Partager cet article

Les mères sont priées d'être sexuellement inoffensives à la sortie de l'école

Jessica Alba en pleine promotion de sa marque The Honest Company qui fait notamment des produits pour bébé, à Seattle le 4 août 2016 | AFP Mat Hayward / GETTY IMAGES

Jessica Alba en pleine promotion de sa marque The Honest Company qui fait notamment des produits pour bébé, à Seattle le 4 août 2016 | AFP Mat Hayward / GETTY IMAGES

Il y aurait des mères qui s'habilleraient de manière bien trop sexy, et, ça, ça a tout chamboulé le NY post, et bien d'autres.

C'est vrai que ça manquait... Après tout, ça faisait au moins 72h qu'on avait pas décrété un nouveu dogme vestimentaire rien que pour nous femmes, tas de grosses veinardes que nous sommes.

Voilà donc une nouvelle manière de dire aux femmes comme elles doivent se vêtir à situation donnée. Vous êtes mère de famille, d'un ou plusieurs rejeton, peu importe. Il y a de fortes chances pour qu'au moins de temps en temps, vous ayez à déposer votre progéniture devant l'école où à la récupérer à la sortie. (Séquence source de multiples instants à l'intensité dramatique déconcertante, mais c'est encore un autre sujet) (pourquoi donc, si vous fumez devant l'école, à distance respecteuse, on vous regarde comme si vous portiez une ceinture d'explosif soupoudrée d'anthrax?) (bref, je m'égare).

Et bien, à ce moment précis, pour ces trois brèves minutes au cours desquelles vous devez larguer enfants, cartables, goûters et sacs de piscine, vous êtes priées, mesdames, de soigner votre apparence. Ou plutôt de ne pas trop la soigner. Ce maquillage, là? Superflu. Ces talons de 8 centimètres? Franchement, c'est pas sérieux. Le jean slim, le décolleté, ou n'importe quoi d'estampillé «sexy»? Mauvaise idée.

Pour élaborer une tenue ad hoc, optez pour une tenue ample, couvrante et de couleur beige. MIEUX! Portez donc un «mom jean», ce jean à l'appelation totalement débile suggérant que parce que vous êtes une môman, vous devez porter un truc que votre propre mère n'aurait pas renié.

C'est que, voyez-vous, il y aurait des mères qui s'habilleraient de manière bien trop sexy, et, ça, ça a tout chamboulé le NY post, et bien d'autres.

Dans un article lunaire, Doree Leewak s'est intéressée à «ces femmes trop sexy, qui enfilent talons hauts, robes sexy, et vêtement de marques pour chercher leurs gamins à l'école». D'une manière tout à fait pernicieuse, elle a recueilli, avec une sorte de fausse bienveillance, les témoignages de mères qui expliquent pourquoi elles accordent tant de soin à leur tenue quand elles vont à l'école de leurs enfants:

«Tu te sens un peu jugée. Les profs te remarquent. Les mères new-yorkaises ont vraiment besoin d'être en harmonie les unes avec les autres. J'ai la responsabilité de représenter ma famille d'une bonne manière et de témoigner du respecter à l'école. Tu veux te sentir inclus, et envoyer le message: oui, la mode, ça compte», explique l'une d'elle. Quand une autre assène encore plus sobrement:

«on veut que les gens parlent de nous».

Bon. C'est sûr que dit comme ça, il n'en faut pas plus pour faire passer les «mères sexy» pour des bécasses superficielles obsédées par l'image que leur renvoie autrui d'elles-mêmes. C'est que l'auteure n'a pas interrogé de mère qui expliquerait le plus simplement du monde qu'elle a toujours porté des décolletés et des talons hauts, et qu'il n'y a aucune raison pour que cela cesse subitement parce qu'elles sont devenues mères. Ou qui dirait simplement que bah elle s'habille comme elle veut, et c'est tout. Il était beaucoup plus simple et plus habile pour railler les «hot moms» d'interviewer l'auteure d'un blog sobrement intitulé «Divalysscious moms» et de faire parler un chirurgien esthétique à propos de ces femmes qui se font refaire des tas de trucs pour être attirantes devant l'école.

Histoire d'enfoncer un peu plus le clou, et de continuer à créer un fossé entre les hot moms et toutes les autres (comprendre, celles qui ont sagement fait une croix sur leur apparence), la journaliste évoque également, sans jamais rien étayer, ces enfants de mamans sexys qui se font chahuter à l'école à cause de leur gourgandine de mère.

Femme ou maman

Il suffit qu'une pub vante un produit lié au foyer pour que fasse irruption l'image archétypale de la maman qui a toujours Kinder chocolat à la maison et qui s'est délestée de sa lingerine fine

Cet article du NY post, qui a d'ailleurs fait réagir Elissa Strauss de Slate.com, n'est pourtant que l'écume d'une idée communément admise: celle qui veut qu'une maman doit être convenable, au sens de sexuellement inoffensive. Soit l'éternel «la maman et la putain». Une mère, ça n'a pas à être sexy. Et il suffit d'observer la façon dont sont distinctement proposées des images de femmes ET de mamans pour le constater.

