient. La plupart de leurs effets personnels étaient déjà repartis pour l’Amérique. «Comprenez-moi bien, dit Blanchett, nous sommes tous d’accord de travailler pour le pays. Mais là, nous sommes juste épuisés.»

Le paradoxe de la sécurité intérieure

Des représentants de l’administration assurent que les guerres n’ont pas de conséquence pour la sécurité des Américains. Au contraire, elles sont, disent-ils, le seul moyen de protéger le pays. «Nous menons la guerre aux terroristes à l’étranger afin de ne pas avoir à les affronter ici», déclare le président Bush. L’idée qu’une guerre extérieure soit garante de la sécurité intérieure permet d’éviter de répondre à la question du compromis entre les guerres d’une nation et sa prospérité, mais à l’époque, elle semble logique et rassurante pour beaucoup d’Américains.

Malgré cela, un an après le début de la guerre d’Irak, les chefs de la garde et les gouverneurs d’États de tous bords politiques avertissent que les unités de garde nationale ont vu leurs effectifs drastiquement réduits par les déploiements à l’étranger. Des représentants craignent de «se retrouver à cours d’effectif en cas d’urgence», selon une dépêche de l’Associated Press. Le langage pourtant terne et bureaucratique d’un rapport d’avril 2004 du General Accounting Office [le bureau chargé du contrôle des comptes publics, Ndlr] ne dissimule en rien ses conclusions sévères: les opérations extérieures sont en train de vider la garde de ses effectifs et particulièrement de ses spécialistes.

Des soldats de la Guarde nationale I STAN HONDA / AFP

Quinze États ont vu 40% ou plus des effectifs de leur garde nationale mobilisés ou déployés et certains sont privés d’un tiers de leurs forces aériennes. Avec 59% des effectifs de sa garde mobilisés, déployés ou placés en alerte, la Louisiane, souvent menacée par les ouragans, a le troisième taux le plus élevé de tout le pays. Le transfert de personnel peut permettre de combler les vides mais seuls 68% des membres de la garde sont qualifiés dans la spécialité qui leur est attribuée.

L’absence d’équipement est également source de problèmes insolubles. La garde a d’ores et déjà transféré du matériel vers des unités sous-équipées déployées en Irak. Le 223e bataillon du génie du Mississippi, chargé de réparer les dégâts causés par l’ouragan, est rentré d’Irak, mais son matériel est resté là-bas et est utilisé par de nouvelles troupes déployées sur place. Seuls cinq de ses 26 hélicoptères demeurent dans le Mississippi, pour les opérations de secours et de sécurité.

L'avertissement Andrew

La réponse de la garde à ce problème est de partager les moyens. Par le biais d’accords entre États (les emergency management assistance compacts), les gouverneurs se demandent mutuellement de l’aide. Mais les choses ne sont pas toujours aussi simples que ce que les responsables veulent bien le dire. Le général Frank Grass, directeur adjoint de l’armée de la garde nationale, a ainsi assuré le journaliste Tom Ricks que si le Montana était en manque d’hélicoptères durant une crise, il pouvait en emprunter au Wyoming ou à d’autres États «en passant un ou deux coups de téléphone». Prenant son interlocuteur au mot, Ricks a téléphoné à la Garde du Wyoming et a appris que quatre de ses huit hélicoptères Black Hawk étaient en opérations extérieures.

Si les guerres et les tempêtes diffèrent à bien des égards, elles ont quelque chose en commun: une fois lancées, leurs effets sont souvent imprévisibles. Le président George W. Bush l’a appris à ses dépens. Un an et demi après que sa côte de popularité ait atteint des sommets avec la défaite de Saddam Hussein lors de la seconde guerre du Golfe, l’ouragan Andrew frappe les côtes de Floride. Au cours de la campagne électorale qui suit, les réponses tardives de Bush lui valent des critiques portant sur le fait «qu’il est plus doué pour régler les crises internationales que les crises domestiques», comme l’écrit l’ancien directeur de la communication de Bill Clinton, George Stephanopoulos.

Barney Bishop, directeur exécutif du parti démocrate en Floride, est plus abrupt: «On peut faire des choses pour les chiites, on peut faire quelle que chose pour la Somalie, mais bon sang, on ne peut rien faire aux États-Unis?», dit-il. Certains suggèrent de transférer la gestion des crises urgentes à l’armée, mais selon le directeur de la Fema, l’agence en charge de ces problèmes, cette solution «poserait des problèmes pour les forces armées si une catastrophe naturelle venait à frapper le pays pendant que les troupes et le matériel sont déployés dans un conflit comme celui du Golfe».

L'épineuse question des catastrophes naturelles

Les tiraillements entre risques naturels et sécurité nationales sont au cœur de la création, par le gouvernement fédéral, de cette agence, en charge de l’anticipation et du suivi des catastrophes naturelles. Créée en 1979, la Federal Emergency Management Agency (Fema) a adopté ce que son premier directeur, John Macy, avait appelé une «approche tous risques», en se préparant aux incendies, aux inondations, aux tornades et aux incidents dans les centrales nucléaires, désastres qui requéraient tous la même panoplie de savoirs faire en matière de secours, de soutien et de reconstruction.

Les choses changent rapidement avec l’élection de Ronald Reagan, dont les aspirations à l’égard de la Fema sont le reflet de sa politique étrangère plus musclée. Pour diriger l’agence, il choisit ainsi Louis O. Guiffrida, son conseiller à la sécurité en Californie et directeur du centre de lutte contre le terrorisme. À la tête de la Fema, Guiffrida entame un virage sécuritaire de l’agence, en insistant sur les risques d’attaque nucléaire soviétique et en dissimulant aux yeux du public les coûteux programmes post-apocalyptiques de la Fema. Quatre ans plus tard, le budget de l’agence pour les programmes liés à la sécurité est 12 fois supérieur à celui des catastrophes naturelles.

James Lee Witt et Bill Clinton I LUKE FRAZZA / AFP

Le règne de Guiffrida se termine de manière abrupte lorsque l’on apprend qu’il avait l’intention de survivre à une possible attaque nucléaire soviétique depuis la luxueuse cuisine de sa magnifique résidence construite aux frais du contribuable. Mais son départ ne change pas vraiment la donne et la réputation de la Fema continue de chuter la fin des années 1980 et au début des années 1990. Car la Fema, si elle s’est avérée efficace pour protéger les pantouflards de la politique des terribles dangers du chômage, elle se montre particulièrement inefficace pour lutter contre les catastrophes naturelles. En 1993, une étude publiée par la National Academy of Public Administration demande à l’agence de se démilitariser, d’abandonner ses pratiques obscures et d’en revenir à une approche tous risques.

Le tournant James Lee Witt

Au début des années 1990, les conditions d’une telle démilitarisation sont réunies: l’Union soviétique a disparu, le management se professionnalise et le président a pleinement conscience qu’une catastrophe naturelle peut ruiner ou faire une mandature. La nomination à la tête de la Fema par le président Bill Clinton, de James Lee Witt, responsable des urgences en Arkansas, un politicien et technocrate chevronné, est un tournant. Witt professionnalise le personnel de la Fema, transfère le budget de défense civile aux unités en charge de lutte contre les risques naturels et développe des programmes innovants visant à prévenir l’impact des catastrophes prévisibles avant qu’elles ne frappent.

Nous n’avons plus désormais que trois priorités: le terrorisme, le terrorisme et le terrorisme

Son rôle est encore renforcé par le choix de Clinton d’élever le directeur de la Fema au rang de membre du cabinet et de donner à Witt un accès quasi direct au bureau ovale. À la fin des années 1990, l’agence est très appréciée par les membres du Congrès et les gestionnaires de crise à l’échelon local.

Mais la nouvelle Fema fait bientôt face à des catastrophes politiques devant lesquelles elle se trouve démunie. Après sa prise de fonction début 2001, George W. Bush demande à Witt de poursuivre à la tête de la Fema, mais ce dernier refuse et le nouveau président nomme à sa place son ancien chef d’état-major et directeur de campagne, Joseph Allbaugh. Manquant d’expérience dans le domaine des catastrophes naturelles, d’un tempérament abrasif, partisan de la privatisation, toujours prêt à rendre des services à ses camarades en politique et désireux de faire des économies, Allbaugh commence à réduire ou à supprimer les programmes innovants de la Fema. La terre elle-même semble désapprouver ce choix car le lendemain de la proposition de suppression du Project Impact de Witt, un tremblement de terre d’une magnitude de 6,8 frappe l’État de Washington. Le programme de la Fema avait fort heureusement permis d’équiper les écoles, les points et les maisons de fondations parasismiques.

ROBERT GIROUX / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

Priorité au terrorisme

Puis vient le 11-Septembre. Tout ce qui était considéré comme un risque est soudain relégué au second plan par cet acte de terrorisme. Le gouvernement ne se soucie plus guère des menaces qui ne sont pas identifiables comme des ennemis. Comme Robert Block et Christopher Cooper ont été les premiers à le démontrer dans leur ouvrage Disaster: Hurricane Katrina and the Failure of Homeland Security, le nouvel environnement sécuritaire érode les capacités fédérales et des États à réagir et à se préparer à de possibles catastrophes naturelles.

La Fema perd son siège au Cabinet et sa ligne directe avec le président, et se retrouve versée dans le nouveau grand département de la Sécurité Intérieure, à côté de 21 autres agences, au sein d’un établissement administratif tentaculaire. Si ceux qui critiquent cette réorganisation, dont des membres des commissions des Transports, des Infrastructure et de la Justice tirent la sonnette d’alarme en évoquant les «conséquences potentiellement désastreuses» d’une telle décision, elle est pourtant prise.

Le nom même de la Fema disparaît –ses prérogatives sont réattribuées à l’EPRD (Emergency Preparedness and Response Directorate) nouvellement créé– avant que son nouveau directeur, Michael Brown, ne convainque ses supérieurs que la «marque» très respectée de l’agence pourrait servir l’immense usine à gaz qui est en train de l’absorber.

«Nous n’avons plus désormais que trois priorités, se lamente Daryl Lee Spiewak, président de l’International Association of Emergency Managers en mars 2004: le terrorisme, le terrorisme et le terrorisme.»

Un des indicateurs clairs de cette tendance est le transfert des fonds de la sécurité civile vers le Bureau de Préparation de la défense, une nouvelle agence du Département de la Justice. Face aux pertes de fonds critiques, le département de Spiewak apprend à s’adapter à la nouvelle menace. Afin de récolter des fonds pour former ses équipes aux dangers d’une inondation, il organise, avec ses collègues un exercice impliquant une attaque terroriste sur… un barrage.

Coupes budgétaires

Pour se rendre compte de l’ascendant que prend l’antiterrorisme, il suffit de quelques chiffres. Entre le 11-Septembre et 2004, les subventions fédérales à l’antiterrorisme sont multipliées par plus de 13 et passent de 221 millions à 3 milliards, tandis que les subventions à la Fema pour la gestion nationale et locale des crises passent de 270 millions à 180 millions; les fonds de prévention des catastrophes naturelles sont divisés par deux. Mi 2005, 77,9 millions de dollars du budget de la Fema sont attribués à d’autres programmes du DHS; des fonctionnaires de la Fema découvrent parfois que des missions et des budgets entiers leur ont été enlevés sans qu’ils en aient été avertis.

Des représentants de la National Emergency Management Agency, l’association des managers professionnels, note non sans inquiétude que les budgets alloués aux agences de prévention et de lutte contre les risques ne cessent de diminuer, et que les coupes budgétaires frappent plus durement les États les plus pauvres, dont un bon nombre sont classés à risque.

Ce changement s’est fait durement sentir dans de nombreuses régions d’Amérique. Lorsque des inondations dévastent plus de 200 foyers et magasins dans le nord-est de l’Iowa en mai 2004, l’argent manque pour l’après catastrophe et la réduction des risques, alors que des montants énormes sont alloués à la lutte contre des adversaires fantômes en des lieux reculés. Don Greene, responsable d’opération en Alabama reçoit 250.000 dollars pour acheter des tenues de protection contre les armes chimiques, mais se voit refuser des fonds pour la création d’un centre d’opérations d’urgence qui permettrait d’assurer une meilleure communication pendant les tempêtes. «Je ne crois pas qu’Oussama Ben Laden ait l’intention d’attaquer Shelby County», déclare-t-il.

Le signal d'alarme

Un simple exemple montre à quel point l’administration ne voit plus les menaces pesant sur l’Amérique que par un seul prisme: le 16 septembre 2003, 35 experts du renseignement, de l’industrie, de l’armée et des universités se réunissent afin d’étudier, comme ils l’exposent «la manière dont des terroristes pourraient exploiter un ouragan». Ils en concluent que si des ouragans représentent des outils terroristes imparfaits, des loups solitaires ou de petits groupes d’activistes pourraient les utiliser pour prendre la mesure des réponses de sécurité, repérer les routes d’évacuation et les abris, lancer des cyber-attaques ou utiliser la catastrophe «comme une diversion où un moyen de tirer parti de la concentration des ressources fédérales» afin de lancer une attaque.

Ensuite, ces groupes pourraient «provoquer la panique» en diffusant des rumeurs alarmantes. Si Washington était frappée, des extrémistes religieux pourraient utiliser la catastrophe comme le «signal de l’attaque» ou affirmer qu’il s’agit d’un signe montrant que «Dieu condamne les États-Unis».

George W. Bush en janvier 2006 I JIM WATSON / AFP

Les responsables des secours n’ont pas dit leur dernier mot. Prenant la parole devant une commission de la Chambre des représentants en avril 2005, David Liebersbach, président de la National Emergency Management Association (Nema) avertit: «Insister à ce point sur le terrorisme pourrait sévèrement restreindre les capacités d’actions du gouvernement fédéral et des États dans de très nombreuses situations ayant bien davantage de chance de se produire, comme des catastrophes naturelles.»

Le 27 juillet 2005, il écrit aux sénateurs Susan Collins et Joseph Lieberman, qui dirigent la sous-commission sénatoriale supervisant la sécurité intérieure que «la mission de la Fema, qui vise à prévenir et préparer tous types de catastrophes a été oubliée». Trois semaines plus tard –et deux semaines avant Katrina–, Liebersbach et une délégation de la Nema avertissent le secrétaire de la DHS, Michael Chertoff, et ses deux adjoints à Washington qu’ils sont «en train d’affaiblir les services de prévention et de gestion des catastrophes naturelles avec des conséquences potentiellement désastreuses».

Catastrophe en vue

Un des défenseurs les plus improbables du principe du tous risques est Michael Brown lui-même. Sa nomination au poste de directeur de la Fema n’est pourtant pas particulièrement due à ses capacités: c’est un ami de lycée de Joseph Allbaugh et son ancien travail de commissaire de l’International Arabian Horse Association était la planque idéale pour s’en mettre plein les poches sans se fatiguer. Brown est totalement inexpérimenté en matière de gestion des catastrophes, se montre inflexible dès qu’il se trouve confronté à des réalités politiques qui ne lui plaisent pas, et il est prompt aux emballements, aux promesses de Gascon et semble placer une foi considérable dans la puissance de la pensée positive, tout particulièrement devant les caméras de télévision.

Je suis très inquiet de constater que la capacité de notre nation à se préparer et à répondre aux catastrophes s’est considérablement réduite

Mais il est également un fervent défenseur et fin connaisseur des principes tous risques que la DHS est en train de faire passer à la trappe et considère que les missions de la Fema doivent conserver leur périmètre étendu. Brown fait donc savoir à sa hiérarchie, en termes choisis, ses inquiétudes relatives au dépeçage en règles dont la Fema est victime, en terme de budget, de personnels et de missions.

Deux mois avant Katrina, au mois de juin 2005, il écrit ainsi à Michael P. Jackson, directeur adjoint du DHS, que les missions de police, bien qu’importantes, «sont différentes de la planification, de l’entraînement et des exercices permettant de se préparer aux catastrophes qui se produisent lorsque Mère nature envoie quatre ouragans à travers la Floride en l’espace de six semaine». Les coupes en matière de préparation ne peuvent que «porter un coup fatal au système de gestion des crises et mener droit à la catastrophe», écrit-il.

