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Le président colombien Santos prix nobel de la paix après que son peuple a voté contre

GUILLERMO LEGARIA / AFP

GUILLERMO LEGARIA / AFP

Juan Manuel Santos est récompensé pour sa politique d'apaisement avec les Farc. Ce, malgré que l'accord obtenu a été rejeté il y a moins d'une semaine par une majorité de Colombiens. Les raisons d'un tel refus sont nombreuses et les déchirures au sein du pays sans doute sous-estimées.

Mise à jour: Le vendredi 7 octobre 2016, le président colombien Juan Manuel Santos s'est vu décerner le Prix nobel de la paix

Une surprise peut en cacher une autre. Le président colombien Juan Manuel Santos s'est vu décerner le Prix nobel de la paix ce vendredi 7 octobre 2016. François Hollande a salué son courage pour mettre fin au conflit avec les Farc en Colombie. Les prédictions donnaient plutôt gagnant l'action des casques blancs en Syrie. 

Moins d'une semaine plus tôt, les pronostics des sondages avaient eux aussi été démentis. À quelque dizaines de milliers de voix près, les Colombiens ont rejeté ce dimanche 2 octobre, à 50,2%, l'accord de paix avec les Farc, négocié depuis quatre ans à La Havane et signé en grande pompe lundi dernier à Carthagène, en présence de nombreux chefs d'États étrangers. L'abstention –près de 63%– est spectaculaire, même dans un pays où les électeurs se déplacent traditionnellement peu.

Immédiatement perçu comme un grave revers politique pour le président Juan Manuel Santos et comme une victoire pour l'ancien président Alvaro Uribe, farouche adversaire du «oui», ce scrutin a surpris la communauté internationale, toute prête à s'extasier sur le retour de la paix et sur la fin du plus vieux conflit d'Amérique latine. 

Le résultat du referendum signe la fin des illusions: après cinq décennies d'une guerre qui a fait près de 300.000 morts et disparus, et plus de 6 millions de déplacés, la Colombie n'est prête ni au pardon ni à la réconciliation, du moins dans les conditions que prévoit le texte de 300 pages qui a été signé le 26 septembre. Le président Santos en a d'ailleurs pris acte: après avoir répété durant la campagne qu'il n'y avait pas de plan B, il a rappelé dès l'issue du scrutin –tout comme le chef des Farc– que le cessez-le-feu bilatéral signé le 29 août restait valide et s'est hâté de promettre de réunir aujourd'hui toutes les  forces politiques, en particulier celles du «non», pour «les écouter, ouvrir des espaces de dialogue et décider du chemin à suivre»

Des raisons périphériques sont déjà avancées pour expliquer la défaite du oui, telles les conditions météo exécrables sur la côte caraïbe qui auraient empêché les gens de se déplacer dans cette région plutôt acquise à ce camp, ou le fait que les habitants des grandes villes, moins frappées que les campagnes par les exactions des Farc, se sont sentis moins concernés et se sont donc abstenus.

Des arguments qui font peu de cas des déchirures profondes que la violence et l'ancienneté du conflit ont creusées dans le pays. On peut relever au moins trois raisons au rejet de l'accord par les Colombiens. 
 

1.La sensation d'une quasi impunité pour les guerilleros

Le chef des Farc, «Timochenko», a déploré «le pouvoir destructeur de ceux qui sèment la haine et la rancœur», ciblant clairement l'activisme d'Alvaro Uribe –qui avait conclu en 2003 un accord de démobilisation avec les paramilitaires, pourtant eux aussi auteurs de nombreuses violences. Mais il faut dire que cette rancoeur, logiquement assez répandue puisque la plupart des familles ont un proche ou une connaissance qui a été victime des Farc, n'a guère été apaisée par le sentiment général que les guerilleros, une fois désarmés, n'auraient pas à répondre de leurs actes passés, et bénéficieraient même d'aides à la réinsertion.