Ainsi, si les publicités sont promptes à coller des femmes archi sexualisées quand le produit n'est en rien connecté à la maternité, il suffit que la pub vante un produit lié au foyer, ou aux enfants, pour que fasse irruption l'image archétypale de la maman qui a toujours Kinder chocolat à la maison et qui s'est délestée de sa lingerine fine et de ses rouges à lèvres pour confectionner des petits plats à l'autocuiseur. Quand il est suggéré qu'une mère peut vouloir être sexy, cela ne peut se produire que «le soir», une fois les enfants couchés et certainement pas à l'heure du goûter.

Maman le matin, femme le soir (sic)

Il n'est donc pas rare que des célébrités devenues mères fasse l'objet de l'opprobre générale si elles n'ont pas radicalement changé de look. Cible évidente, Kim Kardashian est régulièrement jugée «trop sexy pour une maman», photos à l'appui. A l'inverse d'actrices au look plus sage et dont on va louer «la sobriété». Tout comme la presse féminine nous gratifie régulièrement d'articles sommant les femmes de plus de 40 ans (voire de 30) de remiser les jupes au dessus du genou parce que ça n'est plus «convenable» voire pathétique.

Le monde merveilleux des injonctions contradictoires

Mais ce serait beaucoup trop simple s'il était simplement intimé aux mères l'ordre de policer leur tenue. Car en réalité, dans le même temps, il leur est demandé de faire tout le contraire. C'est le petit monde merveilleux des injonctions contradictoires. Mesdames, ne soyez pas trop sexy, mais un peu quand même faudrait voir à pas se transformer en souillon non plus. GARE AU LAISSER ALLER HEIN!

C'est comme ça que le New York Times, dans la plus grande décontraction, ricane de ce qu'il appelle «les coupes de cheveux de mamans». Soit une coupe au carré pratique, qui, parait-il «donne l'air négligé». Michelle Goldberg, de Slate.com, s'était à juste titre fort enervée:

 «Les gens vont vous dire d’y aller mollo, n’écoutez pas! Personne ne m’a jamais dit cela. Tout ce que j’ai reçu comme signaux de mon environnement, c’était au contraire que, si j’essayais de me laisser aller, j’allais me transformer en cette créature pathétique et sans sex-appeal: une mère.»

Le même tribunal s'égaye aussit sur l'actrice Jennifer Gardner, par ailleurs mère de trois enfant, raillée pour ses «jean casual» et «son style très décontracté». La presse people s'excite régulièrement sur «ce style de mère au foyer bien trop rangée» et s'autorise à lui distribuer mauvais et bons points si cette dernière apparait publiquement vêtue d'un jean dont la coupe est jugée encourageante:

«Certes, Jennifer Garner ne fait pas encore partie de cette élite que forment les mères branchées et sexy comme Jessica Alba ou Katie Holmes. Néanmoins, lorsque l'on voit sa silhouette s'amincir et son style s'améliorer, on se dit que la jeune femme est sur la bonne voie».

On est perdues, il est interdit d'être une mère trop sexy mais il faudrait aussi veiller à l'être un peu quand même?

On est perdues, il est interdit d'être une mère trop sexy mais il faudrait aussi veiller à l'être un peu quand même? Faites circuler une note indiquant la longueur réglementaire de nos jupes et de nos cheveux, ça ira plus vite.

«Une femme n'est pas ce qu'elle dit mais ce qu'elle porte»

Vous aurez noté à ce stade, que le look et l'apparence physique des pères, eux, ne font jamais l'objet de telles analyses. Mieux, leur petit ventre sera désigné comme diablement sexy et réconfortant.

Car comme l'écrit très justement la blogueuse Crêpe Georgette sur un autre sujet qui a pourtant tout à voir:

«Les hommes sont en général jugés sur leurs actes et leurs paroles. Une femme quant à elle, verra ses vêtements être symbole de ce qu'elle est, dit et pense (ou plutôt ne pense pas). L'exemple de Pamela Anderson est à ce type exemplaire; la majorité des commentaires lors de son passage en France n'ont pas porté sur son combat (qu'on peut juger légitime ou pas) mais sur la taille de son décolleté. Latifa Ibn Ziaten est également très attaquée (et qu'on ne s'y trompe pas les attaques procèdent du même système sexiste et patriarcal); là encore sa tenue serait censée disqualifier ses paroles. Une femme n'est pas ce qu'elle dit mais ce qu'elle porte».

Vous devez être membre de Slate+ et connecté pour pouvoir commenter.
Pour devenir membre ou vous connecter, rendez-vous sur Slate+.
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte