Partager cet article

Le destin tragique d'Ernst Lossa, euthanasié à 14 ans sous le troisième Reich

Ivo Pietzcker dans le rôle d'Ernst Lossa, dans «Nebel im August».

Ivo Pietzcker dans le rôle d'Ernst Lossa, dans «Nebel im August».

Ce jeune orphelin fait partie des 10.000 enfants euthanasiés par les nazis.

Le soir du 8 août 1944, une infirmière lui a injecté une dose mortelle de somnifère. Ernst Lossa, 14 ans, s'est battu pendant des heures contre la mort. Selon le certificat de décès établi par l'établissement psychiatrique de Kaufbeuren, il ne serait décédé que le lendemain, dans l'après-midi. Soit-disant d'une «pneumonie».

Ernst Lossa fait partie des 2.400 patients qui ont été assassinés dans cet établissement de soins bavarois sous le troisième Reich, dans le cadre du programme d'euthanasie mis en place par les nazis pour éliminer les malades et les handicapés, considérés alors comme des «mangeurs inutiles»rappelle Der Spiegel, à l'occasion de la sortie en salles, le 19 septembre 2016, du film Nebel im August en Allemagne, qui retrace le destin tragique du garçon.

À l'automne 1939, Adolf Hitler a ordonné dans une lettre que «l'euthanasie soit accordée aux malades incurables». «C'est le seul document connu, signé de la main d'Hitler, dans lequel le massacre de masse d'une minorité est légitimé», note l'hebdomadaire. Environ 200.000 malades et handicapés ont été assassinés à cette époque sous couvert d'alléger leurs souffrances, parmi lesquels environ 10.000 enfants, comme le rappelait le quotidien Die Welt en 2012 à l'occasion d'une exposition dédiée aux mineurs euthanasiés sous le régime nazi.

Début 1941, l'«Aktion T4», lancée dans le plus grand secret par les nazis lors d'une réunion ayant eu lieu à Berlin au numéro 4 de la Tiergartenstrasse, avait visiblement déjà porté ses fruits, comme le notait Joseph Goebbels dans son journal intime au sujet de la liquidation des malades mentaux:

«40.000 sont partis, 60.000 doivent partir. C'est un travail difficile, mais nécessaire.»

Les malades et les handicapés étaient alors envoyés par convois dans les chambres à gaz. Ces allées et venues n'ont pas tardé à alerter les opposants au régime nazi, et en particulier l'église allemande, qui dénonça publiquement ces assassinats des plus faibles. Pour faire taire les critiques, les nazis suspendirent le programme «T4» et chargèrent dès lors les établissements de soins de s'occuper eux-mêmes de faire disparaître leurs patients, de la manière la plus discrète possible. Sans oublier d'envoyer cerveaux et autres organes prélevés pendant les simulacres d'autopsies aux médecins du Reich.

«Il a essayé d'aider les autres patients»

Ernst Lossa était en bonne santé. Né à Augsburg en 1929 dans une famille appartenant à la communauté yéniche, le garçon avait été placé avec ses deux sœurs dans un orphelinat à l'âge de 10 ans, après que leur père eut été déporté à Dachau, les yéniches étant considérés par les nazis comme des «bâtards tziganes».

Parce qu'il avait commis quelques vols, Ernst Lossa fut envoyé quelques mois plus tard dans une maison de correction à Dachau avant d'être interné, début 1942, à l'établissement psychiatrique de Kaufbeuren, au motif qu'il était un «psychopathe asocial» et qu'à ce titre, il était «inéducable».

Lors qu'il a pris la direction de l'actuelle clinique de Kaufbeuren dans les années 1980, Michael von Cranach a consulté les centaines de dossiers conservés dans les archives de l'établissement, comme il l'explique au Spiegel:

«Le destin de ce garçon m'a immédiatement fasciné. Dans son dossier, il est mentionné à plusieurs reprises qu'il a essayé d'aider les autres patients. Malgré son jeune âge, il avait compris quels étaient les crimes qui ont eu lieu ici.»

Car l'ancien directeur de l'établissement, Valentin Faltlhauser, avait mis au point une méthode qui lui valu les compliments des dignitaires nazis: il faisait servir aux patients une soupe nommée «E-Kost», abréviation pleine de cynisme d'«Entzug-Kost», terme qu'on pourrait traduire par «nourriture de sevrage». Les cuisiniers de l'établissement faisaient cuire des restes de légumes pendant si longtemps que la soupe ainsi obtenue n'avait plus aucune valeur nutritive. Ceux qui en mangeaient s'amaigrissaient donc de jour en jour, jusqu'à mourir d'inanition.

Le dossier médical d'Ernst Lossa ne permet pas de savoir pourquoi la direction de l'établissement a pris la décision d'empoisonner le garçon à l'été 1944. À cette époque, les alliés venaient de débarquer en Normandie. Malgré la capitulation du troisième Reich, l'équipe médicale continua à euthanasier les patients pendant près de deux mois, jusqu'à ce que les soldats américains pénètrent dans l'établissement. Après avoir purgé une peine de quatre ans de prison, l'infirmière puéricultrice qui avait tué Ernst Lossa reprit sa carrière comme si de rien n'était.

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte