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Qui sont les mères célibataires?

Mother's Love / Keoni Cabral via Flickr CC License by.

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Dans «Maternités solo», la sociologue Dominique Mehl dresse le profil de femmes ayant fait le choix de s’engager en solitaire dans la maternité.

Dans les années 1970, moment d’apogée du féminisme optimiste, faire un enfant toute seule est apparu comme une tentation, un acte d’émancipation. Une rupture anthropologique à rendre fous les psychanalystes et les religieux, mais un choix rendu envisageable grâce aux progrès des techniques de fécondation. Quarante ans plus tard, la sociologue Dominique Mehl a enquêté auprès de femmes –toutes hétérosexuelles et non stériles– ayant fait le choix de s’engager en solitaire dans la maternité par l’adoption ou par la procréation médicale assistée (Maternités solo, Éditions universitaires européennes, 2016). Qu’en est-il aujourd’hui de cette utopie?

Selon l’Insee («Couples et familles», 2015), les maternités solo seraient en augmentation, mais elles ne représentent que 1,6% des cas. Loin de se présenter comme une envolée existentielle pleinement assumée, une sorte d’option parmi d’autres pour l’enfantement, le cheminement qui aboutit à prendre une telle décision s’avère complexe, traversé d’hésitations et de culpabilité.

Toutes ces femmes avouent n’avoir jamais envisagé leur vie sans enfant: «L’enfant qu’elles vont assumer seules, dans des parcours difficiles, n’est pas le fruit d’un projet incertain, d’une réflexion difficilement mûrie. Il est une évidence. Il n’est pas non plus le résultat d’une envie soudaine, d’un caprice d’adulte, d’un réveil subit. Il est déjà là, bien installé et conforté, malgré des vies sentimentales et conjugales le plus souvent tumultueuses.» Autrement dit, le désir d’enfant est solidement ancré en leur for intérieur –à l’instar du reste de la société française où peu d’individus projettent leur vie sans descendance.

Pourtant, décider «de faire un bébé toute seule» apparaît, en filigrane, comme une option de dernier ressort quand la possibilité de mettre en route un enfant au sein d’un couple stable à été épuisée. On n’envisage pas de faire un enfant toute seule à vingt-cinq ans. Tous les cas rencontrés sont des maternités tardives, après 35 ans, quand la fécondité s’amenuise et que la femme se voit confrontée au diktat de l’horloge biologique. Le choix de la monoparentalité intervient aussi souvent à la suite de plusieurs échecs de vie en commun, quand la femme a perdu foi dans la félicité conjugale. Les deux arguments se confortent l’un l’autre, les candidates à la maternité solitaire avoisinent la quarantaine et ont abandonné l’espoir de rencontrer l’homme idéal pour fonder un foyer.

«L’absence du père, c’est le sujet sur lequel je culpabilise»

Parallèlement, faire un enfant en l’absence d’un père est toujours vécu sous le signe de la culpabilité. Les candidates à la maternité solo se sont toutes posées la question de leur légitimité à imposer une telle situation à leur enfant, dans le contexte des débats lancinants lancés par les psychologues et les éducateurs sur les enfants sans pères et sans repères:

«L’absence du père, c’est le sujet sur lequel je culpabilise, même si on me dit que je dois assumer. En fait, je n’assume pas complètement. Cela me travaille. Je ne suis pas au clair avec ça. Je donne l’apparence mais je ne suis pas à l’aise. Parce que quand je vois combien pour moi c’est important d’avoir encore mes deux parents. De voir que je ne peux pas offrir ça à ma fille, ça me bouleverse.»

Ce choix s’opère donc à reculons et presque toutes ces mères espèrent, grâce à une rencontre favorable, pouvoir un jour fournir un père à leur enfant. «Au modèle “D’abord le couple, ensuite l’enfant”, elles substituent le déroulé “D’abord l’enfant et peut-être ensuite le conjoint”. L’ordre d’entrée en parenté se trouve inversé par rapport au modèle habituel (un mari qui deviendra père de mes enfants), au bénéfice d’un schéma moins orthodoxe (un enfant qui trouvera peut-être plus tard un père adoptif ou un beau-père en la personne du compagnon toujours espéré)», écrit Dominique Mehl.