Pourtant, l'accord ne prévoit pas l'impunité totale pour les Farc: la guerilla devra verser des réparations financières aux victimes (mais sur ce point, tout comme sur la «richesse» des Farc, tout est encore très flou). Quant aux chefs guerilleros, notamment ceux qui ont commis les crimes les plus graves comme les enlèvements, ils encourront –s'ils confessent leurs crimes avant leur inculpation– de quatre à huit ans de «restriction de liberté». S'ils n'avouent que devant le juge, ils purgeront cette peine en prison (l'emprisonnement pouvant monter à vingt ans s'ils n'avouent pas).  Des condamnations néanmoins légères qui apparaissent à de nombreux Colombiens comme un déni de justice. Même si, soulignait récemment Daniel Pécaut, spécialiste de la Colombie, «ces mécanismes de justice transitionnelle répondent à tous les critères souhaitables selon les experts internationaux».
 

2.La reconversion politique des Farc

L'accord, on le sait, prévoyait que la guerilla marxiste devienne une force politique, avec l'attribution d'office de cinq sièges au Parlement et de cinq autres au Sénat pendant les huit premières années, à charge ensuite pour ces parlementaires de faire campagne pour avoir d'autres élus. Les Farc auraient même obtenu que ses principaux chefs –ceux-là même qui ont toutes les chances d'être condamnés– puissent siéger.

Même si cette reconversion de l'organisation terroriste en parti politique est connue depuis le début des négociations, elle a beaucoup de mal à passer auprès d'une grande partie de l'opinion, qui redoute à terme un virage «communiste» ou «chaviste» du pays, évoquant des précédents comme celui du Nicaragua.

Dans un texte magnifique –partiellement publié en français dans Libération–, l'écrivain colombien Hector Abad Faciolince a magnifiquement traduit ce déchirement des victimes entre l'aspiration à la paix et la difficulté de pardonner à leurs bourreaux. S'adressant à son beau frère qui a lui-même été otage et a décidé de voter non, «un pays où ceux qui t'ont enlevé sont libres et font de la politique, demande-t-il, n'est-ce pas mieux que ce même pays où ces types se trouvent près de ta ferme, et menacent tes fils et tes petits-enfants?»
 

3.La crainte de l'avenir

De l'avis général, l'accord du 26 août, arraché après plusieurs tentatives infructueuses au cours des dernières décennies, intervient au meilleur moment, les Farc étant, avec guère plus de 7.000 combattants, affaiblies comme jamais. Mais il ne constitue pas pour autant une garantie de paix. D'abord, parce que le conflit se poursuit avec une autre guérilla, l'ELN (armée de libération nationale, 1.500 combattants) qui n'a pour le moment pas manifesté son intention de déposer les armes, et avec laquelle les pourparlers s'engagent à peine. D'autre part parce qu'on sait que certaines cellules dissidentes des Farc ne se rendront pas et rejoindront, soit l'ELN, soit des groupes de narcos. 

Et enfin parce que la démobilisation des groupes paramilitaire en 2003 n'a pas toujours été couronnée de succès. La réussite des très nombreux programmes de réinsertion qui l'ont accompagnée, reste difficile à évaluer, un certain nombre de paramilitaires, incapables de renoncer aux armes, ayant fini par rejoindre les «Bacrim», bandes criminelles de narcotrafiquants.

Et maintenant?

La Colombie vient-elle de rater un tournant historique ? Il y a près de 30 ans, un autre referendum jouait lui aussi, mais en positif, un rôle déterminant pour le destin d'un autre pays, le Chili. En octobre 1988, les Chiliens disaient non à Pinochet, signant ainsi la fin de la dictature et le retour à la démocratie . Mais au prix de quelques renoncements: la Constitution a été conservée, générant jusqu'à aujourd'hui de nombreux blocages, et l'impunité des acteurs de l'ère Pinochet a lourdement pesé sur la société.

La défaite du oui en Colombie est un échec grave mais le pays, qui a attendu un demi siècle, peut sans doute prendre quelques mois de plus pour retravailler un accord qui emporte enfin l'adhésion d'une majorité. À condition, toutefois, d'empêcher les plus radicaux du camp d'Uribe, de reprendre le pouvoir. Le Prix nobel obtenu par Juan Manuel Santos pourrait peut-être lui donner le coup de pouce qui lui manquait.

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