France

Phillipe Boggio: le débat sur l'identité est une publicité mensongère

Philippe Boggio, mis à jour le 04.11.2009 à 16 h 29

L'énervant, avec les transfuges idéologiques comme Eric Besson, est qu'ils se croient sans cesse obligés de donner des gages.

L'énervant, avec les transfuges idéologiques, est qu'ils se croient sans cesse obligés de donner des gages. Ils en font trop. Avec l'empressement béat ou opportuniste des derniers convertis, ils proposent de refonder ce qui a été fondé, il y a souvent des lustres. Ils viennent troubler ce qui a été si délicat, chimiquement, à stabiliser. Ainsi Eric Besson. Il n'était pas antipathique, l'autre soir, à la télévision (C'est dans l'air, sur France 5). Il paraissait sincère quand il décrivait l'intérêt d'avoir «des valeurs communes». Sous le repenti, par instants, transpirait même l'ancien socialiste.

Cependant, il nous renvoie en arrière. Pour ce remake du plus sacré de nos débats nationaux, censé s'ouvrir ce lundi 2 novembre dans toutes les préfectures, le cap est mis sans surprise sur l'os de l'identitaire, et sur des symboles qui commencent à tinter comme de la bimbeloterie (l'hymne, le drapeau, Français de souche et Français «de l'arbre», etc...). Outre le risque, éternel dans ce pays, de réveiller de vieux démons - la France racontée par l'Action française et ses descendants -, le ministre court celui, ce qui n'a pas manqué d'être, de ne passer que pour l'exécuteur des besognes électoralistes de saison: tenter avant les régionales de regagner ou d'arrêter de perdre des électeurs du Front National, conquis en 2007, sur les mêmes thématiques, par Nicolas Sarkozy.

Faisons crédit à Eric Besson, de valoir mieux, en la circonstance, que ce soupçon-là. Mais pourquoi s'enferme-t-il dans le suranné? Tout a été dit sur l'identité française. Sur ses mérites (Lieux de mémoire, sous la direction de Pierre Nora, Gallimard). Comme sur ses périls (L'Idéologie française, par Bernard-Henri Lévy, Grasset). Simples exemples, l'un et l'autre, d'une abondante production, dans laquelle Alain Juppé a même choisi, lui, pour se moquer du néophyte Besson, de piocher, ces derniers jours, la définition d'Ernest Renan (1823-1892): «le plébiscite de tous les jours». De telles citations ne rajeunissent personne.

S'il espère laisser son nom à une enquête de quelque utilité, le ministre devra se résoudre à briser les moules. A choisir l'échappée belle. A permettre que s'affirment des points de vue comme celui-ci: «je me sentirai Français quand les 65 premiers patrons de ce pays ne toucheront plus, en moyenne, des salaires annuels de 3,8 millions €, comme cela a été le cas, en 2008, si l'on en croit le dernier numéro de Capital. D'ici là, oubliez moi».

Une telle réaction n'est pas hors-sujet. Pas même provocatrice. Elle reflète l'impression dominante d'un présent partagé, qu'Eric Besson voudrait repasser au tamis de la question nationale. De telles rémunérations, qu'on croirait de droit divin, en tous cas hors échelle humaine, versées à quelques uns, Français eux aussi, sans que les autorités françaises ne s'en inquiètent, ridiculisent les revenus de tous les autres, et au-delà, les individus qui les perçoivent, et qui ne voient plus, souvent, dans leurs propres gains qu'une aumône méprisante.

Une telle réalité fragilise le sentiment d'appartenance, plus sûrement que les querelles sur l'immigration, le droit du sang et le droit du sol. Elle pousse à l'indifférence, au repli sur soi. Au chacun pour soi. Elle fait de la comparaison matérielle le premier sport hexagonal. On ne sait plus qui a commencé, au sein de la communauté des commerçants, des transports ou de la grande consommation, mais depuis les années 2000, tous ceux qui ont le pouvoir de fixer des prix ont multiplié ceux-ci plusieurs fois, subdivisant, verticalisant d'autant la communauté nationale.