L'opération Ouragan Pam

Mais Brown ne rend pas publiques ses interrogations. Invité à tenir le discours d’ouverture lors de la Conférence nationale sur les Ouragans de 2005, il livre au public des remarques positives sur la manière dont la fusion avec le DHS a «renforcé» la Fema et présente James Lee Witt qui, dit-il au public «dit des choses que je ne peux pas dire». Witt le prend au mot: «Je suis très inquiet de constater que la capacité de notre nation à se préparer et à répondre aux catastrophes s’est considérablement réduite», dit-il devant un parterre d’invité qui se lève et l’applaudit.

En attendant Katrina, le 28 août 2005 I MARIO TAMA / Getty Images North America / AFP

Une seule fois, les responsables de la Fema parviennent à l’emporter –ou presque. Leur victoire? Ouragan Pam, un exercice impliquant la participation de 250 représentants de plus de 50 agences locales, étatiques et fédérales pendant huit jours, en juillet 2004. L’ouragan hypothétique simulé, de catégorie 3, a des vents dépassant les 180 km/h et provoque une montée des eaux de 6 mètres au-dessus des levées de la Nouvelle-Orléans, inonde la ville et endommage 80% de ses bâtiments.

L’ouragan passé, les experts en catastrophe coordonnent des plans de recherche et de secours, la mise à l’abri temporaire des victimes, l’évacuation des eaux, le traitement des gravats, des soins médicaux temporaires et les reconstructions d’écoles. Lorsqu’on lui demande combien de personnes pourraient mourir dans une telle catastrophe, le porte–parole de la Fema, David Passey, se montre pessimiste.

«Le nombre des victimes dépasserait celui de n’importe quelle catastrophe ayant frappé le sol des États-Unis au cours du siècle écoulé», dit-il.

Adversaire universel à l'attaque

Chacun sait que des sessions de suivi sont nécessaire pour finaliser un plan, mais la Fema et le DHS ont d’autres priorités. Les coupes budgétaires entraînent des délais et au début de la saison des ouragans en 2005, les participants savent pertinemment qu’ils disposent «de moins de 10% des moyens de transports nécessaires au vu du nombre de bus et de personnes à évacuer». Les planificateurs ont également du mal à voir leurs conclusions prises au sérieux par des représentants de poids au sein du système fédéral.

Ivor van Heerden, chercheur de l’université de Louisiane, qui a dirigé l’exercice Pam, se souvient comment «les gens du corps du génie protestaient au fond de la salle à chaque fois que nous présentions une information». Quand il propose de créer des camps de toiles pour accueillir les personnes sans-abris, «ils m’ont répondu que les Américains ne vivaient pas dans des tentes…»

En avril 2005, alors que les planificateurs bataillent et échouent dans leur lutte visant à trouver de nouveaux fonds afin de compléter leur dispositif anti-ouragan, le DHS lance TOPOFF3, le plus important exercice antiterroriste jamais effectué aux États-Unis, pour un coût de 16 millions de dollars. Dans cet exercice, une entité baptisée Adversaire Universel lance deux attaques terroristes imaginaires. Les hôpitaux du New Jersey font soudain face à un afflux de milliers de faux patients se plaignant de symptômes proche de la grippe et provoqués par un agent biologique.

New London, dans le Connecticut, est le théâtre d’une attaque à la voiture piégée et d’une fausse attaque chimique avec 500 figurants allongés sur le sol. Pour tester leurs compétences médiatiques, des fonctionnaires organisent un faux point presse sur une fausse chaine d’info, Video News Network. Les véritables agences de presses sont écartées de l’exercice. «C’était difficile de savoir comment les représentants du gouvernement se comportaient, écrit Marc Santora du New Tork Times, La Sécurité Intérieure ne permettant pas à de vrais journalistes de regarder les faux faire leur retransmission.»

Un mauvais plan

La défaite des responsables de la Fema éclate au grand jour avec la divulgation, en janvier 2005, du National Response Plan du DHS. Le communiqué de presse annonçant son lancement proclame que «ce plan représente un audacieux bond en avant qui unifie nos réponses aux catastrophes naturelles, aux menaces et aux attaques des terroristes». Mais pour l’élaborer, Tom Ridge, secrétaire du DHS, n’a pas jugé utile de se rapprocher de la Fema, qui avait déjà développé des idées, mais vers la Rand Corporation, mieux connue comme consultant en matières militaires.

Les gouverneurs, gestionnaires de crises et hommes de terrain à qui un brouillon du plan avait été adressé en mai 2003, l’ont rejeté en le décrivant comme inutilement complexe, trop bureaucratique et mal conçu. Il fait en effet l’impasse sur les plans d’évacuations, l’approvisionnement en électricité où l’assistance à destination de personnes ayant des besoins spécifiques, pour ne citer que quelques exemples.

Quartier deserté avant l'arrivée de Katrina I MARIO TAMA / Getty Images North America / AFP

Quinze mois plus tard, Ridge adresse une nouvelle copie de 426 pages qui, bien que présentée comme englobant tous les risques, se concentre sur les préoccupations post 11-Septembre. Une fiche récapitulative affirme que le plan «fixe des protocoles permettant de protéger la nation d’actes terroristes et d’autres risques naturels ou causés par l’homme» subordonnant donc des catastrophes naturelles courantes à des catastrophes non-naturelles et ayant bien moins de chance de se produire. Une rapide recherche dans le document permet de constater que le mot «terrorisme» et ses déclinaisons y apparaissent 377 fois contre 5 occurrences du terme «ouragan».

À l’été 2005, les nominations politiques, les privatisations et le tournant sécuritaire ont fini de démoraliser les responsables de la Fema qui démissionnent les uns après les autres. Les départs en retraite et les démissions sapent l’expertise de l’agence, et les coupes budgétaires empêchent de nouvelles embauches. Dans la myriade d’endroits qui voient les fonds de secours et de prévention siphonnés par l’antiterrorisme: la ville de la Nouvelle-Orléans. Peu avant le début de la saison des ouragans, le col. Terry J. Ebbert, responsable de la sécurité intérieure de la ville, déclare devant une commission de la Chambre des représentants qu’une demande de financement pour une formation du personnel de police, des pompiers et médical à la recherche et aux secours en cas d’inondation a été rejetée «car le cursus… ne prévoyait pas de volet consacré aux armes de destruction massive». La ville s’est également vue refuser des fonds pour acheter des barges en aluminium très peu coûteuses qui aurait permis aux départements de la police et des pompiers de venir en aide aux personnes prises au piège par la montée des eaux.

Puis vient Katrina…

L’année a été dure pour la 256e Brigade d’infanterie de la Garde nationale de Louisiane. Déployée à Bagdad-Ouest, ses soldats ont escorté des convois, gardé des bases, surveillé des élections et protégé la prison d’Abu-Ghraib. En octobre 2005, deux mois après l’ouragan Katrina, le CT a perdu 22 de ses 4000 hommes; seule la garde de New York a eu plus de morts. Et c’est alors que l’ouragan frappe. Près de 6.000 gardes de Louisiane et du Mississippi assistent, depuis l’Irak, à l’arrivée de Katrina dans le Golfe, à plus de 10.000 kilomètres et 9 fuseaux horaires de là où ils se trouvent. «On se réunissait tous devant les écrans de télévision… et on regardait Katrina à l’œuvre», se souvient Brian McDow, garde national de Louisiane du 141e régiment d’artillerie de campagne. Les carte des zones à risques –ici les menaces, là la sécurité– sont suspendues un peu partout.

J’avais toujours eu peur de ne pas revenir d'Irak, mais je n’avais jamais pensé que ma famille puisse être en danger

«J’avais toujours eu peur de ne pas revenir, dit le lieutenant William Besselman, mais je n’avais jamais pensé que ma famille puisse être en danger.»

