France

Identité nationale: «l'amour de la patrie cela se mesure?»

Etre Français, c'est quoi? , mis à jour le 06.11.2009 à 14 h 32

Définir l'identité est déplaisant. C'est l'apanage de celles et ceux qui aiment les catégories, les choses bien rangées.

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Le débat qui s'annonce sur l'identité nationale promet d'être passionnant. En demandant à des Français comment ils conçoivent leur identité, on peut être sûr que des réponses originales et fortes vont être apportées. Par exemple, quelqu'un osera sans doute dire que la France, partie prenante des Lumières et héritière de l'humanisme de la Renaissance, a su porter ces valeurs universelles tout au long de son Histoire mouvementée.

Si le courage ne lui manque pas au dernier moment, une autre personne se risquera même à avancer que ces valeurs ne sont pas toujours respectées aujourd'hui, tant l'égalité entre les individus que le respect dû à la dignité humaine. On entre là dans des eaux très dangereuses, où l'on se demande si la devise Liberté - Egalité - Fraternité est appliquée dans toutes ses dimensions. Quelle découverte, si l'on apprenait qu'il existe des situations où elle ne l'est pas!

Mais allons plus loin. On pourrait même imaginer qu'un dernier intervenant, dans un élan sublime et inspiré, rappellera que la Nation est un projet collectif tourné vers le futur. Et là, miracle! On en conclura que la France est un pays ancré dans la tradition humaniste, héritière du legs républicain et social du long XIXème siècle, et que le peuple français doit se réunir autour de ce socle pour bâtir ensemble son avenir.

On pourrait prendre des risques. Par exemple, demander aux autres ce qu'ils estiment être constitutif de l'identité française. Là, c'est sûr, la surprise pourrait être de taille. Ce n'est pas le but de l'initiative gouvernementale. L'Etat ne parle pas du présent, et des perceptions. Il parle de la maîtrise par la communauté nationale de son propre avenir. Et on ne va pas demander aux Américains de définir notre identité nationale. Non mais!

On pourrait aussi parler d'Europe. La génération qui a commencé à voter au début du XXIème siècle se sentirait peut-être moins flouée. Elle a été élevée dans un climat politique qui présentait l'Europe comme le grand projet politique de l'avenir. Elle voit les mêmes dirigeants politiques (oui, toujours les mêmes, et de moins en moins en phase avec le monde qui les entoure) tourner le dos dans un mouvement parfaitement synchronisé à un projet européen qui suscitait pourtant de nombreuses espérances.

Pourquoi l'identité?

De manière générale, définir l'identité de quelque chose est déplaisant. C'est l'apanage de celles et ceux qui aiment les catégories, les choses bien rangées. Du genre, qui ont un tiroir différent pour les chaussettes blanches et celles de couleurs. L'amour de la patrie, la fierté d'être français, est-ce que ça se mesure? Est-ce que le gouvernement va déduire de ces débats des indicateurs de bonne francité? Evidemment non, et ce n'est pas le but du débat sur l'identité nationale. Cette opération n'est qu'une piqûre de rappel et finira en tribune offerte aux classeurs de chaussettes dont on a déjà parlé.

Une fois leurs catégories bien arrêtées, les apôtres de l'identité nationale pourraient trahir leur vrai visage. Car ces classeurs de chaussettes devant l'éternel adorent extraire de l'Histoire ce qu'ils estiment être digne de figurer au tableau d'honneur de la patrie. Charles Maurras, qui fut, on l'oublie souvent, le grand maître à penser de la droite française - et pas seulement de ses franges extrémistes - s'y employa toute sa vie. Avant de définir une politique, il fallait définir la France et établir des distinctions. D'abord entre les  véritables «idées françaises», celles qui expriment la nation dans sa chair, et les idéaux désincarnés et abstraits (toutes des idées anglo-saxonnes, allemandes, juives ou encore... suisses). Ensuite, entre les épisodes historiques glorieux, ceux qui incarnent «une certaine idée de la France» comme dira plus tard de Gaulle, et ceux qu'il faut passer sous silence, et dont le simple rappel est un acte anti-patriotique.