Dans les années 60 encore, le capitalisme, en France, était socialement structurant. La collectivité puisait - aussi - sa cohésion dans un certain consensus sur les fourchettes de revenus. Sur les styles de vie. Sur l'espérance permises aux classes montantes et aux jeunes. «Travailler plus pour gagner plus»: le slogan valait surtout pour ces temps déjà reculés. Au fronton de nos mairies et de nos monuments aux morts, il va falloir raccourcir notre chère devise Liberté-Egalité-Fraternité. La Liberté a gagné trop de parts de marché, si l'on peut dire. Les deux autres vertus sont à la peine.

Le débat national du ministre n'est qu'une vielle lune s'il n'interroge pas ces évolutions déplaisantes. Une publicité mensongère de plus. Qu'est-ce qu'une République qui se croise si complaisamment d'une société à ce point inégalitaire, et donc de moins en moins fraternelle? La France, nous rabâche-t-on, cette colline inspirée à la ligne bleue des Vosges, est fille des Lumières, petite fille des valeurs judéo-chrétiennes. Mais qu'en reste-t-il? En ce temps de paix qui ressemble de plus en plus à la guerre - guerre civile -, dans quel enseignement quotidien les perçoit-on encore?

Dans sa contribution sur Slate, ci- contre, Jean-François Copé émet une proposition juste: « Etre Français, écrit-il, c'est partager des valeurs. Nous devons refaire le point sur ce qu'implique notre devise Liberté, Egalité, Fraternité, en ce début de 21ème siècle». Fort bien. Toutefois, dès lors qu'il s'agit de fournir un exemple du travail à accomplir, le chef de file des députés UMP, ne cite que «le port de la burqa dans l'espace public». Un peu court. Le sujet est symboliquement parlant, soit, mais il concerne quelques centaines de femmes. Il nous renvoie éternellement à la même thématique, minoritaire, à la marge, quoiqu'on en veuille: l'immigration. Il n'est qu'un chiffon rouge idéologique. Pourtant, l'enjeu de tout débat ambitieux sur l'identité française, en 2009, ne peut plus faire l'impasse, sauf à mettre celle-ci un peu plus à mal, sur ses thématiques majoritaires. Sur ses 60 millions d'habitants, Français ou aspirants, pour lesquels la question de la nationalité est tranchée - et qui attendent la suite en se désespérant un peu.

Ce sont ceux-là qui tanguent désormais. Qui s'aiment moins. Qui perdent l'envie de vivre ensemble. Plus rien ne va vraiment de soi entre nous - pas même le foot. Beaucoup d'entre nous ressentent de l'aigreur à l'égard des autres, et ne parviennent plus à s'en désintoxiquer. Les années passant, cela finit par leur tenir lieu de vie intérieure. Administration, police, travail, voisins, école, syndics, propriétaires, banques... La liste est riche de nos acrimonies. De nos déceptions d'individus et de citoyens. En secret, souvent, l'humiliation domine. Les humiliations mutuelles, de l'un par l'autre, citoyen contre citoyen, et pourtant tous Français.

Se sentant glisser, beaucoup se soustraient. Se «communautarisent», quand ils ont une communauté. Les autres appellent ça l'amitié, la bande, l'égalité et la fraternité choisies entre quelques'uns. Ils protègent un sentiment d'appartenance à un groupe électif qui les intègre encore. Déjà, ne les exclut pas. En France, ils cherchent ce qui est encore gratuit, ou à défaut ce qui est moins marchand; ce qui dure et se répare; tout ce qui peut être gai.

Les jeunes tendent à devenir les champions de telles aspirations, à la recherche d'une insouciance perdue, qu'un Grand jury identitaire pourrait juger séparatiste. Si l'été, le Festival des Nuits du Sud, à Vence, attire toujours de plus en plus de spectateurs, ce n'est pas seulement parce qu'il est le moins cher de toute la Côte d'Azur, mais aussi parce que l'idée d'appartenance à une communauté humaine, les soirs de concerts, retrouve là un peu de consistance. Il y a, sur la place du centre-ville, des Français de souche, des Français récents, des Européens de passage, des immigré, même des clandestins. En apparence, on ne peut pas être plus loin, là, du débat d'Eric Besson. En apparence, oui.

Philippe Boggio

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Image de Une: Le soir de la victoire en juillet 1998 lors de la Coupe du monde de football Reuters

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