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Pour l'enquêteur Claudio Gatti, «il est naturel et légitime de vouloir en savoir plus sur Elena Ferrante»

Capture de la pochette d'une version audio de L'Histoire d'un nouveau nom d'Elena Ferrante

Capture de la pochette d'une version audio de L'Histoire d'un nouveau nom d'Elena Ferrante

Le journaliste qui affirme avoir résolu le mystère de l'identité de l'auteure à succès justifie pour Slate son travail après la polémique qui a suivi ses révélations.

Mise à jour 04/10/2016: Médiapart a défendu sa décision de publier l'enquête.

Qui se cache derrière le pseudonyme Elena Ferrante? Pendant plusieurs années, la presse italienne a spéculé sur l’identité de l’écrivain derrière le récit des aventures d'Elena et Lila, deux jeunes femmes qui suivent des destins opposés. Ce week-end, le journaliste Claudio Gatti du quotidien Il Sole 24 Ore a déclenché une tempête littéraire en affirmant que l’auteur de la tétralogie napolitaine vendue à des millions d’exemplaires serait Anita Raja, une traductrice travaillant pour la maison d’Edition Edizione e/o, qui publie les ouvrages d’Elena Ferrante. Son nom avait déjà été mentionné parmi d'autres de manière hypothétique.

Dans son enquête publiée dimanche en partenariat avec Mediapart, le New York Review of Books et l’allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung, le journaliste italien avance des preuves. Il cite l’achat de propriétés à plusieurs millions d’euros en Italie en 2000 et 2014 à Rome et en Toscane, au même moment où les livres d’Elena Ferrante connaissent un succès commercial important. Claudio Gatti s’est également procuré des revenus annuels de la maison d’édition et fait le parallèle entre les ventes des romans de Ferrante et une augmentation de la rémunération d’Anita Raja à plus de 50% et 150% en 2014 et 2015.

Contacté par Slate.fr, l'enquêteur maintient qu'il n'y a qu'une Elena Ferrante: Anita Raja. 

«Rien de ce que j’ai trouvé n'a été nié. Si vous savez où est-ce que l’argent est passé voilà tout. Que voulez-vous savoir d'autre?»

Invasion de l’intimité et tendance misogyne?

La nouvelle de la révélation de l'identité de l’auteure n’a pourtant guère fait l’unanimité parmi les fans d’Elena Ferrante s’exprimant sur les réseaux sociaux, ainsi que les critiques littéraires dans la presse internationale. Nombreux sont ceux à questionner l'éthique de l'enquête et la violation de l'intimité de l'auteur présumé.

Libération condamne l’enquête, parlant de «procédé grossier», et The Guardian cite, lui, Sandro Ferri, un des propriétaires de la maison d’édition.

«Ce genre de journalisme est dégoûtant, dit-il au quotidien britannique. Chercher dans le portefeuille d’un écrivain qui a justement décidé de ne pas être public».

D’autres voix ont évoqué un soupçon de misogynie: l'histoire d’un homme journaliste qui s’en prend à une femme écrivaine non pas par nécessité mais uniquement parce qu’il en a les moyens. «Écrivain dévoile écrivaine qui voulait être anonyme», titre le Huffington Post.

Une accusation qui a trouvé d'autant plus d'échos que les romans napolitains d’Elena Ferrante ont été décrits comme imbibés de féminisme.

«Ceux qui sont tombés amoureux du travail de Ferrante sont indignés en partie, bien sûr, du fait qu’elle écrit si bien sur les manières dont les hommes humilient les femmes», constate la journaliste Suzanne Moore du Guardian.

Claudio Gatti rejette fortement ces accusations de misogynie en expliquant que, comme pour tout projet d’investigation, il lui était impossible de savoir à l'avance ce qu'il allait trouver. Il rappelle d’ailleurs qu’en Italie le numéro un dans la liste des auteurs présumés était un homme, Domenico Starnone, le mari d'Anita Raja.

«Je suis un journaliste d’investigation. Quand je commence une enquête, je ne sais pas qui cela va viser. Je sais juste qu’il y a un mystère et pour moi le mystère c'est qui est Elena Ferrante?», nous confie-t-il.

A quoi bon?

Mais alors quel intérêt le journaliste a-t-il eu à lancer cette enquête.

«Livrer l’identité d’Elena Ferrante ne vous mènera nulle part», titre Jezebel.