La 256e est alors à quelques semaines de la fin de sa mission annuelle et des responsables de la garde ainsi que de simples soldats plaident pour un retour immédiat au pays. Kathleen Blanco, gouverneure de Louisiane, en appelle directement au président Bush pour que le retour se fasse le plus vite possible. Des vols d’urgence sont organisés à la va-vite. Mais la logistique militaire ne joue pas en faveur de la 155e brigade blindée de la garde nationale du Mississippi, dont les soldats ne doivent rentrer qu’en janvier. Sur les 600 soldats issus des zones les plus touchées, seuls 80 se voient accorder une permission exceptionnelle de 15 jours. Un membre de la garde déclare à sa famille qu’en ce qui concerne les remplacements, ils ont été informés que toutes les autres bases opérationnelles avancées sont «à bout de force et ne peuvent envoyer des troupes».

Après Katrina, de nombreux commentateurs vont demander, sans relâche «où était la garde?» Certaines critiques affirment que les forces de la garde avaient été dépassées par les évènements dans le Golfe et secourues par les soldats fédéraux. Mais à bien des égards, ces accusations n’avaient pas lieu d’être. Car la garde est, en effet partout, faisant de son mieux malgré des troupes et des ressources réduites par la guerre en Irak. Blanco déclare l’état d’urgence et active la garde nationale dès le 26 août. Plus de 50.000 gardes de tous les États, trois territoires et du district de Columbia participent aux secours et aux efforts de sécurisation de la région après le passage de Katrina, et forment la majeure partie des 66.000 troupes participant à la plus grande opération de secours organisée par l’armée sur le sol des États-Unis.

La Nouvelle-Orléans, le 29 août I JAMES NIELSEN / AFP

Trop peu, trop tard

Les troupes de la garde évacuent des milliers d’habitants par bateau et par hélicoptère, délivrent des soins médicaux d’urgence et distribuent de l’eau, de la nourriture et de la glace. Ils pompent l’eau, nettoient les routes et dégagent les gravats et débris, réparent les usines de traitement de l’eau et de très nombreuses lignes téléphoniques. Ils montent également la garde à des points de contrôle, gardent le Superdome, et supervisent l’évacuation forcée de la ville. Les membres de la garde sont DRIVEN, épuisés et en colère. Ils sont également fiers. «En Irak et au Koweït, nous aidions l’Amérique, dit le commandant Mike Kitchens, mais la dynamique change quand on est ici et que l’on aide des Américains.»

Mais d’un autre point de vue, la garde a bien fait défaut. Selon les données de la Garde nationale, 5.804 gardes de Louisiane sont en effet activés sur la zone touchée dès 10h du matin le 30 août, lendemain de l’arrivée de l’ouragan. D’autres forces issues d’autres États arrivent, mais le total des gardes en Louisiane n’atteint 10.000 hommes (les effectifs théorique de la garde nationale dans cet État) qu’entre le jeudi matin et le vendredi matin -c’est à dire entre trois et quatre jours après la catastrophe. A cette date, près de 45.000 personnes sont prises au piège dans le Superdome et le palais des congrès.

Et quand certaines troupes arrivent, elles amènent la guerre avec elle. La coûteuse campagne de l’administration contre le terrorisme a permis d’ingérer la Fema et a déplacé des éléments critiques de la garde, mais elle a également donné aux opérations de secours et d’aide une certaine teinte militaire. Certes, la tradition d’utilisation de la garde nationale lors des catastrophes naturelles a déjà brouillé ces lignes. Mais l’administration Bush décide d’aborder la catastrophe comme une sorte de nouveau front.

Avant même que l’ouragan ne frappe, les responsables de l’administration cherchent à déployer des troupes fédérales dans le Golfe sans tomber sous le coup du Posse Comitatus Act, qui interdit à ces troupes d’être engagées dans des opérations de maintien de l’ordre sur le sol des États-Unis. À cette fin, David Addlington, conseiller du vice-président, commence à invoquer le spectre de possibles «insurgés» dont l’existence pourrait permettre au président de déployer des troupes au nom de l’Insurrection Act; cette loi permet en effet aux troupes fédérales d’être déployées sur le territoire national en cas «d’obstructions, combinaisons ou rébellions illégales contre l’autorité des États-Unis».

Au vu de «la taille potentiellement massive du problème», spécule Addlington devant le conseil du Département de défense, «des troubles à l’ordre public pourraient bien se produire après le passage de l’ouragan»; il serait donc bon, selon lui, que des ordonnances fondées sur l’Insurrection Act soient «dans les tuyaux». Les autorités décident finalement de ne pas déployer des troupes fédérales; elles s’inquiètent, selon le New York Times, des «conséquences politiques si un soldat de l’armée venait à abattre un pillard».

Une extension de la guerre?

Si l’insurrection anticipée par Addlington n’a pas lieu, la tentation de considérer l’après-Katrina comme une extension des guerres que les États-Unis mènent à l’étranger est palpable tant au sein des médias et du personnel militaires. «Les troupes ont débuté les opérations de combat à la Nouvelle-Orléans», peut-on ainsi lire en une de l’Army Times en date du 3 septembre. L’article décrit les préparations à la guerre urbaine, avec des dizaines de camions de l’armée et de Humvees quittant leur base tandis que des centaines de militaires, les rejoignent à bord d’hélicoptères Black Hawks et Chinooks. «Nous allons reprendre la ville», déclare le général Gary Jones, commandant de la Joint Task Force de la Garde nationale de Louisiane à un journaliste. Le sergent-chef Roland Spano du 769e bataillon du génie, qui traque des hommes armés à la Nouvelle-Orléans, déclare à un journal qu’il voit des similitudes entre sa mission actuelle et son récent déploiement en Afghanistan.

«C’est des animaux là-bas, et des animaux ici, dit-il. C’est juste que les animaux d’ici sont un peu plus entreprenants.»

S’étant vu confier à la fois des missions de secours et de maintien de l’ordre, les troupes approchent parfois les victimes des inondations comme des adversaires et prennent des initiatives non-autorisées pour un comportement hostile. Des flottes entières de secouristes improvisés, pagayant entre les toits des maisons, sont parfois encerclées et traitées comme des pillards. Obéissant à leurs ordres, des troupes vont de maison en maison et contraignent certains occupants à les évacuer, alors qu’elles sont au sec.

«C’est surréaliste, dit Fred Bible de la garde nationale de l’Oklahoma. On ne s’attend pas à devoir faire un truc pareil dans son propre pays.»

La Nouvelle-Orléans, le 4 septembre 2005 I HECTOR MATA / AFP

Les militaires installent des checkpoints et font appliquer des couvre-feu qui empêchent les habitants de rentrer dans la ville ou de se balader la nuit dans les rues. Puis arrive ce moment, vers midi, le 2 septembre, ou un millier de soldats de la garde nationale, lourdement armés, marchent vers le palais des congrès Morial, armes approvisionnées. Des milliers de personnes s’y sont réfugiées, mais les autorités n’ont aucune idée de leur nombre et de leurs intentions; des rumeurs évoquent des bagarres, des pillages, des fusillades, des vols, des viols et des meurtres à l’intérieur de l’édifice.

«J'avais survécu, je pensais que j'avais fait le plus gros»

Une fois les forces arrivées sur place, comme le raconte le général Steven Blum, chef du bureau de la garde nationale, «elles prennent le palais des congrès d’assaut, je ne vois pas d’autre terme». La seule chose qui manque, hélas, ce sont des insurgés. Les troupes n’y trouvent que près de 20.000 victimes des inondations, désespérément en manque d’eau, de nourriture et de médicaments depuis trois jours. Pourquoi les troupes ont elles mis tant de temps à arriver? «Nous avons dû attendre de disposer d’assez de troupes pour mener l’opération, déclare Blum. Sans cela, des innocents auraient pu se retrouver pris entre la police militaire de la garde et les personnes qui ne souhaitaient pas être contrôlées ou appréhendées.»

Terry a été arrêté pour pillage, dans sa propre maison

Le centre est sécurisé en une demi-heure; aucun coup de feu n’est à déplorer. Le colonel Jacques Thibodeaux, qui dirige l’opération se rappelle avoir descendu en voiture le boulevard menant au palais des congrès et avoir senti des odeurs de poulet grillé au barbecue. «J’ai alors compris que nous n’aurions aucun problème», dit-il. Blum félicite la garde pour sa prise du bâtiment qui est «superbement effectuée, et exécutée avec une grande précision militaire».

Il serait difficile d’en dire autant de l’étrange arrestation dont est victime James A. Terry Jr. par des hommes se présentant comme des membres de la garde nationale de l’Iowa. Terry, un jeune homme noir de 32 ans, a été un étudiant primé, membre du club d’échecs et du club de science et a servi quatre ans dans l’infanterie. Quand Katrina frappe, il réside au sein de la St. Vincent’s Guest House, sur Magazine Street. «J’avais survécu à la tempête, raconte-t-il, je pensais que j’avais fait le plus gros.» Alors qu’il se tient sur son balcon du deuxième étage, à contempler les dégâts sur le toit, il est repéré par une patrouille d’hommes en uniforme. Ces derniers escaladent la clôture en métal du bâtiment, haute de deux mètres. Terry est dans sa chambre quand il entend les bris de verre et la porte s’ouvrir brusquement. «Ils étaient en mission», dit-il.

Un «État policier»

Mais ici, comme ailleurs, les missions de la police et de l’armée s’embrouillent. Les hommes appellent le département de la police de la Nouvelle-Orléans (NOPD), qui l’arrête. Terry ne saura jamais pourquoi. Des agents de police l’embarquent pour «Camp Greyhound», une gare routière transformée en prison de fortune, où il dort deux jours sur un sol en béton imbibé d’essence avec ses chaussures pour oreiller. Il est ensuite transféré au Centre Correctionnel Hunt, où il est incarcéré dans une cellule de haute-sécurité infestée de cafards et avec une toilette pour 65 hommes.

Aucune charge ne pesant contre lui et s’étant vu refuser tout accès à un avocat, Terry est certain d’être rapidement libéré, mais les jours passent. Dans l’incapacité d’obtenir la moindre aide légale, il parvient à récupérer des formulaires en revendant des objets au magasin de la prison et écrit alors à tous les politiques et fonctionnaires dont a pu récupérer l’adresse. Il envisage même la grève de la faim.

Il finit par obtenir, par un autre prisonnier, l’adresse du bureau local de l’Union pour les Libertés Civiles Américaines. Une avocate, Katie Schwartzmann, contacte la prison pour avertir ses autorités qu’elle est en route. Terry est alors soudainement relâché. Il a été emprisonné durant sept mois. Il n’a jamais fait l’objet d’une plainte, n’a jamais eu accès à un avocat et n’a jamais été auditionné par une cour.

«La Nouvelle-Orléans était une sorte d’État policier, dit Schwartzmann. Terry a été arrêté pour pillage, dans sa propre maison.»

Au mois de janvier 2007, il porte plainte contre le maire, les agents de police et les responsables de la prison, afin d’obtenir des dédommagements, mais pas contre la garde. Car personne n’a pu déterminer qui étaient ces hommes en uniforme. Ils n’ont laissé aucune trace écrite; la police a vu leur tenue militaire et s’est contenté de placer Terry en détention sans leur poser de questions. La garde de l’Iowa nie toute implication, affirmant que ces hommes étaient probablement issus d’une milice; Terry, qui a servi dans l’armée, affirme qu’ils étaient bel et bien des militaires.

La Nouvelle-Orléans, le 17 septembre 2005 I MENAHEM KAHANA / AFP

En juin 2010, un juge de la 5e Cour d’Appel fédérale affirme le bienfondé de la détention de Terry, affirme qu’il ne s’est pas vu refuser un accès à un avocat et que le «délai» de se remise en liberté n’a pas violé ses droits. Invoquant la tempête, le juge parle de «contextes durant lesquels des règles opératoires normales doivent, par nécessité, parfois laisser place à l’improvisation». Schwartzmann trouve la décision scandaleuse: ce n’était donc pas aux personnes –qui qu’elles soient– l’ayant arrêté qu’il revenait de justifier la détention de Terry, mais à ce dernier de démontrer qu’il méritait d’être relâché.

«Ça ressemble tellement à l'Irak que c'est flippant»

Un des signes les plus clairs du caractère militarisé des opérations de secours d’après Katrina, est la rumeur persistante d’instauration de la loi martiale. Et de fait, la ville rappelle à beaucoup une zone de guerre. Le 5 septembre, un journaliste du Washington Post interroge le soldat Frank Atkinson, de l’Arkansas, qui porte encore le treillis désert qui était le sien lors de son récent déploiement en Irak, alors qu’il circule dans les rues de la Nouvelle-Orléans à bord de son Humvee et maintient en respect des pillards suspectés à la pointe de son fusil d’assaut M-4.

«Ça ressemble tellement à l’Irak que c’est flippant, dit-il, sauf qu’il y a toute cette eau et qu’ils parlent anglais.»

Mais le gouverneur Kathleen Blanco n’a pas déclaré la loi martiale; elle sait que la constitution de l’État de Louisiane n’a pas prévu la suspension temporaire du contrôle civil et son transfert à des autorités militaires. Le 26 août, trois jours avant que Katrina ne frappe la ville, elle a déclaré l’état d’urgence, conformément au Louisiana Disaster Act de 1993, qui donne au gouverneur des pouvoirs étendus pour ordonner des évacuations, saisir des propriétés privées et déployer la garde nationale –des pouvoir associés à la loi martiale mais qui sont pourtant exercés par des autorités civiles.

Sous la loi martiale, il n’y a qu’un seul sheriff: moi

Mais certains responsables locaux sont moins circonspects. Des attaques imaginaires ou réelles contre des policiers, des rumeurs racistes concernant des pillages, la violence de certains gangs et des agressions convainquent certaines personnes de premier plan que des mesure d’urgence sont nécessaires. Le 30 août est un tournant. Warren Riley, directeur-adjoint du département de la police, rapporte au maire, Ray Nagin, cette phrase désespérée prononcée qu’il a entendu sur les ondes de la police, prononcée par des hommes en patrouille: «Il nous faut plus de munitions.»

«C’est le genre de chose qu’on entend dans des films de guerre, se souvient-il, pas ce que l’on entend sur les radios de la police.» (Il s’avèrera plus tard que cette phrase était une pure invention.)

Place aux hommes armés

Le même jour, Nagin est informé de la mort de Kevin Thomas, policier tué d’une balle en pleine tête lors d’un banal contrôle routier dans une station-service du quartier d’Algiers, à la Nouvelle-Orléans. «Le maire était furieux, raconte son adjointe Sally Forman, et c’est à ce moment-là qu’il a dit qu’il fallait décréter la loi martiale Nagin l’annonce en catimini lors d’une interview accordée à une radio locale deux jours plus tard. Va-t-il demander que soit décrétée la loi martiale pour bénéficier d’un appui fédéral? «Nous l’avons déjà fait il y a quelques jours», répond-il.

Des responsables de l’État clarifient rapidement la situation. Le 30 août, le procureur-général de Louisiane publie un communiqué affirmant que la loi martiale n’a pas été décrétée puisque la loi de l’État ne le permet pas. Mais certains responsables locaux en remettent une couche. Aaron Broussard, président de la paroisse de Jefferson, déclare que son district est «sous la loi martiale et qu’il n’y a qu’un seul sheriff: moi». Les télévisions embrayent. «Ce soir, fait rarissime et pratiquement inédit aux États-Unis, la loi martiale a été décrétée», peut-on entendre sur CNN.

Blanco a pris soin d’agir dans le cadre de la loi, mais elle contribue à charger l’atmosphère par des discours belliqueux où elle évoque la guerre contre les pillards, les voyous et des perturbateurs. «La garde nationale a débarqué dans la ville de la Nouvelle-Orléans, déclare-t-elle lors d’une conférence de presse le 1er septembre, en faisant référence à l’arrivée de 300 gardes de l’Arkansas. Ces troupes arrivent tout droit d’Irak, elles sont bien entraînées, expérimentées, aguerries et placées sous mes ordres pour rétablir l’ordre dans les rues.» Elles sont équipées de fusils M-16 et les armes sont «approvisionnées et chargées». Ces soldats «savent tirer et tuer et sont tout à fait disposés à le faire si nécessaire et c’est ce que j’attends d’eux».