De multiples possibilités s’offrent aujourd’hui aux femmes pour faire un enfant toute seule: l’adoption qui, en France, est autorisée pour les célibataires; les procréations assistées, légales dans plusieurs Etats limitrophes, comme la Belgique ou l’Espagne –en France, ce mode de procréation est réservé aux couples hétérosexuels; et surtout les propositions sur internet d’hommes prêts à donner leur sperme pour une parentalité partagée –une offre qui émane souvent d’homosexuels. Ces commodités pratiques n’ont toutefois pas surmonté de vives résistances dans les esprits.

Ces maternités hors norme se heurtent ainsi aux schémas mentaux sur la famille nucléaire, qui paraissent renforcés par rapport aux années de la révolution sexuelle. Certes, les générations récentes se marient moins que les précédentes (baisse continue pour les mariages de sexe différent), elles divorcent plus souvent, et elles font des enfants plus tard qu’autrefois, souvent après avoir connu une ou plusieurs expériences de cohabitation avec la même personne ou une autre personne. Certes, les familles monoparentales se développent: leur nombre a doublé entre 1990 et 2010, et aujourd’hui elles représentent un peu plus d’un foyer avec enfant sur cinq; dans l’essentiel des cas, il s’agit d’une femme seule avec un ou plusieurs enfants. Certes, les familles recomposées augmentent, puisqu’un enfant sur dix vit dans un tel foyer (un parent, un beau parent et éventuellement des demi-frères ou demi-sœurs).

Mais malgré les désordres sentimentaux des individus, la période consacrée à élever une progéniture est marquée par une relative stabilité conjugale –entre 6 et 17 ans, 78% des enfants vivent dans un foyer constitué d’un couple, et dans neuf cas sur dix, il s’agit du couple de leurs parents biologiques; et ce taux excède largement les 80% pour les enfants en bas âge. Autrement dit, le modèle traditionnel de la famille demeure dominant, ainsi que le couple comme institution destinée à assurer la reproduction et l’éducation des nouvelles générations. Enfin, en matière d’imaginaire et de fantasmes, ce modèle figure au centre des projections de tout un chacun.

La critique virulente de la famille a fait long feu

L’idéalisation de la famille, paradoxalement, a connu son acmé lors des manifestations de 2013-2014 autour de la loi Taubira. D’un côté, les protagonistes de la Manif pour tous, en défilant bras dessus bras dessous avec une cohorte d’enfants et des poussettes de bébé, rendaient visible dans l’espace public une image presque christique de la vie familiale. Mais les protestataires en faveur du mariage gay, en réclamant via la PMA (insémination artificielle avec donneur et mères porteuses) le droit à l’enfant, abondaient eux aussi à promouvoir une vision enchantée de la famille conjugale auréolée de sa progéniture. Plus généralement, dans le domaine des représentations, l’image du couple avec enfants est aujourd’hui magnifiée comme une aspiration profonde de l’individu, en particulier en France où la natalité demeure de bon niveau. Comme le note François de Singly, la famille demeure attractive parce qu’elle est devenue relativement compatible avec la liberté personnelle, et beaucoup de gens pensent qu’elle constitue un groupe où l’on peut trouver son épanouissement (Sociologie de la famille contemporaine, éd. Armand Colin).

La critique virulente de la famille comme institution destructrice de l’individu, telle qu’elle a été pratiquée dans les années 60 dans le sillon du mouvement de l’anti-psychiatrie par David Cooper ou Ronald Laing, a fait long feu. En revanche, dans la panoplie des droits de l’individu, le droit à l’enfant –que l’on s’en offusque ou pas– s’est imposé dans les mœurs, en s’appuyant sur les techniques qui facilitent la fécondation. Cette projection s’effectue sans entraver l’image du couple comme creuset idéal pour assurer la protection, l’éducation et le bien-être de l’enfant. On peut même affirmer que la famille, constituée d’un couple et de ses enfants (ou d’un ou des enfants issus d’un des membres du couple), et enrichie d’une myriade de liens familiaux et amicaux tissant une tribu affective et affinitaire, apparaît plus que jamais comme l’horizon de référence et de confiance des sociétés contemporaines, en particulier en France. Ni la dyade mère-enfant ou père-enfant, ni l’individu qui roule comme une pierre libre, «stone free to do what I please» comme le chantait Jimi Hendrix, aucune de ces formes de vie ne suscite autant de ferveur et ne mobilise autant l’imaginaire que la famille nucléaire, dans sa version post-moderne. Faire un enfant toute seule? Elles en avaient rêvé, peu l’ont effectivement réalisé.

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