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«Alors, qu’est-ce qui est pire, l’État islamique ou les talibans?»

Un soldat afghan dans la province de Nangarhar, le 26 juillet 2016 | NOORULLAH SHIRZADA / AFP.

Un soldat afghan dans la province de Nangarhar, le 26 juillet 2016 | NOORULLAH SHIRZADA / AFP.

Les survivants de Daech évoquent un régime dont la cruauté fait presque pâlir les exactions des talibans en comparaison.

De grands éclats de rire accueillent ma question: «Alors, qu’est-ce qui est pire, l’État islamique ou les talibans?»

Je m’adresse à une pièce pleine de femmes qui ont récemment fui des zones de la province de Nangarhâr, dans l’est de l’Afghanistan, contrôlées par des groupes qui se revendiquent de l’État islamique. Mais elles ne rient pas longtemps.

«L’EI est pire», répond l’une d’elles. «Ils tuent les garçons, les filles, les femmes, les hommes –tout le monde.»

La description que font ces femmes de la vie dans les zones de Nangarhâr contrôlées par l’État islamique est si terrible qu’elles semblent presque nostalgiques des années d’avant, passées sous le joug des talibans. Si ces derniers se livraient à des exactions extrêmes et amèrement vécues, l’État islamique a imposé un niveau de tourments inédit à des villageois déjà passés maîtres dans l’art d’évaluer les souffrances au cours des trente-huit années de conflit qui ont déchiré l’Afghanistan.

Les rumeurs de la présence de l’État islamique en Afghanistan sont apparues pour la première fois en 2014, apparemment exagérées au départ. Cependant, début 2015, l’État islamique a annoncé qu’il envisageait de s’étendre dans ce qu’il appelle le «Khorasan», une zone qui couvre certaines régions du Pakistan et de l’Afghanistan. À la mi-2016, les tentatives de l’EI de s’établir ailleurs en Afghanistan ont en grande partie échoué mais le groupe contrôle de grandes zones dans quatre districts de la province de Nangarhâr, frontalière avec le Pakistan.

Au départ, une alliance inconfortable

Quand l’État islamique a fait irruption pour la première fois en Afghanistan, ses combattants ont noué une inconfortable alliance avec les talibans, basée sur une opposition commune au gouvernement du président Ashraf Ghani, soutenu par les États-Unis. Certaines recrues de l’État islamique étaient des talibans transfuges, encore empêtrés dans des réseaux complexes de parentés et de rivalités qui voient certaines familles afghanes partager leurs loyautés entre le gouvernement et l’insurrection. Toutefois, les rapports ne tardèrent pas à s’envenimer; les talibans en vinrent à considérer l’État islamique comme une menace, et des affrontements de plus en plus violents éclatèrent entre les deux groupes.

Les talibans et l’État islamique ont des objectifs fondamentalement différents. Les buts poursuivis par les talibans s’inscrivent tous dans sa quête visant à reprendre le contrôle de l’Afghanistan. Comme l’a écrit le chef du groupe, le 9 septembre 2016:

«Notre pays a été envahi et un régime anti-islamique, servile et de substitution nous a été imposé à grands forts [sic] de chars, d’artillerie et de bombardiers contre les souhaits de notre religion et de notre peuple épris d’indépendance et de liberté de pensée. Un système islamique et l’indépendance de notre pays sont nos droits humains et religieux.»

Un contraste frappant avec les ambitions de l’État islamique, qui a annoncé la mise en place de son propre califat mondial et appelé tous les musulmans à prêter allégeance à son chef. Comme l’observe Borhan Osman, un analyste afghan, les talibans ont accueilli les militants étrangers à la condition qu’ils leur obéiraient sur le sol afghan, mais l’État islamique «est une organisation qui revendique la suprématie djihadiste sur tous les groupes de militants du monde, et il est peu probable qu’elle écouterait les talibans».

La manière dont l’État islamique inscrit Nangarhâr dans ses plans de domination du monde n’est pas tout à fait claire. Les villageois interrogés qui ont rencontré des combattants de l’État islamique ont rapporté que l’EI évoquait un plan visant à renverser le gouvernement afghan et à rebaptiser le pays «Khorasan». D’autres ont suggéré que l’État islamique voyait l’Afghanistan comme une plateforme pour lancer des opérations en Asie centrale, et souligné la présence de combattants originaires d’Asie centrale dans les rangs du groupe à Nangarhâr.

«Ils tuaient une ou deux personnes par jour dans notre village»

Les femmes des zones afghanes contrôlées par l’État islamique racontent que leurs familles avaient refusé de quitter leurs villages pendant toutes les années de combats intermittents entre les talibans et le gouvernement, qu’elles s’étaient accrochées malgré les menaces et les mauvais traitements des talibans pour finir par être chassées par l’État islamique.