Sur le plan des idées, le gouvernement a donc le choix. Soit en appeler aux valeurs classiques de l'humanisme, des Lumières, de la Révolution, au risque d'énoncer des platitudes. Soit, parce que ces idéaux sont trop universels, tenter de définir ce qui serait irréductiblement, essentiellement, naturellement, français. Lorsque le Président de la République parle du «lien charnel avec la terre» comme d'une composante essentielle de l'identité française, il lance sans doute un ballon d'essai. Adieu, débats ronflants sur la devise de la République! Revoilà le «sens du relatif» cher à Maurice Barrès, avec son vieux culte de «la Terre et des Morts»! Une Nation incarnée, en somme, faite de chair et de glèbe.

Peut-il y avoir une politique de l'identité? Un ministre a bien été chargé du sujet. Les lectures de Guy Môquet sur injonction élyséenne et la tentative avortée d'imposer l'enseignement de «l'héritage positif» de la colonisation en ont sans doute fourni un avant-goût. Les millions de Français issus de l'immigration seront sans doute ravis d'apprendre que le lien charnel à la terre française est une composante essentielle de l'identité nationale. Il ne leur a sans doute pas non plus échappé que le ministre chargé de l'identité nationale était celui-là même que l'on a solennellement chargé de repousser aux frontières 27.000 clandestins par an.

Mais ne soyons pas trop sévères. Le gouvernement ne tombera sûrement pas dans le panneau où l'attend l'opposition. Le débat sur l'identité nationale ne sera qu'une grande occasion de consensus et de rassemblement. Avec, par-ci par-là, quelques-uns de ces fameux «messages à l'électorat», soigneusement calibrés - cela va de soi - selon le degré de tolérance de l'opinion et du «buzz» intellectualo-médiatique. Quelques sorties choisies parsèmeront l'événement, contre le joug de la «pensée unique» par exemple - nom générique donné par les classeurs de chaussettes à toutes les idées qu'ils ne partagent pas, comme la reconnaissance des épisodes sombres de l'histoire française, rebaptisée «culte de la repentance».

Et pour conclure ce débat qui ne promet rien, on convoquera, soyons-en sûrs, les mânes d'Ernest Renan : la Nation comme communauté de destin et plébiscite de tous les jours. Une référence qui permet, justement, de jouer sur les deux tableaux. On aura droit, en guise de bilan, à quelques euphémismes sucrés: «bien sûr, certains excès dans les discussions sont regrettables, mais il était utile de rappeler ce qu'être Français veut dire - et d'ailleurs, la France, on l'aime ou on la quitte!». Et un coup de menton bravache en avant pour clore le débat.

L'identité nationale contre l'Europe

Fin de l'histoire? Non. La passion de l'identité est aujourd'hui un phénomène européen. C'est la principale réponse des droites aux peurs liées à la mondialisation. Pour rassurer face à l'immigration, face aussi à l'instabilité produite par le capitalisme, il faudrait soutenir et renforcer la «culture dominante» qui lie les citoyens entre eux, y compris des traditions communes, un héritage spirituel. Bref, un peu plus que les grands principes universalistes. Des frères Kaczinsky en Pologne aux héritiers d'Aznar en Espagne, le leitmotiv est le même. La pointe avancée de ce discours se trouve dans les cercles conservateurs catholiques italiens, qui avec le thème de la défense de l'Occident chrétien menacé ont beaucoup contribué au succès du berlusconisme.

Ce mouvement est, pour le moment, beaucoup plus timide en France. Mais il est intéressant de voir qu'il se présente avant tout sous la bannière de la Nation. Ailleurs, on invoque plus volontiers la civilisation chrétienne, donc l'Occident et l'Europe. S'en tenir à l'idée de Nation permet, de ce point de vue, d'éviter certaines dérives ultraconservatrices. Mais si l'approche sarkozienne mobilise comme partout la thématique identitaire, elle nous transmet, peut-être plus qu'ailleurs, cet unique message : l'Etat-Nation est le cadre dans lequel nous devons aujourd'hui penser notre avenir.