La Nouvelle-Orléans, le 21 juin 2006 I Chris Graythen / Getty Images North America / AFP

Peur sur la ville

Les déclarations de Blanco arrivent bientôt aux oreilles des policiers et des gardes. Selon une enquête menée par ProPublica et par le New Orleans Times-Picayune, dans un poste de police, le capitaine James Scott déclare à ses hommes: «la loi martiale nous donne toute autorité pour tirer sur les pillards». Les rumeurs de loi martiale ont donc des conséquences.

Le lendemain du discours belliqueux de Blanco, les policiers Daniel Warren et Linda Howard sont de faction dans une antenne de police d’un centre commercial du quartier d’Algiers. Comme Howard en témoignera plus tard lors du procès de Warren, la jeune recrue est alors équipée d’un fusil semi-automatique, qu’il a ramené de chez lui. Elle lui demande pourquoi. «Tu n’es pas au courant qu’on est sous loi martiale?», lui répond-il. Deux hommes noirs, Henry Glover et Bernard Calloway, rentrent sur le parking du centre commercial à bord de leur pick-up blanc.

Selon Calloway, Glover vient chercher ses achats dans un des magasins du centre –des bougies, des casseroles et des poêles, des habits de bébé qui ont été laissés dans une caisse à son attention. Quand ils sortent du véhicule, Calloway entend quelqu’un crier: «Allez-vous-en!» Un coup de feu claque. Selon son propre rapport de police, Warren a ouvert le feu parce qu’il se sentait menacé par ce qu’il «prenait pour une arme» dans la main droite de Glover. Glover est touché. Calloway et Edward King, le frère de Glover, s’occupent du blessé et un parfait inconnu, Will Tanner, vient leur proposer son aide. Espérant lui faire administrer des soins d’urgence, Tanner conduit Glover et les autres vers une école élémentaire voisine que la police utilise comme base temporaire.

Panique à bord

Arrivés là, selon le rapport d’une cour d’appel, ils se voient «très impoliment et sous la menace d’armes, intimer l’ordre de descendre du véhicule» par des policiers. Une «altercation verbale et physique» s’ensuit, et Tanner, King et Calloway finissent assis par terre, menottés; Tanner et King témoigneront avoir été agressés par les policiers, qui leur tiennent des propos racistes dégradants. «Il semble, à en croire l’attitude des policiers, qu’ils pensaient que Glover était mort», déclare la cour. «Il l’était peut-être.»

Pendant que nous dépensons tout cet argent pour tenter d’imposer notre volonté à d’autres pays, ici, dans notre propre pays, nous ne sommes pas capable de prendre soin les uns des autres

Le capitaine Jeff Winn, qui commande la base et est arrivé après l’altercation, prend la situation en main et ordonne aux policiers Dwayne Scheuermann et Greg McRae de déplacer le corps de Glover «en un lieu plus sûr, loin de l’école», derrière les digues et le poste de police du 4e district. Les deux hommes mettent le corps de Glover dans la voiture, et s’en vont. Arrivés sur place, comme McRae en témoignera plus tard, ils allument une fusée de détresse et la jettent dans la voiture, qui s’embrase.

Katrina vient s’ajouter à une semaine déjà chargée pour le président Bush. Dans un discours prononcé au matin du 28 août, alors que les eaux montent dans le Golfe du Mexique, Bush remercie brièvement des responsables du gouvernement qui «ont pris cette tempête au sérieux» avant d’en passer à son principal thème, l’élaboration d’une constitution irakienne.

Au matin du 20 août, lendemain de l’arrivée de Katrina sur les côtés, il fait encore la promotion d’une guerre de plus en plus controversée depuis la base aérienne de San Diego. Après un préambule attendu –le cœur et les prières des américains vont aux victimes de Katrina– il tient des propos pour le moins maladroits: «Tandis que nous venons en aide à nos concitoyens du sud, nos troupes protègent tous nos concitoyens des menaces extérieures».

Bush a tout fait à l'envers

Sur le front du Golfe du Mexique, trois années de disputes sur l’anticipation des catastrophes éclatent au grand jour. Avec ses effectifs rognés par les coupes budgétaires, la Fema s’avère incapable de venir en aide aux États et aux responsables locaux. Des responsables de tous les services de l’administration tentent de synthétiser les conclusions éparses de l’exercice Pam afin de servir de guides aux autorités locales, mais en raison du manque de moyens, de nombreuses questions demeurent sans réponse.

Le nouveau Plan de Réponse National explose en plein vol; le gouvernement fédéral intervient trop tardivement, la faute à un défaut de procédure et les nouvelles dénominations des divers éléments gênent l’envoi des secours. Pour tenter d’expliquer de tels manquements, Michael Chertoff, secrétaire à la Sécurité intérieure, déclare le 3 septembre à des journalistes que la catastrophe a «dépassé les prévisions des planificateurs, et peut-être même de tout le monde.»

Manifestation à Washington, le 8 septembre 2005 I ANDREW COUNCILL / AFP

Pour les observateurs critiques de l’administration Bush, la destruction d’une ville américaine est le signe de l’incompétence et de la négligence, mais également de l’épuisement des ressources et d’un mauvais sens des priorités. Nombre de commentateurs blâment l’échec retentissant du gouvernement dans la guerre qui mène tous azimuts. Bush a tout fait à l’envers; il n’a pas protégé le pays en faisant la guerre à des ennemis un peu partout; il a sapé la capacité du pays à se protéger contre des risques parfaitement prévisibles.

«De l’Irak à la Nouvelle-Orléans, financez les besoins des hommes et pas la machine de guerre», chantent des manifestants à Washington au soir du 7 septembre.

«Faites des digues, pas la guerre»

Alors qu’une immense manifestation passe devant la Maison-Blanche le 24 septembre, certains activistes brandissent des pancartes sur lesquelles on peut lire make levees not war, «faites des digues, pas la guerre». C’est la première manifestation pacifiste de Leslie Darling une habitante de Cleveland âgée de 60 ans, qui marche avec quatre amis. La négligence du gouvernement, dit-elle à un journaliste «fait que pendant que nous dépensons tout cet argent pour tenter d’imposer notre volonté à d’autres pays, ici, dans notre propre pays, nous ne sommes pas capable de prendre soin les uns des autres.»

Au même moment, des journalistes commencent à révéler la manière dont un programme exclusivement axé sur la lutte contre le terrorisme a entraîné des coupes sombres au sein des agences chargées d’anticiper les catastrophes naturelles. «Le changement de structure de la Fema et l’accent mis sur le terrorisme ont contribué aux problèmes», écrit ainsi le Wall Street Journal en une de son édition du 6 septembre.

Face à de telles accusations, les partisans de la guerre décident de répondre, bien maladroitement. Apparaissant aux côtés du Secrétaire à la défense Donald Rumsfeld lors d’une conférence de presse au Pentagone, le 7 septembre, le général Richard B. Myers répond aux accusations des retards en lien avec l’Irak. «Non seulement, il n’y a pas eu de retards, dit Myers, mais je pense que nous avons anticipé dans la plupart des cas –pas tous les cas, mais la plupart– le soutien nécessaire.»

Le 2 septembre, Terry Moran, d’ABC, interpelle le président Bush en personne dans une rue de Biloxi, Mississippi: «Que dites-vous au gens qui disent que trop d’argent est dépensé en Irak et qu’il serait temps de le faire rentrer au pays?» Bush trace un parallèle entre les deux crises tout en tentant de minimiser les discours sur l’emploi des ressources. «Notre travail consiste à défendre ce pays dans cette guerre contre la terreur, et il consiste aussi à apporte de l’aide et du réconfort aux habitants de la côte du Golfe du Mexique, dit-il. Nous avons assez de ressources pour les deux.» Il n’y a pas eu de compromis.

Nouvelles révélations

Mais au fur et à mesure que les journalistes enquêtent, l’histoire officielle commence à se craqueler. Blum, chef du bureau de la garde nationale concède que «sans doute» la garde a été retardée –un jour, tout au plus, dit-il– parce que d’importantes portions de la 155e brigade blindée du Mississippi et de la 256e brigade d’infanterie de Louisiane étaient déployées à l’extérieur. Mais les enquêtes gouvernementales et des médias exposent bientôt, de manière bien plus significative, la manière dont la guerre a compromis les efforts des secours à domicile.