«Nous sommes venus à Jalalabad il y a deux mois», raconte Mariam, 45 ans et mère de dix enfants, dont le nom a été modifié pour protéger sa sécurité, en parlant de la capitale de la province. «Mes enfants sont scolarisés mais [l’État islamique] ne les laisse pas aller à l’école. L’école a fermé il y a trois mois. Ils ont laissé des lettres menaçant l’école, et aussi des bombes.» Mariam rapporte que l’État islamique laissait des lettres, la nuit, qui disaient aux parents de ne pas envoyer les enfants à l’école et ordonnaient aux villageois d’arrêter d’aller à la mosquée pour prier. «Et puis, ils ont posé une bombe et l’ont fait exploser (près de l’école, tôt un matin)», explique-t-elle. «Les gens du village ont trouvé la bombe et appelé la police.» Avant l’arrivée de la police, la bombe a explosé, raconte-t-elle, heureusement sans faire de victimes.

Les Afghans qui ont vécu sous le joug de l’État islamique décrivent des violences récurrentes: fusillades, décapitations et bombardements. Le groupe vise parfois des personnes associées au gouvernement; les autres violences semblent être infligées au hasard. «Le fils de 18 ans de ma sœur a été décapité», m’a confié un vieil homme. «Les gens disaient que c’était un espion. Ce n’était qu’un fermier.»

«Ils tuaient une ou deux personnes par jour dans notre village», se rappelle une femme. «Principalement des gens qui travaillaient pour le gouvernement.» Des hommes, des femmes et des enfants se faisaient enlever. Quelques-uns étaient rançonnés; pour la majorité, on n’en entendait plus jamais parler.

La vie quotidienne était quasiment à l’arrêt. «L’EI obligeait les femmes à rester chez elles», explique l’une d’elles. «Si vous sortez, ils vous kidnappent. Personne ne pouvait sortir, même pas au magasin d’à côté.» Une autre raconte que dans son village, le mollah avait même arrêté de diriger la prière à la mosquée tant il avait peur.

Écoles fermées

L’État islamique oblige les villageois à travailler pour lui. «Nous cuisinions pour l’EI, nous y étions obligées –pour qu’ils ne nous fassent pas de mal», explique une femme. Elles décrivent des écoles vides, des professeurs recevant des menaces pour rester chez eux ou contraints de «donner» leurs salaires à l’État islamique. Au départ, certains parents continuèrent à envoyer leurs enfants à l’école, mais la situation empira jusqu’à ce qu’il n’y ait de toute façon plus d’école où aller.

Avant l’État islamique, les écoles devaient gérer des menaces différentes. «Les talibans n’avaient de problèmes qu’avec les filles», se souvient une femme. «Les écoles de filles étaient ouvertes, mais que jusqu’à la 4e Les talibans avaient surgi dans son village cinq ou six ans auparavant et tenté de fermer toutes les écoles de filles, mais la communauté avait résisté et réussi à en garder certaines ouvertes, explique-t-elle. Une femme d’un autre village évoque une attaque à l’acide par les talibans qui avait blessé sept ou huit fillettes qui se rendaient à l’école, ce qui avait incité de nombreuses filles –notamment la sienne– à abandonner les études.

À Jalalabad, qui reste sous le contrôle du gouvernement afghan, malgré les conditions de sécurité qui se détériorent, les femmes parviennent à faire donner une instruction à leurs enfants. Le service gouvernemental chargé de l’éducation a fait preuve de souplesse pour l’inscription des enfants dans une nouvelle école, même sans la lettre de transfert officielle normalement nécessaire. «Ils connaissent la situation», explique une mère. «L’école était fermée mais nous avons fait signer un papier au principal ou au professeur. Ils ont écrit sur une simple feuille de papier, et le service de l’éducation l’a accepté.»

L’accès à l’éducation est un rayon de soleil dans une vie de malheurs pour des gens arrachés à leurs foyers, à leurs métiers et à la terre, et qui luttent pour survivre dans une ville où tout est cher. «Nous sommes heureux que nos filles aillent à l’école ici», se réjouit une mère. «Je veux que ma fille ait un diplôme universitaire et devienne médecin.»

Leur avenir est incertain. Quand nous avons parlé, à la fin du mois de juillet, les armées afghane et américaine se battaient pour tenter de chasser l’État islamique de certaines zones de Nangarhâr. Les États-Unis ont annoncé avoir tué quelque 300 combattants de l’État islamique pendant cette opération. Les rapports des médias de fin septembre suggèrent cependant que les combattants de l’EI regagnaient du terrain.

Pour des parents déplacés, le fait de pouvoir donner une éducation à leurs enfants peut être une très forte motivation pour ne pas rentrer chez eux. «Si la situation reste mauvaise dans notre village, nous ne quitterons pas Jalalabad», explique une femme. «Nous aimons cet endroit parce que nos filles peuvent facilement continuer à aller à l’école. Nous essayons de trouver du travail ici. Nous continuerons leur scolarisation. Nous n’arrêterons jamais. Nous voulons plus d’instruction pour nos enfants.»

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