Pour Gatti, il s'agit là sans doute d'une des figures italiennes les plus mondialement connues. De ce fait, elle en devient une personnalité publique qui devrait être scrutée comme telle. Pour le journaliste, le fait de connaître son identité ne peut qu'être bénéfique à l'intêret public et à la compréhension de ce que lui-même qualifie «d'oeuvre d'art».  

«Personnellement, je considère que pour les lecteurs et ceux qui ont acheté ses livres, et j'en étais un, il est naturel et légitime de vouloir en savoir plus sur l'auteur. Je ne suis pas le seule à le dire, Ferrante et la maison d'édition étaient d'accord sur ce point», il insiste. 

En 2003, Ferrante publie une autobiographie de son expérience en tant qu'écrivaine, La Frantumaglia, en reconnaissant la légitimité de la demande de ses lecteurs. Si l'enquête de Gatti est exacte, il s'avère désormais que le livre tient en réalité de la fiction car son contenu ne correspond pas à la vie d'Anita Raja.

«Ils ne peuvent pas créer une frénésie autour de sa vie personnelle avec des interviews et un soi-disant livre autobiographique et ensuite se parer de l'argument du respect de l'intimité. Il faut choisir entre les deux», dit Gatti. 

Préserver le génie de l’auteur

Elena Ferrante adopte ce pseudonyme dès la parution de son premier roman en 1992, L’Amour harcelant, s'y tenant par la suite en dépit du succès international de ses livres. L’auteur s’est exprimée à ce sujet à l'occasion de nombreuses interviews électroniques accordées à la presse, distinguant notamment l’anonymat complet de l’utilisation d’un pseudonyme.

«Disons plutôt que je me suis soustraite aux rituels auxquels les écrivains sont plus ou moins obligés de participer afin de promouvoir leur livre en donnant accès à leur image d’auteur», explique Elena Ferrante à Vanity Fair en 2015.

Par ce choix, l’auteure affirme vouloir laisser parler les livres par eux-mêmes, sans l’encombrement de la notoriété. Elle fait aussi part de «l’angoisse» que cette notoriété peut engendrer et le besoin de s’en libérer en adoptant un pseudonyme, cela afin de protéger la créativité qui l’a menée à écrire des ouvrages acclamés.

«La demande de promotion diminue la valeur de l’œuvre d’art en tant que telle, quel que soit l’art. S’en est devenu quelque chose d'universel», explique-t-elle au Paris Review en juin 2015.

Contourner des restrictions de genre ou des problématiques de crédibilité sont parmi les principales raisons qui ont amené des auteurs à se cacher derrière un alter ego. Dans son ouvrage Nom de Plume: l’Histoire (secrète) des Pseudonymes, paru en 2011, l’écrivaine Carmela Ciuraru analyse le phénomène.

«Les motifs derrière cette tradition sont souvent bien plus compliqués et mystérieux que l’on peut l'imaginer. J’ai appris que les pseudonymes ne sont pas uniquement fonctionnels. Ils sont souvent rattachés de façon profonde à la créativité et à l’identité de l’auteur, sans mentionner les problèmes de culpabilité et de honte», écrit-elle dans le Huffington Post en 2011.

Gatti compatie avec la difficulté de vivre à la notoriété mais conclut qu'il n'est pas convaincu par les arguments liant anonymat et créativité.

«Il n’y a rien qui explique pourquoi elle a besoin d’un pseudonyme pour écrire de la fiction.»

Le mardi 4 octobre, Mediapart publie un essai de Claudio Gatti où celui-ci se défend des critiques. L’article contient également une réponse du site envers ses lecteurs mécontents de la publication. Médiapart reprend là les arguments avancés par le journaliste réfutant les accusations d'avoir basculé du côté de la presse people. Pour le site d'investigation, l’enquête se justifie car Elena Ferrante est devenue un personnage public et que la connaissance de son identité ne peut que contribuer «à éclairer comment peut naître une œuvre littéraire».

Contacté par Slate.fr, le directeur éditorial de Mediapart, François Bonnet, rappelle que le situe effectue souvent des partenariats de ce type, bien que dans ce cas précis ce soit Claudio Gatti qui ait «piloté» l’enquête. Bien qu’il s’attendait à des critiques, il se dit pourtant surpris de l’envergure de celles-ci, de la part des médias et les lecteurs.

«Je pense d'abord que ce travail vient heurter la légitimité du journaliste culturel qui ne fait pas d’enquêtes. Il souligne également le lien quasi intime que les lecteurs entretiennent avec une œuvre.»

L'avenir dira à quel point ces révélations l'ont ou pas bouleversé.

 

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