Si la 1st Cav. et la 82e aéroportées étaient arrivées à temps, je pense que nous aurions sauvé des vies

L’administration Bush a songé à déployer des troupes fédérales alors que la tempête approchait, mais lorsqu’elle a frappé les côtes, nombre de ces forces étaient engagées à l’étranger. Le centre de recherches du Congrès révèle que la 101e division aéroportée, stationnée à Fort Campbell, dans le Kentucky, unité qui dispose du plus grand nombre d’hélicoptères de transports de toute l’armée, n’a pas été envoyée sur zone parce qu’elle était en train de se préparer à partir pour l’Irak.

Un haut responsable de l’armée déclare que les militaires se sont montrés «réticents» à envoyer la 4e brigade de la 10e division de montagne parce qu’elle se préparait à partir pour l’Afghanistan au mois de janvier. Le Pentagone décide d’envoyer 7.500 soldats de la 1ere division de cavalerie de Fort Hood, au Texas et de la 82e division aéroportée de Fort Bragg, Caroline du Nord avec des Marines venus de Californie et de Caroline du Nord. Mais Bush n’a pas ordonné l’envoi de troupes fédérales avant le 3 septembre, cinq jours après le passage de Katrina. «Si la 1st Cav. et la 82e aéroportées étaient arrivées à temps, je pense que nous aurions sauvé des vies», déclare le général Julius Becton Jr., ancien directeur de la Fema.

Un problème d'équipements

Selon le service de Recherche du Congrès, le problème est autant, si ce n’est plus, un problème de manque d’équipement plutôt que de manque de matériel. Quand Katrina frappe les côtes, la garde dispose de moins de 35% de son équipement théorique. Plus de 100.000 pièces de matériel ont été expédiées en opération extérieure: on manque de technologie satellitaire, de radios, d’équipement médical, de camions militaires et d’hélicoptères de transport. Un bilan insistera sur le manque criant de matériel de communication.

La Nouvelle-Orléans, le 18 septembre 2005 I OMAR TORRES / AFP

Les unités de la garde disposent en théorie de matériel radio performants (SINCGARS), utilisé par toutes le unités d’active, mais les ont confiés à des troupes parties faire la guerre. Les lignes téléphoniques et les antennes relais étant inopérantes, les gardes ne disposent plus que de leurs radios tactiques, qui ne peuvent communiquer avec les SINCGARS. Les gardes et les policiers doivent en revenir à un système improvisé d’estafettes. Comme Blum l’exposera devant la sous-commission d’appropriation de la défense de la Chambre des représentants: «nous devrions être prêts à défendre notre territoire.»

Et les entreprises du privé sont prêtes, en effet. Comme en Irak, et en conformité avec son approche politique générale, l’administration insiste pour que le secteur privé gère tout ce que le public a décidé d’abandonner, et de payer des compagnies pour qu’elles effectuent des missions de service public: enlever les arbres et des gravats, loger les sans-abris dans des mobil-homes, rétablir les systèmes de transport et même effectuer des missions de police. Généralement, les responsables octroient la plupart de ces contrats sans appel d’offre ou réduit à sa portion congrue au nom de «circonstances urgentes et impérieuses».

CH2M et Bechtel, compagnies de travaux publics chargées de rétablir l’accès à l’eau et à l’électricité en Irak, décrochent de nouveaux contrats pour réparer les infrastructures du Golfe du Mexique. Une semaine après la tempête, une autre compagnie, Fluor, remporte un contrat de 100 millions de dollars auprès de la Fema et déploie 400 employés sur le terrain –dont son ancien chef de projet en Irak– et fournit des mobil-homes et des préfabriqués. Selon Alan Boeckmann, directeur de Fluor, «notre travail de reconstruction en Irak est en phase descendante, cela nous permet d’avoir du personnel disponible pour intervenir en Louisiane.»

Privatisation

Interrogés par le Wall Street Journal, des responsables de Bechtel et de Fluor «refusent d’évoquer les ressemblances entre leurs missions en Irak et en Louisiane». Une prudence qui se justifie. Car en 2005, les contrats en Irak sont devenus, aux yeux du public, synonymes de fraudes, de malversations et de corruption et de nombreux groupes d’activistes guettent pareilles dérives après Katrina. Danielle Brian, directrice du Project on Government Oversight, pense que selon toute vraisemblance, «aux profiteurs de guerre vont succéder les profiteurs de catastrophe».

Moins d’un mois après la tempête, Richard L. Skinner, inspecteur général du DHS, demande à 60 de ses collaborateurs de vérifier les contrats liés à Katrina. «Nous sommes très inquiets de ce que nous constatons», dit-il. L’administration, rapporte le Wall Street Journal, «est en train d’importer bon nombre des pratiques contractuelles dont nous avons vu les effets désastreux en Irak».

Bien connues dans les rues de Bagdad, les forces de sécurité privées font aussi leur apparition dans les rues de la Nouvelle-Orléans. Blackwater envoie un équipage d’hélicoptère pour soutenir les gardes côtes et se voient bientôt octroyer un contrat lucratif de protection du personnel de la Fema, dont ceux présents dans son centre d’opérations de secours, situé sur ce qui est alors, sans aucun doute, le parking de Walmart le plus sécurisé du monde. En quelques semaines, selon le Washington Post, hôteliers, commerçants et riches habitants louent les services de compagnies qui ont prospéré «là où la guerre, et pas la nature, a sapé les fondations de la société». DynCorp International, compagnie texane et une des principales compagnies privées de sécurité en Irak, avait assuré la protection du président afghan, Hamid Karzai.

La Nouvelle-Orléans, 1er septembre 2005 I ROBERT SULLIVAN / AFP

L’arrivée d’armées privées dans le Golfe du Mexique soulève des inquiétudes. «Demandez à n’importe quel Américain s’il a envie de voir des voyous d’une société privée et avide de profits et sans aucune formation au maintien de l’ordre patrouiller dans son quartier», dit Jan Schakowsky, membre du Congrès. Certains évoquent l’irresponsabilité qu’il y a à recruter de coûteuses forces de sécurité privées –Blackwater facture 950 par jour et par employé– dans une région où, pourtant, les troupes non privées et les policiers sont en nombre suffisant. «Il me semble qu’il ne s’agit sans doute pas de la meilleure manière de dépenser notre argent», déclare Barack Obama, sénateur de l’Illinois.

Stigmates de guerre

Des gardes privés, identifiables à leurs polos et treillis, à leurs SUV aux vitres teintées et à leurs fusils d’assaut deviennent bientôt un des éléments du paysage de la Nouvelle-Orléans. Certains responsables locaux imaginent des tâches plus durables et moins sujettes à cautions pour ces hommes. Au printemps 2006, alors que la majorité des policiers de la paroisse de St. Bernard est en congé, le sheriff Pete Tufaro fait acte de candidature à une subvention de 70 millions de dollars proposée par la Fema, pour intégrer une centaine d’employés de DynCorp dans la police. Ils seraient mieux payés que les simples policiers, mais travailleraient avec eux et porteraient le même uniforme. «Vous ne pourrez pas faire la différence entre eux et nous», dit-il.

Quand on m’a dit que j’allais à la Nouvelle-Orléans, j’ai demandé dans quel pays c’était!

Si certains responsables politiques, hommes d’affaires et riches habitants de la Nouvelle–Orléans n’ont aucun problème à imaginer les gardes du corps d’hamid Karzai patrouiller dans les rues de St. Bernard, certains gardes privés se sentent un peu perdus, du moins au début. Lors d’un entretien avec des employés de Blackwater à la Nouvelle-Orléans, Jeremy Scahill, journaliste d’investigation, remarque que l’un d’eux porte un badge de la compagnie autour du cou, sur lequel on peut lire «Operation Iraki Freedom.» «Quand on m’a dit que j’allais à la Nouvelle-Orléans, raconte l’homme, j’ai demandé dans quel pays c’était!»

La guerre survit à la tempête. En février 2007, un an et demi après le passage de Katrina, les gardes continuent de patrouiller dans les rues de la ville. Quand sa maison est cambriolée, Fay Kaufman du quartier de Gentilly, à la Nouvelle-Orléans est heureuse de les voir arriver. Ils enquêtent, passe le quartier au peigne fin et patrouillent sous ses fenêtres pour la rassurer. Mais la chose a également quelque chose d’inquiétant. «C’est un peu bizarre, concède-t-elle, de continuer de dépendre de la garde nationale.»