Quand on est né dans les années 1980, on a été élevé avec l'idée que l'Europe deviendrait notre cadre politique de référence. Coup de chance, à l'âge de cinq ou dix ans, on a vu s'effondrer ce qui empêchait de parler d'une Europe unie. Alors on s'est dit que c'était finalement possible. Et l'on a attendu d'avoir dix-huit ans pour se sentir citoyens européens. Jusqu'ici, on a attendu pour rien. Or, en relançant le débat sur l'identité nationale, le gouvernement français enfonce un peu plus le projet européen.

Personne n'a relevé ce paradoxe proprement hallucinant: le ministre de l'immigration a passé des conférences entières à affirmer que la politique migratoire était une question européenne. Ce qui est vrai: les flux d'immigration illégale passent par la Méditerranée ou la plaine d'Europe orientale, puis entrent dans l'espace Schengen et sont alors très difficiles à contrôler. Donc, une politique commune serait plus efficace que des politiques nationales.

Or, quelques mois plus tard (ou quelques mois avant les régionales, mais n'entrons pas dans ce débat), le ministre français de l'identité nationale déclare que les Français doivent redéfinir qui ils sont. Manque de chance: c'est le même ministre que celui qui voulait une politique européenne sur les flux migratoires. Et il affirme même que la définition de l'identité française facilitera la gestion de l'immigration.

Enterrée l'Europe! Oubliées, les déclarations sur l'avenir européen de la France! Une présidence européenne ratée plus tard, on en revient aux bonnes vieilles recettes: trois couleurs, un hymne, une Histoire, et un débat national. C'est dommage.

C'est dommage parce que la France a une responsabilité particulière. Nous sommes les plus chauvins, les moins pragmatiques, les plus vaniteux des peuples européens. Mais nous sommes aussi ceux qui portent une parole indépendante dans des enceintes où l'Europe ne serait pas présente sans cela. Nous sommes parmi ceux, dans une Europe économiquement dominée par l'Allemagne, qui auraient sans doute le plus intérêt à un renforcement de la logique communautaire. Mais nous sommes ceux qui ont peut-être le plus à perdre dans la construction d'une Europe puissante, politiquement active. Et nous affichons clairement, en nous repliant sur nous-mêmes, que nous ne renoncerons pas à notre statut, que nous n'acceptons pas de faire ce sacrifice. Orgueil, quand tu nous tiens!

Finalement, ce débat sur l'identité nationale aura un intérêt. Celui de souligner que notre classe politique, bien française, rassurons-nous, est vieillissante, conservatrice. Elle refuse de penser au-delà des cadres hérités de la Seconde Guerre Mondiale. Prise de court par le vertige de la mondialisation et par la profonde crise sociale, sur fond de scandales, qui saisit le pays, elle regarde son nombril. Et nous invite à regarder davantage le nôtre. L'Europe fait peur, le monde inquiète: rappelons-nous combien il est bon d'être Français!

Nous avons les responsables politiques que nous méritons. Ces hommes et ces femmes ne sont pas capables de penser l'avenir de plus de 62 millions de personnes. C'est trop peu. C'est à l'Europe qu'il faut réfléchir, aux 500 millions d'Européens qu'il faut poser des questions sur leur avenir. La génération politique d'aujourd'hui ne le fait pas. Or, nous ne pouvons plus attendre.

Gabriel Arnoux et Robert Landy, deux auteurs de Slate.fr.

Le premier est le pseudonyme utilisé par un haut fonctionnaire spécialisé dans les questions internationales et les questions de défense et le second estn également un haut fonctionnaire spécialiste des questions internationales.

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Image de Une: Tribune pendant un match de football entre les vainqueurs de la coupe du monde de 1998 et une sélection des meilleurs du jour du monde en juillet 2008 Benoit Tessier / Reuters

 

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