La mission sans fin

Le département de la police de la Nouvelle-Orléans a littéralement implosé pendant la tempête. Nombre de policiers ont fui et ont été licenciés pour désertion. Le recrutement et la formation de nouveaux policiers commencent doucement. Après une éruption de violence en juin 2006, Nagin demande à Blanco de réassigner 300 gardes et 60 militaires de l’État en ville. Le 20 juin, les premiers soldats de la Task Force Gator arrivent en ville, sous le commandement du général Ben Soileau, qui a dirigé les opérations de la no-fly zone au-dessus de l’Irak.

Ils sont affectés à la partie la plus touchée et la moins peuplée de la ville, ce qui permet aux policiers de concentrer leurs efforts ailleurs. Ils ont le pouvoir de détenir des suspects, mais ont besoin de la présence d’un policier pour une arrestation en bonne et due forme. Les troupes de la garde travaillent d’arrache-pied pour montrer aux habitants qu’ils viennent en paix, pour protéger plutôt que pour punir. La garde tente, autant que possible, d’assigner des soldats ayant déjà une expérience au sein de la police militaire ou de la police, et applique autant que possible des techniques issues des manuels de contre-insurrection: gagner les cœurs et les esprits, récupérer des informations, isoler les menaces.

Les soldats aident les commerçants à décharger leurs camions de livraison, réparent les tondeuses à gazon et donnent aux enfants des ballons de football avec l’insigne de la 1st Cav., comme ils l’ont fait en Irak. Parlant avec un de ces gardes en service au mois de juin 2007, le Times-Picayune remarque qu’ils «n’ont aucune lisibilité quant à la date de fin de leur mission».

Stephen Chernin / Getty Images North America / AFP

Bon indicateur des efforts de la garde et de la réputation de corruption, de racisme et de violence du NOPD, la plupart des réfugiés qui rentrent en ville préfèrent les militaires. «Nous avons été accueillis à bras ouverts», raconte le sergent-chef Chris Ahner de la Garde nationale aérienne de Louisiane. Les gardes patrouillent dans des quartiers dévastés et les habitants leur offrent des grillades qu’ils ont fait cuire sur les barbecues installés sur leur pelouse. «Quand ils mangeaient, nous mangions», dit-il.

«Ça ne pouvait pas être pire»

Kimberly Rivers-Roberts, rappeuse et documentariste dit que la garde avait de meilleures intentions que le NOPD –«ça ne pouvait pas être pire. Déjà, ils ne commençaient pas par nous traiter comme si nous étions, vous savez… en Irak et qu’on était l’ennemi». Pourtant, au fil du temps, dit-elle, la police parvient à détourner les gardes bien intentionnés de ce qu’elle appelle «l’approche citoyens-américains» vers «l’approche vous-êtes-l’ennemi»: les extorsions et les intimidations rappellent alors les mauvais jours anciens.

Selon un rapport de la garde, la Task Force Gator a assisté la police dans l’arrestation d’environ 9.000 personnes, la plupart auteurs de délits non violents, les remettant ainsi dans les pattes d’un système de justice criminelle renommé pour ses cellules surpeuplées, ses erreurs de procédures, le manque de soin porté aux détenus et un système de libération anticipée par le travail s’apparentant à de l’exploitation.

Près de deux ans après Katrina, de toutes les grandes villes américaines, la Nouvelle-Orléans possède le plus fort taux d’incarcération, plus de deux fois le taux national. Blanco accepte au départ l’idée de conserver la force jusqu’à la fin de la saison des ouragans de 2007, mais le programme est renouvelé jusqu’en février 2009. A cette date, le NOPD a été reconstitué, la Louisiane doit faire face à un déficit budgétaire de 341 millions de dollars et des voix se font entendre, au niveau de l’État, pour protester contre le coût du maintien de l’ordre à la Nouvelle-Orléans; le déploiement initial de la Task Force Gator a coûté 35 millions de dollars.

Les membres de la famille refusent de croire le récit des policiers. Ils affirment que Burton n’a jamais fait preuve de violence et n’a jamais porté d’armes. Certains évoquent l’abandon de Burton par le système de santé mental de la ville, totalement délabré

Le programme est finalement résilié. Mais l’armée et la police continuent de travailler ensemble. Durant l’été 2007, les législateurs de Louisiane votent la loi 441, qui permet au gouverneur de demander à la garde «d’assister les autorités civiles» sans avoir besoin de déclarer l’état d’urgence. Au mois de juin de la même année, louant le travail de la garde, le Times-Picayune écrit qu’elle a «fortement contribué à la reconstruction de la ville en apportant de la stabilité et un sens de sécurité à une époque où la ville en avait le plus besoin».

«Nous avons besoin de services et pas d’armes»

La famille de Terry Burton ne partage pas ce point de vue. Ce vieil homme noir de 53 ans résidait dans le Lower 9th Ward, où sa famille vivait depuis les années 1940. Pour ses voisins, c’était un homme généreux et avenant, avec un rire tonitruant, qui pouvait leur donner un coup de main pour cultiver leur jardin et semblait capable de réparer à peu près n’importe quoi. Une maladie mentale avait empêché Burton de travailler de manière régulière et il vivait donc grâce à une pension d’invalidité et à l’aide de sa famille. Il avait par ailleurs eu quelques démêlés avec la justice. En décembre 2006, il avait été arrêté pour possession de drogues. Incapable de payer une caution, il avait passé deux mois en prison, sans être finalement jugé.

Vers 1 heures du matin, le 8 mars 2007, des troupes en patrouille voient Burton passer à vélo, devant sa maison, une scie à métaux à la main et «avec un comportement bizarre». Selon leur récit, ils sortent de leur voiture afin de lui parler, mais il brandit alors un couteau et leur jette un morceau de verre brisé, qui entaille le bras d’un sergent. Burton court dans sa maison, et les gardes le suivent, avec le soutien de la police. À l’intérieur, il les pointe avec ce que les représentants de l’autorité prennent pour un fusil. Un des gardes tire à plusieurs reprises sur Burton et le touche au thorax. Il est tué. L’arme n’était qu'une vieille carabine à air comprimé.

Évoquant le comportement «bizarre» de Burton, les représentants de la police et de l’armée déclarent que la réaction des gardes était justifiée. Les membres de la famille refusent de croire le récit des policiers. Ils affirment que Burton n’a jamais fait preuve de violence et n’a jamais porté d’armes. Certains évoquent l’abandon de Burton par le système de santé mental de la ville, totalement délabré. Ils pointent du doigt le fait que les fonds aient été octroyés au déploiement d’une petite armée dans les rues de la ville et pas à la réouverture des cliniques. Le lendemain de la mort de Burton, sa famille organise une veillée aux bougies devant sa maison et demande une enquête. Ada Burns, sa nièce, insiste sur les besoins de la communauté. «Nous avons besoin de services et pas d’armes», dit-elle.

Contrairement à ce qu’avait prétendu l’administration Bush, y eut bien des compromis.

1 — L’État de Louisiane n’a pas de comtés mais des paroisses –parish– d’où le Orleans Parish Prison que l’on peut lire sur le dos des détenus Waits et Begnini dans Down By Law de Jim Jarmush Retourner à l'article

En savoir plus:

Newsletters

Le retrait militaire au Sahel, un débat qui échappe aux parlementaires

Le retrait militaire au Sahel, un débat qui échappe aux parlementaires

Alors que la situation sur le terrain reste particulièrement critique, le sujet peine à émerger en France.

Malgré le Brexit, les eurosceptiques ont perdu la bataille en Europe

Malgré le Brexit, les eurosceptiques ont perdu la bataille en Europe

Depuis le référendum de 2016, les extrapolations quant à une possible extension ou généralisation d'un euroscepticisme flirtant avec le séparatisme ont été nombreuses... et dénuées de fondement.

Pourquoi il y a si peu de noms de famille différents en Chine

Pourquoi il y a si peu de noms de famille différents en Chine

1,39 milliard de personnes et seulement une centaine de noms de famille.

Newsletters